‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 51 sur 86 · PREMIÈRE DIVISION. — INDIGENTES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DIVISION. — INDIGENTES

A mon arrivée, j’avais été placée, avec deux ou trois autres, aux indigentes de la première division, c’est- à-

(1) Partout où elle a passé, Mlle Rouy a beaucoup écrit ; elle tenait note chaque jour, autant qu’elle le pouvait, des menus faits qui se passaient autour d’elle.

« Si je n'avais pas pu écrire, disait-elle, épancher ainsi le « trop plein de mon cœur et l'indignation dont il bouillonnait « souvent, je serais morte ou devenue folle. »

Partout aussi on cherchait et on brûlait soigneusement ses écrits, rarement à la louange, hélas ! de ceux qui la girdaient. Elle en était généralement dépouillée chaque fois quelle changeait d’asile ou de quartier.

Une partie de son journal de l'asile d’Orléans a pu être conservée par elle ; il était écrit sur une masse de petits fragments de papiers de toutes sortes et de toutes couleurs, parfois avec de l’encre, avec de la suie délayée, avec un liquide roussâtre qui n'était autre que du sang. Nous donnons la photographie de ces tristes témoins de ses douleurs, tels qu'ils se sont présentés en dénouant le vieux mouchoir à carreaux dans lequel ils étaient renfermés et qui les a protégés sans doute, car on les aura pris pour un paquet de chiffons.

Mlu Rouy a rédigé cette partie de ses mémoires sur ces notes prises au jour le jour; c’est ce qui donne, plus qu'à tout le reste.

CHAP. XII. — ASILE D'ORLÉANS

dire dans le quartier le plus convenable, où on nous offrit, au coin d’une des tables du chaufïoir, dans de la vaisselle à couleur douteuse, une sorte de salmigondis peu appétissant et un verre d’eau rougie à faire grincer les dents.

Épuisée, je sortis de cette salle commune, et ne trouvant partout que des bancs de bois ou des tabourets, je me mis au pied d’un arbre, dans la cour, et m’endormis . aussitôt.

Cela fut l’objet d’un rapport fulminant le lendemain matin, et pour toute bienvenue M. le docteur me menaça de la douche.

Cette menace fut relevée par moi avec indignation. J’expliquai ma faiblesse, ma fatigue, ma position, et protestai avec énergie contre l’envoi dans une maison aussi peu hospitalière.

Ces explications me ramenèrent le docteur, qui s’étonna de me voir en pareille compagnie et me promit d’écrire.

On vient de voir quel en fut le résultat.

Ma manière d’être était trop en disproportion avec mon entourage pour ne pas gêner le service ; mais

un caractère saisissant, poignant, vécu, à ce récit des souffrances d’une femme intelligente, bien élevée, distinguée, rabaissée à un tel point, plongée dans un si dégradant, si répugnant milieu, où elle était maintenue par ordre supérieur, et d'où elle est enfin sortie, grâce à l’intervention des administrateurs de l’hospice.

(Note de l'éditeur.)

comme il paraissait impossible qu’on me gardât, on patienta jusqu’au jour où, à la stupéfaction générale, M. le docteur Payen déclara que Paris réclamait ma séquestration, et que des lettres particulières l’avaient averti que je bouleversais tous les établissements.

La sœur, épouvantée, eut beau le prier de ne pas prendre cette responsabilité, de ne pas compromettre son service pour complaire à des étrangers ; lout fut inutile : M. le docteur répondit qu’il fallait bien que quelqu’un se sacrifiât pour tous.

Et je restai.

Il ne m’en dit rien ; mais du jour où il reçut cet ordre, au lieu de passer près de moi et de me dire un petit mot tous les jours, il changea d’itinéraire et m’évita de son mieux.

Je ne me tins pas pour satisfaite et l’attendis au passage :

— Vous me fuyez donc ?

Il fouilla dans le portefeuille qu’il portait toujours sous son bras et me dit, tête baissée :

— Signez-vous toujours l’Étoile-d’Or ?

— Mais certainement ! et encore Polichinelle, Coquette, la Sylphide, l’Anté-Christ, Sathan, le Diable, etc., etc. Il n’y a aucune loi qui défende les pseudonymes, surtout quand on est officiellement une anonyme.

— On m’écrit de jolies choses, de Paris, sur votre compte !

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— Ah !

— Oui. Vous bouleversez, révolutionnez, semez le trouble et la discorde partout.

— Et vous avez envie d’en tâter ?

— Oh ! vous ne bouleverserez rien ici !

— Il ne faut pas dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. »

— Je vous en réponds bien, et je me dévoue au salutde mes confrères.

— C’est beau de votre part. Est-ce à la requête du docteur Trélat, qui vous a si bien renseigné, que vous vous sacrifiez ?

— C’est mon ami.

— Je vous en fais mon compliment ; mais je vous engage à juger par vous-même, à voir par vos'yeux et à ne pas faire du don quichottisme sur la foi d’autrui ; vous prendi’iez ainsi des ailes de moulin pour des géants, et vous pourfendriez des ombres pour tomber à plat. Ai-je donc l’air d’une révolutionnaire ?

Il haussa les épaules, et je lui tournai le dos.

Il s’en alla en boitant de ses petits pieds fourrés dans des souliers fendus, parce que ses cors lui faisaient mal, et en renfonçant sa grosse tête dans sa petite redingote râpée. Il était en tout si pareil au roi Louis XI, qu’on aurait dit son portrait ambulant. Rien n’y manquait, que les médailles de plomb sur le bonnet crasseux. Son clignement d’œil dénotait une certaine malice ; mais sa figure au repos avait un cachet

d’imbécillité. Du reste, il était si âgé... le pauvre homme (1) !

C’est alors que je compris la terrible puissance du dossier et de ces renseignements venus de Paris sur mon compte. On savait qu’à cause de moi on avait déplacé des médecins, changé l’ordre de soeurs desservant l’asile de Fains. J’inspirais une terreur profonde.

Le service n’avait pas plus envie de me garder que la sœur; maison ne savait comment faire, car je ne disais rien à personne, tout en faisant mes remarques. Une conspiration s’organisa, et à force de répéter à la sœur : « Si vous n’étiez pas si bonne, Mlle Chevalier irait dans un autre quartier; elle aurait à faire à sœur X... ou Z... » on finit par me faire prendre en grippe par celle-ci, qui eliercha à se garantir contre les méchancetés dont on me croyait capable.

Elle me fit venir au chauffoir, me fit enlever plume et encre, mes écritures la tourmentant ; trouva bientôt que ma présence excitait l’insubordination des malades, et un jour, étant de mauvaise humeur contre son ordinaire, querella tout le monde.

(1) Le docteur Payen avait été un homme d'une intelligence et d'un esprit remarquables. Sous sa direction et celle de la sœur Clémentine, le quartier d’aliénés de l'asile d'Orléans avait été, à sa création, un quartier modèle... Mais il y mourut gâteux, et aurait dû dans ses dernières années y être pensionnaire, et non médecin en chef. On n’osa pas le mettre à la retraite. Pourquoi? ( Note de l’éditeur.)

CHA.P. XII. — ASILE D'ORLÉANS

L’ancienne cuisinière d’une marchande à la halle, qui brodait en ce moment une magnifique nappe d’autel, furieuse d’être aussi prise à partie, lui rapporta son ouvrage en déclarant ne pas vouloir travailler pour rien et être grondée par dessus le marché. La sœur m’accusa de cette révolte inattendue, nous fit mettre toutes deux au bain le lendemain matin, et demanda mon changement de quartier au docteur, qui l’accorda.

Il faisait si froid ce jour-là que les bains ne chauffaient pas, et on en commanda deux exprès pour nous. J’avais la grippe; je pouvais en mourir. J’en fis l’observation, mais la sœur ne voulut rien entendre.

Les méchantes filles du service firent le bain à peine tiède, de sorte qu’il était froid au bout d’une heure, et quand on vint pour nous en retirer, nous étions bleues et ne pouvions plus remuer les membres. Elles n’avaient apporté qu’un drap ; elles sortirent d’abord Charlotte D. de l’eau, l’essuyèrent, me jetèrent ce drap tout mouillé et se mirent à la vêtir, me laissant me tirer d’affaire comme je pourrais. Elle grelottait si fort que ce fut long, et je me dépêchai tellement que, quoique sans aide, je fus prête en même temps qu’elle, et déjouai leur petit complot, qui était de me pousser dans un quartier nouveau à moitié nue.

En sortant de ce bain, en effet, j'entrai à la troisième division.

Le docteur me gronda d’être venue au bain ; quand il sut que c’était par ordre , il s’en alla en faisant ses réflexions et des grimaces.

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