TROISIÈME DIVISION. — AGITÉES
Catherine de Médicis a dit : « Diviser pour régner. ■»
L’administration des hospices d’Orléans a dit : « Réunir pour obéir. »
Dans tous les asiles, j’ai vu que les services étaient séparés, et qu’il était expressément défendu aux domestiques de se visiter même dans les sections.
A Orléans, c’est tout le contraire.
Tout ce qu’il est possible d’imaginer pour détacher les infirmières de leurs malades, pour les dédommager de l’ennui qu’elles en ont, a été mis .en œuvre. Elles sortent ensemble tous les dimanches, accompagnées, comme des enfants, par les sœurs, tandis que les malades restent enfermées ; et tous les soirs, une fois l’ouvrage plié et le dîner fini, on fait coucher les prisonnières dans un dortoir bien fermé et on les y laisse faire toutes leurs volontés, tandis que le service de tous les quartiers se réunit en veillée sous la garde d'une sœur. Il en résulte que causant entre elles de ce qui se passe dans toutes les divisions, elles se tiennent toutes ; chacune épouse les querelles de ses compagnes, et si une malade est prise en grippe dans un quartier,
CHAP. XII. — ASILE D’ORLÉANS
elle ne gagne rien à en changer. La rancune de la gardienne qui lui en veut la suit partout, ainsi que la réputation, bonne ou mauvaise, qu’elle s’est faite.
Il n’y a pas d’internes. Le médecin en chef fait tous les matins sa visite, seul. C’est lui qui fait le cahier, compulse la correspondance, écoute les malades, qui, du reste, ne lui disent pas grand’chose : le service y met bon ordre. Le médecin adjoint, le docteur Lepage, bon vieillard de quatre-vingts ans, ne venait que le soir, visiter les infirmeries. Et tant hommes que femmes, l’asile contenait près de six cents malades.
Quant aux sœurs, comme il faut qu’une bonne sœur sache tout faire, on les passe alternativement de la cuisine à la buanderie, à la pharmacie, à la lingerie, à l’infirmerie et aux aliénés ; elles y arrivent avec un apprentissage à faire. Ce sont les domestiques qui se chargent de les mettre au courant, et s’y prennent assez adroitement pour ne les laisser voir que par leurs yeux.
Mme la supérieure avait voulu essayer de faire circuler le service, de même que les sœurs. Mais les anciennes déclarèrent qu’elles s’en iraient plutôt ; qu’il fallait connaître le caractère, les habitudes, la maladie des folles qu’on gardait, si on ne voulait pas être exposée à des dangers réels en s’y prenant mal. Devant cette menace de grève, on baissa pavillon.
Je devais donner cette explication pour qu’on pût se
MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.
rendre compte de la lutte que j’ai eue à soutenir contre une ligue générale dont le but, avoué tout haut, était de me réduire et de me dompter à tout prix.
Après le déjeuner, je m’assis au chauffoir. Julie, la domestique, me dit brutalement :
— La Chevalier, allez-vous-en d’ici; on n’y garde pas une espèce de votre sorte, et votre place est au rebut.
On pense bien que je n’avais pas à répondre. Je m’en allai au rebut, trouvant ce l’ebut pareil en toutes choses à la société de choix.
J’attendis là ce qui devait arriver, et je n'attendis pas longtemps.
Mon indifférence et mon silence furent pris pour de la crainte. Je fus poussée, insultée, malmenée, sans que je puisse encore aujourd’hui me rendre compte des prétextes motivant une semblable conduite, car j’accédais à tout ce qu’on voulait, sans souffler mot. Si je faisais la moindre observation, on me poussait dehors en m’appelant fumier, pourriture, traineuse d'hôpitaux, coureuset de foires, fille de mauvaise vie, enfant trouvé, venant on ne sait d'où, ni de qui, etc. On me fit jeter des pierres par les pauvres femmes qui, en démence complète, ne savaient ce qu’elles faisaient, me frappaient à coups de sabot,
m’égratignaient, me crachaient à la figure et je ne
pouvais fuir, étant enfermée avec elles dans le même dortoir la nuit et les trouvant partout le jour.
CHAP. XII. — ASILE D’ORLÉANS
Je m’étais réfugiée au haut de la galerie. Les domestiques vinrent attacher les plus grandes agitées près de
moi Je voulus réclamer près de la sœur. Julie
me prit au collet par derrière, me terrassa en me retirant mon siège. Mon sabot tomba; je le ramassai en me relevant ; mais les trois servantes se ruèrent sur moi en apportant la camisole de force, et criant que je voulais leur jeter mon sabot à la tête. La sœur arrivait, ne sachant ce qui se passait ; j’ôtai vivement un petit châle que j’avais sur les épaules et le lui mis entre les mains
— Il ne fallait pas le recevoir, cria Julie ; la camisole est large et ne V étouffera pas assez!
La sœur vint elle-même me la retirer au bout d’une heure et me rendre mon châle.
— C’est parce que j’ai voulu vous parler qu’on m’a traitée • ainsi, lui dis-je ; n’est-ce pas une honte ?
Elle baissa la tête et s’en alla sans répondre, car elle n’aurait pas osé intervenir et me 'défendre.
C’étaient des taquineries de toutes sortes. On me prit une tasse dans laquelle je faisais chauffer de l’eau sur le poêle. Si j’en voulais prendre à la fontaine ou dans le seau pour faire ma toilette, les domestiques accouraient, fermaient le robinet et me jetaient le seau à pleine volée dans les jambes.
Tous les matins, à cinq heures, on nous poussait par la gelée, l’hiver, sous la galerie dans la cour, et nous y attendions en grelottant que ces demoiselles nous y
servent notre déjeuner, qui consistait en quelques noix ou du fromage.
Un jour, on me donna quatre noix ; je fis la remarque que l’une était vide et l’autre gâtée. La servante me prit les bras par derrière en disant qu’il y avait trop longtemps que je n’avais été secouée, et me conduisit en cellule en faisant taper mes coudes l’un contre l’autre.
On m’avait enlevé l’encre et le papier qui m’avaient été rendus en changeant de quartier. Je ne pouvais donc pas écrire, et on faisait cercle autour du docteur quand il passait, pour que je ne pusse pas lui parler; ce dont, du reste, je n’étais pas tentée, car il m’inspirait aversion et mépris.
Je finis par me procurer, de ci, de là, des rognures de papier, telles que marges de journaux, de livres, cornets à tabac. Je les collai ensemble ou je les cousis au bout les uns des autres, puis j’écrivis avec mon sang au préposé responsable, en lui racontant tout ce qui précède ; j’ajoutais que les nuits étaient encore plus cruelles que les jours ; que livrées à elles-mêmes, les énergumènes qui peuplaient le dortoir sautaient, dansaient, chantaient, criaient, renversaient et transvidaient
les seaux infects servant aux besoins communs
que, prise de sueurs, j’étais obligée de me lever toute mouillée ; qu’on m’avait refusé du linge pour me changer et qu’on m’avait menacée de me retirer ma couverture si je réclamais de nouveau, cela en plein
CHAP. XII. — ASILE D’ORLÉANS
mois de février ; qu’il était impossible de dormir dans un dortoir pareil, plus infect encore que froid, et où on ne pouvait ouvrir une fenêtre, même à la demande générale, Julie m’ayant menacée de la camisole si je donnais satisfaction à cette réclamation. Je terminais en disant que je n’étais pas dans un asile, mais dans un abattoir, et qu’il m’avait fallu venir à Orléans pour voir et souffrir chose pareille.
Lors de la visite, je remis ce chiffon de papier au docteur, à la grande surprise du service, qui ne pensait pas à mon sang et qui ne m’avait pas vue écrire, et je lui demandai de me faire donner du papier pour écrire à Y Empereur responsable, puisque les ministres fermaient les yeux.
Il m’en fit donner !
Pendant quatre jours, la sœur et les trois gardiennes l’attendirent dans le corridor pour l’empêcher d’entrer et de recevoir mes lettres ; mais cela ne pouvait durer longtemps, et elles finirent par lui demander un bain pour moi: c’était le seul moyen d’avoir mes écrits. Il faisait si froid que les fontaines ne coulaient pas et que les bains étaient fermés ; cependant on en commanda un. J’en fus informée par une malade.
Mon parti fut bientôt pris. Je plaçai mes lettres entre deux tranches de pain ; je déchirai la guenille de cotonnade rouge que j’avais sur le cou; j’attachai le pain avec, et je fis sauter le tout sur le chemin de ronde des anciens remparts.
La terreur produite par cet acte fut extrême. On s’élança sur moi ; on me mit la camisole ; on courut au dehors ; mais la missive avait été ramassée (1).
Vers deux heures, la sœur vint me retirer la camisole. Du bain, il n’erx fut plus question; à quoi aurait-il servi ?
— Permettrez-vous au docteur d’entrer faire son service, lui demandai-je, maintenant que le ministre aura ma lettre sans qu’elle passe par ses mains ?
Le docteur passa. Je ne lui dis rien.
Il me restait du papier. J’écrivis une lettre fort vive à M. le procureur impérial. Il vint aussitôt.
Au lieu de me faire appeler au parloir, comme c’est l’habitude, il pénétra tout seul jusqu’à moi, et tout haut, devant le service, rangé respectueusement sur deux lignes, devant les malades curieusement groupées autour de nous, il me dit :
Qu’il riavait pas à intervenir dans les décisions prises par les administrations ; qu'il n’avait pas à me faire donner du papier, ni à empêcher le service de me l’arracher, si lesdites administrations ne donnaient pas d’ordres à ce sujet.
Après cette majestueuse harangue, M. le procureur impérial sortif roide, comme i! était entré, sans daigner me saluer.
(1) J’ai sa depuis que celui qui l'avait trouvée n'avait pas cru devoir porter à son adresse cette lettre d’une folle I! en est malheureusement ainsi pour tout ce qui sort d’un asile d'aliénés.
CHAP. XII. — ASILE D'ORLÉANS
Était-ce bien la peine de venir lai-même pour me dire cela et ne pas m’interroger ?
De cet ultimatum il résulta naturellement un redoublement de grossièreté et de provocations de la part du service.
Mes plaintes en devinrent de plus en plus énergiques.
Un fait ajouta la goutte d’eau au vase déjà trop plein.
Une malade, Mme L..., ayant obtenu la permission d’écrire une lettre, fut enfermée dans le grand chauffoir qui était séparé de celui d’entrée, où je me tenais, par l’arcade du poêle.
Elle me demanda de sa place l’orthographe d’un mot, et je m’approchais du poêle pour la lui dire, quand les gardiennes vinrent à moi avec fureur. Julie me prit par le collet de ma robe, me poussa devant elle. Mon sabot tomba ; elle le ramassa, me conduisit ainsi, en me soulevant, jusqu’à une cellule où elle m’enferma en me jetant mon sabot à la tète et en me disant :
— Nous vous attendions là !
Malgré l’antipathie que m’inspirait le docteur (qui ricanait quand ces filles, qui l’appelaient « vieux chiffon mou, » lui racontaient comment elles me traitaient et le silence que je gardais), j’aurais cru manquer à mon devoir et me mettre moi-mèrae dans mon tort en lui laissant plus longtemps ignorer ce qui se passait. Je lui
racontai donc, le lendemain matin, la scène de la veille en lui disant que ces sortes d’infamies se passaient journellement, et que j’avais le droit de me placer sous une protection quelconque, en dehors de lui, puisque ces actes le faisaient rire au lieu de l’indigner.
Il m’accusa d’exagération. J’appelai Mme L..., qui raconta la chose presque dans les mêmes termes.
Il en fut saisi, en parla à M. le préposé, écrivit de nouveau à Paris.
Cette fois, les domestiques, surprises de voir que j’avais été parler au docteur avec le même air tranquille et. sérieux dont je leur parlais à elles-mêmes, osèrent d’autant moins s’en prendre à moi que le docteur avait paru mécontent ; mais elles s’en prirent à Mme L..., et, sous prétexte que cette dame, étant libre, ne travaillait pas assez, elles l’attachèrent sur une chaise à une des colonnes de la galerie, assez près d’elles pour quelle ne pût parler à personne sans être entendue.
Cela se fit si tranquillement que je ne m’en aperçus pas; mais voyant Mme L... assise roide, sans bouger et si loin de sa place ordinaire, je finis par aller à elle.
— Ne m’approchez pas, me dit-elle en me voyant venir; ne m’approchez pas : on me ferait pis !
— Quoi donc ?
— Je suis attachée.
— Horreur !
CHAP. XII
ASILE D’ORLÉANS
Cela durait depuis huit jours, et je ne m’en étais pas doutée ! Cela prouve combien la grande terreur inspirée aux malades par les gardiennes rend la surveillance difficile, puisque moi, sans cesse en éveil et ne les quittant pas, j’ai pu être huit jours sans m’apercevoir d’une pareille chose.
J’écrivis immédiatement au préposé ; je remis le lendemain ma lettre au docteur en la lui recomman-. dant, sans dire un mot de plus. Deux heures après, la
sœur et Julie furent appelées au bureau
Mme L... fut détachée et laissée parfaitement tranquille et libre
Huit jours après, la sœur fut changée
Je la regrettai. Cette sœur, que les malades appelaient la sœur à la figure bête, l’était réellement à force de bonté et de faiblesse. Son premier mouvement était bienveillant et affectueux ; elle se retenait immédiatement sous le regard du service et lui obéissait au doigt et à l’œil ; mais si elle n’osait pas le contredire, défendre un acte malfaisant, elle cherchait à réparer au plus vite le mal que sa présence passive avait permis, et venait défaire ce qui avait été fait. Ainsi, par deux fois, dès qu’elle a cru. pouvoir l’oser, elle m’a ôté la camisole ; elle a ouvert la porte des cellules quand elle a su que j’étais enfermée, et elle aurait été excellente pour moi si on ne l’en avait empêchée. Je lui ai vu faire manger des idiotes et des agitées, les soigner avec une angélique douceur et une compassion infinie.
Je crois faire mon devoir en rendant justice à une pauvre femme qui serait impardonnable si, ayant une autorité réelle, elle avait été l’instigateur des affreux traitements qu’on m’a fait subir sous sa responsabilité, et qu’elle a. ignorés en grande partie, car c’est en son absence que les domestiques se sont évertuées à m’accabler d'injures.
Elle fut remplacée par une petite sœur pointue, auprès de laquelle Julie était un ange de paix et de modération.
Cette tille, qu’on avait laissée dans le service, ayant appris aux veillées que Paris s’était déchargé de moi sur Orléans, s’était promis de m’anéantir et de me soumettre. Elle s’était donc, ainsi que ses compagnes, acharnée contre moi ; mais, à part cela, quand on ne lui disait rien, quand elle avait affaire surtout à des imbéciles ou à des femmes tout à fait perdues, elle ne faisait que les maintenir, et sa présence suffisait. Sa force herculéenne la rendait précieuse dans un quartier comme celui-là ; dès qu’on la voyait paraître avec sa haute taille, ses épaules carrées, sa face colorée, sa tête baissée comme un taureau qui présente les cornes, tout rentrait dans le silence ; les plus furibondes tremblaient, car elle soulevait une femme comme une plume et la retournait comme une omelette, sans dire un mot.
La petite sœur n’était pas de même. Gomme la plupart des petites femmes, elle était impérieuse, rageuse,
CHAP. XÏI.
ASILE D’ORLÉANS
querelleuse; de plus, grossière, dominatrice, et, dès le lendemain de son arrivée, il y eut tapage, cris, punitions, révolte, entraves, camisoles, jet d’eau à la figure On ne s’entendit plus.
Elle s’en prit immédiatement, et cela avec juste raison, à une mauvaise petite fdle de l’hôpital, nommée Virginie, dont on ne savait que faire et qu’on avait mise comme domestique dans le quartier.
Cette petite effrontée abusait — et elle faisait bien, après tout, — de l’autorité que les réglements accordent aux domestiques dans cette administration. Elle frappait les unes, mettait la camisole aux autres et cherchait tous les moyens de m’ètre désagréable, soit en me servant à boire dans un gobelet cassé et sale, soit en me jetant un morceau de pain déjà entamé par d’autres... enfin en faisant à chacune des malades les mille misères possibles dans une maison où les domestiques ont le cfroit, sans permission ni contrôle, de traiter 'les malheureuses prisonnières à merci .
La sœur la mit à la porte et en cela mérita un bon point.
Je profitai de ce qu’on n’osait plus se jeter sur moi ni me chasser comme un chien, pour attirer l’attention de la sœur sur la manière dont la vaisselle était lavée dans cette division.
Dès que l’eau propre arrivait, au lieu d’en profiter pour nettoyer les verres et les écuelles en les débarrassant tout d’abord de ce qui y restait et qu’on devait
verser dans un seau spécial, Julie jetait tous ces restants dans l’eau propre et y faisait barboter notre vaisselle, sous prétexte que c’était meilleur pour les
porcs Les torchons qui essuyaient cette saleté
étaient ensuite étendus sur les bancs et sur les chaises, où allaient s’asseoir les femmes qui s’oubliaient sous elles
On comprend que, dans cet état de choses, on ne mangeait qu’avec la plus extrême répugnance, et qu'on ne pouvait souvent pas mettre ses lèvres sur ce qui n’était que la bourbe du rebut.
La soupe était trempée avec des morceaux de pain tripotés par des femmes qui les laissaient sur la table, après les avoir grignotés et cassés avec des mains pleines d’ordures.
Mme L... et moi en emportions le plus possible pour le jeter par dessus le mur ou dans les latrines, afin de pouvoir manger un peu moins à contrecœur. Un jour, elle m’appela et me fit voir dans la cuisine des domestiques — qui, elles, mangeaient proprement et lavaient leur vaisselle à part ; — elle me fit voir, dis-je, la fille Marianne, les deux bras nus, qui remuait à pleines mains notre salade dans un bidon où elle venait de mettre un filet de vinaigre et de l’eau pour assaisonnement.
C’était notre seul plat. Nous ne pûmes le manger, et nous en fûmes réduites à notre pain sec.
La sœur fit récurer la vaisselle et défendit la saleté
CHAP. XII. — ASILE D'ORLÉANS
habituelle. Elle me fit donner un gobelet et m’apporta elle-même des fruits achetés avec l’argent que j’avais au bureau. Quand elle arrivait, elle criait, d’un bout à l’autre de la galerie :
— Hé! vous, là-bas, dont je ne sais pas le nom !
J’allais prendre les fruits, dont je donnais bonne part à Mrae L..., qui, de son côté, me donnait tous ses cornets de papier à tabac...
A propos de tabac, qu’on me pardonne si je dis encore un des dégoûts que j’ai eus dans ce quartier. Le labac s’achète; on n’en donne qu’une certaine quantité par jour. Celles qui trouvent qu’elles n’en ont pas assez grattent leur mouchoir... et remettent ce tabaclà avec l’autre, dans leur tabatière
Mais, dira-t-on, la sœur était charmante pour vous ! Oh ! certainement ! Elle m’a fait voir ses fleurs, sa petite chapelle, et ne m’a rien dit de désagréable ; elle me portait même mes lettres; mais, avant de les remettre, elle commençait par en prendre connaissance, ce dont je me doutais très-bien. Cependant je dois dire, à sa louange et à la mienne, que nous n’étions si bonnes amies qu’en attendant, et en sachant parfaitement que nous étions incapables de nous accorder.
Nous savions que le docteur avait écrit à Paris.
La sœur espérait un execit. Je savais la réponse d’avance, et je me demandais ce qui adviendrait alors.
Comme je m’y attendais, M. Husson, le directeur de
JIÉMOIRHS D’UNE ALIÉNÉE.
l’Assistance publique, répondit le 25 juin 1804, comme il avait répondu le 13 octobre 1863 à M. le préfet, à peu près dans les mêmes termes, toujours en répétant ce qu’il avait écrit au directeur de l’asile d’Auxerre, et M. le docteur Payen, pressé de mettre sa responsabilité à couvert, eut la singulière idée d'enregistrer sur le livre matricule de l’asile :
Juin 1864. — Malgré tout mon désir de me débarrasser de Mlle Chevalier, une Lettre du directeur de l'Assistance publique de Paris confirme de nouveau sa séquestration comme indispensable.
Il est très-heureux pour moi qu’une telle note ait été réglementairement enregistrée sur un livre d’hôpital, car, sans cette naïveté de la part du docteur, personne n’aurait jamais pu croire que, de Paris, le directeur de l’administration pouvait commander les certificats de situation du médecin d’un asile éloigné.
Une semblable injonction, écrit encore M. Tailhand à ce sujet, 'semblera probablement excessive et irrégulière. La loi a confié aux médecins de l’asile où l'aliéné est détenu, et aux fonctionnaires préposés par elle pour surveiller cet établissement, le droit de maintenir la séquestration ou de la faire cesser, suivant l’état du malade. Comment expliquer et justifier 1 intervention d’un fonctionnaire éloigné, dépourvu de toute espèce de juridiction sur l’asile, et cependant imposant sa volonté à ceux qui ont reçu de la loi le devoir de ne prendre conseil de personne que de leur propre jugement ?
Toujours est-il que M. le préposé fut chargé de me
CHAP. XII. — ASIIJE D’ORLÉANS
faire voir la réponse et qu’il vint lui-même, avec une grande pancarte à la main, pour me prouver toute la bonne volonté du médecin.
C’est, comme pour M. le procureur impérial, entre deux files de femmes que M. le préposé passa. Le service, respectueux, se tint debout tout le temps et ne permit à aucune malade de troubler le tète-à-tète qui avait lieu au bout de la galerie.
Mon indignation fut extrême. Je n’étais pas une malade, mais la prisonnière du bon plaisir des fonctionnaires publics. Je n’étais pas une femme qu’on cherchait à guérir ni mentalement, ni physiquement, car on cherchait tous les moyens de m’abrutir, de me rendre perverse et malade.
Que faire ? M. le préposé était découragé. Je l’aurais été aussi, si je n’avais pas eu une porte de derrière, c’est-à-dire mes anciennes connaissances de Paris, aussi bien dans la presse que dans le monde, connaissances auxquelles je ne voulais rien demander dans la position où j’étais, mais qui néanmoins seraient, à toute extrémité, une planche de salut pour moi. J’en étais à l’extrémité. Tout devait m’être permis pour sortir du cloaque où je me trouvais plongée.
De son côté, la sœur ne se souciait pas de m’avoir dans son office à perpétuité
J’écrivis donc à Paris, et elle porta mes lettres au bureau. Mais avant la réponse à ces lettres, une circonstance lui permit de se débarrasser de moi.
Près de la fontaine il y avait toujours un seau d’eau fraîche où les malades venaient puiser quand elles avaient soif. C’était là que la sœur se tenait avec les domestiques ; le va-el-vient des malades se succédant l’ennuya, et Veau fut supprimée.
Ce fut un cri général ; mais la terreur que cette sœur inspirait put maintenir durant quelques heures l’insurrection qui se préparait.
Au moment de la récréation, on demanda de l’eau, et on me chargea d’en réclamer. Les domestiques, enfermées dans leur cuisine, étaient à table, et j’attendis dans le premier chauffoir. Julie sortit.
— J’ai soif, lui dis-je d’une façon très-brusque, j’ai soif; nous avons soif, et il n’y a pas une goutte d’eau !
— Un moment donc !
— Nous avons soif ! Et nous voulons à boire, non pas à votre temps, mais immédiatement ; on ne refuse pas un verre d’eau à des folles !
— Jamais encore je ne vous ai vue ainsi, vous qui
étiez si douce
— Et sur laquelle, grâce à sa patience, vous avez tapé si dru ; mais vous m’avez appris que j’avais tort. Si la faim chasse le loup hors du bois, la soif rend enragée ! . . . .
Les malades, m’ayant entendue, étaient accourues autour de nous et se mirent à crier :
— De l’eau ! de l’eau !
CHAP. XII. — ASILE D’ORLÉANS
Julie eut peur. Elle se hâta d’ouvrir la. cannelle, de remplir un seau; mais les femmes se précipitèrent avec une telle furie que le seau fut renversé pendant qu’on en remplissait un autre, dans lequel la plus proche et la plus pressée plongea sa tête entière pour mieux boire. Ses voisines la tirant par sa robe pour avoir leur tour, le second seau fut encore renversé.
C’était une scène indescriptible, un tohu-bohu inimaginable. Je fus plus d’une grande demi-heure sans pou- 1 voir obtenir un verre d’eau.
Julie, terrifiée, prit sur elle de remplir les deux seaux comme à l’ordinaire, pour éviter le retour d’une émeute semblable, et expliqua à la sœur comment les choses s’étaient passées, et la sommation que j’avais faite au nom de toutes.
Le lendemain matin, la sœur obtint du docteur de me faire passer ailleurs, puisqu’on ne pouvait me mettre à la porte.