‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 53 sur 86 · CINQUIÈME DIVISION. — SANITAS · texte numérisé non relu

CINQUIÈME DIVISION. — SANITAS

C’est vers deux heures après midi que Julie me conduisit, à travers des dortoirs de gâteuses, jusque' dans une petite cour entourée de corps de bâtiment de trois côtés et d’une galerie couverte se terminant par une loge à paille du quatrième côté.

Je fus étonnée de me trouver parmi des femmes vê-

tues de simples blouses blanches, assez courtes, sans aucun vêtement qu’une chemise sous cette blouse. Elles étaient pieds nus. Une partie de ces pauvres femmes avaient des entraves ; toutes les autres avaient ce qu’on appelle des bricoles, c’est-à-dire une ceinture et des bracelets de cuir noir retenus ensemble par deux petites lanières, ne permettant aux mains d’aller que jusqu’à la bouche.

Selon que le bracelet est plus ou moins serré, le poignet peut être à l’aise ou coupé jusqu’au sang.

Elles étaient seules et ne faisaient aucun bruit.

Deux ou trois d’entre elles m’entourèrent et me firent savoir qu’elles étaient dans cet équipage, non parce qu’elles .étaient agitées ou dangereuses, mais simplement parce qu’elles avaient répondu un peu vivement à Anne G., la servante maîtresse du quartier. Ces femmes s’exprimaient fort bien, beaucoup mieux qu’aucune de celles que je venais de quitter.

Cela m’aurait paru horrible si j’avais été à mon début dans les maisons d’aliénés ; mais, en dix ans, j’avais beaucoup vu, ayant parcouru non seulement plusieurs départements et plusieurs asiles, mais encore, comme à Orléans, plusieurs divisions, et ayant appris, par expérience, que les malades atteintes d’accès furieux , une fois leur crise passée, avaient toute la lucidité, toute la finesse d’esprit que n’avaient pas les autres, mais aussi que ces malades, fort dangereuses, leurs accès étant intermittents, inattendus,

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pouvaient, même dans leurs moments de calme, sauter sur vous ; qu'il fallait par conséquent des précautions, surtout si elles avaient contre vous de mauvais sentiments, qu’elles conservaient quelquefois toujours.

Nous reviendrons tout, à l’heure sur ce sujet.

Je ne vis le personnel du quartier, ainsi que les malades de l’ouvroir, qu’au moment du dîner, qui se fit dans cette petite cour et qui fut servi par Anne G. Chacune emportait son éeuelle et allait manger où bon lui semblait.

Anne me dit un mot piquant, auquel je répondis aussitôt ; au lieu de s’en fâcher, elle s’excusa, en m’avouant qu’on lui avait dit beaucoup de mal de moi et en me promettant de ne plus recommencer.

Je retrouvai là Charlotte (celle qui s’était révoltée au mois de janvier), et une autre malade qui s’était faite l’amie dçs domestiques et les influençait beaucoup. Elle me prit sous sa protection, me fit plusieurs gracieusetés, et dès le premier jour je compris que cette section infernale, ce terrible Sanitas, serait un oasis sur ma route douloureuse.

La vaisselle y était fort propre. C’était Anne G. qui la lavait elle-même. On me mit coucher dans un dortoir de huit lits, parfaitement tranquille, et où je pus enfin dormir et respirer. Somme toute, on m’avait rendu service en m’envoyant dans cette division dangereuse.

La sœur de ce quartier était une bonne jeune sœur

qui cherchait à être serviable à tout le monde, mais qui, comme toutes les autres, subissait l’influence du service.

Heureusement ce service était, pour le moment du moins, très-convenable. Il n’allait pas à la veillée avec les autres, ce quartier étant trop sujet à caution pour être laissé seul. Les domestiques se réunissaient, pour travailler ensemble jusqu’à neuf heures, dans l’ouvroir général qui avait vue sur tous les dortoirs.

Le danger n’était jamais bien grand, grâce aux précautions prises ; en pareil cas, il faut tout prévoir et être en force, avoir un matériel spécial.

Rien ne manquait au Sanitas : cellules avec liens, dortoirs de gâteuses, loges à paille; aussi dortoir tranquille et deux ou trois belles cellules pour les pensionnaires.

La sœur en habitait une, et Mlle L. l’autre.

Les maladies intermittentes ont un caractère tout particulier. Les plus grandes forcenées sont parfois calmes du matin au soir, et le deviennent quelquefois spontanément au milieu d’un accès. On crierait au miracle, si un de ces calmes arrivait dans un endroit consacré. Cela peut être la guérison, après une souffrance extrême, comme cela peut n’ètre qu’un repos de quelque temps ; l’agitation, la fureur peuvent revenir avec la même rapidité, la même spontanéité, sans que rien le fasse prévoir.

Il n’en est pas ainsi de ce qu’on appelle manie rai-

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sonnante. Il y a toujours un petit commencement ; on peut, — peut-être! — prévenir le mal, rarement le

guérir Ces pauvres êtres sont presque totalement

en déroute, raisonnant avec eux-mêmes, à voix basse ou haute, sans interruption ; faisant des gestes, des grimaces ; querellant, chantonnant, énervant tout leur entourage par leurs chuchotements continuels, leurs paroles incohérentes et incessantes. De celles-là, il y en a partout considérablement.

Enfin, il y a encore les idées fixes ; et on pourrait, il me semble, les laisser libres, quand cette idée fixe ne porte le trouble nulle part. Cependant, je vais raconter le cas particulier de Mlle L., dont j’avais beaucoup entendu parler à la première division.

Mlle L. venait de Paris, comme moi. C’était une grande belle jeune femme de trente-cinq à quarante, ans, les paraissant à peine, fille naturelle d’un M. L. Son grand-père paternel l’avait fait mettre en pension et l’aurait gardée, à condition que sa mère ne s’en occuperait pas. La mère, dans une idée de spéculation, la retira de pension, espérant que le grand-père donnerait de l’argent pour la reprendre ; mais ni lui ni le père n’ont plus voulu entendre parler de l’enfant depuis ce moment. La mère a continué sa vie déréglée, et la fille est entrée en apprentissage avec une demi -éducation.

Fort jolie, ayant chez sa mère un entourage d’hommes, la pauvre malheureuse a été entraînée jusque

dans des maisons de passe, où elle a connu des officiers qui l’ont emmenée en Algérie. Là, elle s’en est donné àeœur joie, parcourant le pays à cheval, à la grande réjouissance des Arabes, qui la regardaient avec admiration, disait-elle.

De retour à Paris, elle y apprit la mort de son père et de son grand-père.

Le père s’était marié, avait eu plusieurs enfants. Ayant été reconnue par lui avant son mariage, la pauvre fille avait peut-être droit à une part d’héritage ; mais ce n’est pas cela qui lui tourna la tête. Elle se crut frustrée de l’héritage de son grand-père, qui, disaitelle, avait testé en sa faveur, et au lieu d'aller trouver avoué, avocat ou notaire, alla conter ses affaires auxoffîciers qui l’envoyèrent promener, et rossa d’importance un chef de bureau de la préfecture de police qui, au lieu d’écouter ses discours, lui dit qu’elle était belle et voulut l’embrasser.

L’agent rossé la fit enfermer. Son exaspération devint de la rage ; elle voulut battre médecin et internes à la Salpétrière. On l’envoya à Orléans, où elle agita si bien les quartiers à propos de son testament, qu’on la passa au Sanitas, où je la trouvai faisant ses prières avec ardeur, disant le chapelet, donnant des leçons de lecture et d’écriture aux jeunes servantes, sans parler des bonnets de coton et des caleçons qu’elle confectionnait aux heures de travail.

Je lui fis compliment de sa dévotion. Elle me dit que

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c’était pour se faire bien venir , m’engageant à en faire autant et à dire que j’appartenais à la police, pour me faire craindre et respecter.

Assurément tout cela était un amalgame de ruses plutôt que de folie, et sans les extravagances et les violences dont elle s’était rendue coupable envers les agents de la police, je pense qu’on n’aurait jamais eu l’idée de la dire folle. C’était plutôt une intrigante.

Je reviens à moi. On se trouvait fort embarrassé à mon sujet. Je ne pouvais ni rester dans la cour avec ces pauvres femmes, ni à l’ouvroir, parce que je n’étais pas de force à travailler toute la journée, et que d’ailleurs cela aurait gêné tout le monde. Il fallait pourtant me mettre quelque part et me mettre en sûreté. On eut l’idée de m’installer dans une petite cour où il n’y avait personne et qui donnait derrière les dortoirs. Je n’allais, comme les ouvrières et le service, qu’aux heures de repas dans la cour commune, afin de n’être pas exposée à une attaque imprévue.

Cependant, aucune de ces pauvres malades ne pensa à me rien faire pendant mon séjour au Sanitas. Au contraire, plusieurs me parlèrent, et ce fut pour me remercier de ne pas les battre !

— De ne pas vous battre ? .

— Oui, car tout le monde nous bat ici, même

Je n’insistai pas, ne voulant pas me mêler, sans

y être absolument provoquée, de rien de ce qui se passait hors de ma vue, et puisqu’on m’avait mise à 'part , j’en profitai pour fermer les yeux sur ce que je ne pouvais pas faire changer.

Je vis une nommée Angélique, qui avait été à la troisième et qui avait, je dirais presque, toute sa rairaison, sauf la manie de contrarier, en se cachant pour faire croire à sa fuite et se faire chercher. Manie vraiment bien folle, car elle en était la première victime, ces plaisanteries exaspérant le service. J’ai vu lui enfoncer la tète dans un baquet d’eau sans lui donner le moyen de respirer, lui serrer la camisole, la doucher, l’attacher; dès qu’elle en trouvait le moyen, elle recommençait et riait. Ce jour-là, elle avait les bricoles, et ses poignets étaient tellement serrés que les mains en étaient tuméfiées et la peau des bras coupée.

— Qu’avez-vous donc fait, malheureuse? lui demandai-je.

— Mais rien, me répondit-elle avec simplicité ; c’est vous qui m’avez fait mettre les bricoles.

— Moi !

— Oui ; vous vous êtes plainte que j’avais parlé haut avant le lever et que cela vous avait éveillée.

— Oh ! ma pauvre Angélique ! s’il n’y avait que moi pour vous faire punir, vous ne le seriez jamais. Mais comment avez-vous oublié que la domestique couche à côté de nous et a pu vous entendre ?

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— C’est vrai, me répondit-elle naïvement ; mais comme je ne parlais que pour vous éveiller et vous contrarier, je n’ai pas pensé à elle.

Elle a eu l’air touché de ce que je lui ai dit que je ne la ferais jamais punir, et depuis ce moment, au lieu de chercher à m’être désagréable, elle m’a fait des avances et des politesses.

J’avais trois chaises dans la petite cour dont on me laissait la disposition, et on avait ouvert un dortoir pour que je pusse m’y retirer en cas de pluie. Je m’occupais à dessiner ou à découper pour les petites chapelles des sœurs ; je pouvais donc dormir, me reposer, lire et faire société deux fois par jour. Je jouissais d’un calme dont j’avais grand besoin. Mais il ne dura pas longtemps, et Y avertissement donné par l’administration de la Seine devait être vrai d’un bout à l’autre.

J’avais déjà porté le trouble, bien malgré moi, aussi bien à la première qu’à la troisième division ; il était dans ma destinée de le porter encore, avec la discorde, dans la quatrième et la cinquième.

Une grille seulement séparait ma petite cour de celle de l’infirmerie. Le service de ce quartier, sachant tout ce qui était advenu ailleurs à mon sujet, fut révolté de me voir installée juste en face, à même de faire mes odieux rapports sur ce qui s’y passait. Pour me forcer à m’en aller, on ne trouva rien de mieux que de me faire envoyer une grêle de pierres par les pauvres imbéciles qui sont là.

La sœur de l’infirmerie fit ses plaintes, déclara qu’elle J ne voulait pas voir sa section surveillée par la section voisine, et voilà deux camps en présence.

Comme c’était Arme G. qui m’avait fait assigner lu cour et son dortoir, elle prit fait et cause pour moi, et „ tout ce tapage alla jusqu’à l’administration.

Le docteur commençait réellement à ne pas se féliciter de sa condescendance pour ses collègues de Paris j et ne savait plus où me mettre, quand M. le préposé, -j à qui j’avais fait remettre des lettres après sa visite à la troisième, et qui les avait envoyées à tout hasard, i reçut réponse à une qu’il avait écrite lui même, tout en croyant que toutes mes relations de famille et de société n’existaient que dans ma tête.

On offrait de l’argent pour que je fusse pensionnaire ; mais M. le préposé ne voulait pas répondre avant d’être sûr que j’accepterais. Il me dit seulement que c’était un inconnu, qui ne voulait pas être nommé.

J’étais certainement bien malheureuse à l’asile d’Orléans ; cependant je ne voulus rien prendre sur moi dans cette circonstance, et je lui dis qu’ayant agi sans me demander avis, la décision à prendre ne regardait

que lui.

11 s’arrangea donc à son idée, et il fut convenu qu’un supplément serait payé pour me placer au pensionnat.

On m’annonça que je quitterais le Sanitas le 1er octobre, ce qui, je le crois, contenta tout le monde, car

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vraiment je gênais et j’étais fort mal, malgré le bon vouloir qu’on m’y témoignait, et bien ‘que je n’aie pas eu une seule fois à me plaindre du service de ce quartier.

Anne G. me dit un jour qu’elle avait rencontré M. le docteur Lepage, médecin adjoint de l’asile, bon vieillard qui, ne venant jamais dans les quartiers, ne me connaissait que de réputation; il lui avait adressé la" parole pour la plaindre sincèrement de m’avoir dans son service.

— Mais pourquoi donc, monsieur le docteur? lui avait-elle répondu ; M1Ie Chevalier ne fait aucun mal, aucun bruit, et nous serions trop heureuses si nous n’avions que des malades semblables chez nous. Mesdames les domestiques des autres quartiers sont donc bien gâtées par les leurs, si elles en sont à dédaigner celle-là !

M. le docteur était tout interdit.

— Cependant, dit-il, elle trouble chez vous, puisque la sœur de l’infirmerie ne veut pas y rester à cause d’elle et qu’on vient de la nommer au pensionnat.

— C’est qu’elle écoute des mensonges au lieu de juger par elle-même.

En elfet, n’ayant pu me faire renvoyer de la petite cour, la sœur de l’infirmerie avait demandé son changement et, preuve qu’on ne peut éviter sa destinée, venait d’être placée à la première division, huit jours avant la conclusion des arrangements avec le bienfai -

teur inconnu qui m’y faisait entrer de droit comme pensionnaire.

J’ai quitté le Sanitas après des adieux très-affectueux et suis allée revoir depuis, dans son service à l’hôpital général, la bonne jeune sœur que j’y avais connue.

Charlotte D. est partie pour Bonneval, près de Chartres.

Quant à MIIe L., elle s’est sauvée, fort heureusement pour elle, quatre ans plus tard, au moment où toutes les petites privautés qu’elle avait allaient lui être retirées.

Il parait qu’après mon départ, celui de Charlotte et le changement de la sœur, elle s’était exaspérée, malgré la bonne amitié des domestiques, et s’en était prise, avec une autre malade, à l’administration, si bien qu’un des administrateurs étant venu au Sanitas, elles l’ont attendu à la porte, se sont élancées sur lui et l’ont renversé, autant de saisissement que de l’ébranlement donné à son gros corps. Elles voulaient le tuer.

On leur a mis la camisole ; on les a enfermées en cellules ; on devait leur donner la douche le lendemain... Mais le lendemain la belle Mlle L. n’y était plus, et on n’a jamais pu savoir comment elle était partie...

J’ai vu dernièrement dans les journaux qu’une récompense avait été accordée à Anne G. par le conseil municipal...???

CHAP. XIII

LE PENSIONNAT

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