CHAPITRE PREMIER
ABRÉGÉ DE MA VIE
Il allait se coucher à huit heures ; je me mettais au piano jusqu’à minuit, pour recommencer mon rude travail le lendemain.
Cette vie était bien triste pour ne pauvre vieillard, qui, au moment où le repos et la vie d’intérieur sont le plus nécessaires, était abandonné à lui- même tout le jour et n’avait plus, au coin de son feu, cette douce et charmante compagne qui avait partagé sa vie et ses travaux, élevé ses enfants, et faisait tous les soirs avec lui sa chère partie d’échecs. Je cherchais tous les moyens de lui créer une occupation qui pût le distraire; mais rien ne pouvait combler ce vide cruel, et sa vie, toujours si active autrefois, lui paraissait d’autant plus monotone qu’il ne savait plus à quoi l’employer. Il modela le Panthéon, le tombeau d’Héloïse et d’Abeilard, et les fit couler en bronze, ainû que différents autres objets; mais cela devenait ruineux, et il y renonça.
Le dimanche, je lui appartenais. Il en jouissait; j’étais à lui seul toute la journée. Il me menait promener ou me conduisait fièrement dans un concert matinal où je faisais ma partie, où il m’entendait applaudir avec bonheur, et m’embrassait, sans cérémonie, devant tout le monde, quand mon succès était complet. Je travaillais pour lui plaire, et j’aurais passé ma nuit entière au piano si, sortant de son lit à minuit, il n’était venu régulièrement m’avertir qu’il était temps de laisser dormir les voisins et de dormir moi-même.
Bientôt le pauvre cher père ne put plus m’accompagner le soir; la lumière faisait enfler ses yeux. Je voulus renoncer au monde ; il ne le voulut pas et entra à Sainte -Périne, espérant trouver, dans une maison consacrée à la vieillesse, un amateur et un échiquier.
Ne pouvant rester seule dans cet appartement où j’avais" eu le bonheur de vivre près de lui , et qui était devenu trop grand pour moi, j’y donnai une soirée d’adieu où je réunis la famille et les personnes qui avaient la bonté de me porter intérêt. Celle dont la bienveillance était la plus active était alors Mme Dominique André, de si respectée mémoire. Sitôt qu’elle sut que je voulais avoir un peu de musique chez moi, elle m’envoya des lampes, des rafraîchissements et son bon vieux domestique Baptiste , pour veiller au service et à l’éclairage. Elle m’amena quatorze personnes, parmi lesquelles se trouvait son aimable amie, Mme la baronne de Neufflise, et m’en aurait amené davantage si mes modestes murs ne s’y étaient pas opposés. Elle fut, du reste, enchantée de sa soirée, où M. et Mrae Ponchard, MM. Mallart, violoniste; Prunnier, harpiste; Wartel, de l’Opéra; Henri, de l’Opéra-Comique; MM. Jacques et Henri Herz, rivalisèrent d’entrain et de talent, où un public d’élite ne cessa d’applaudir, où les rois de la publicité se pressaient et, comme disait gaiment Théophile Gauthier, qui s’y était trouvé écrasé dans un coin, « où ils avaient la ressource de se percher sur un pied pour reposer l’autre. »