PROCUREUR GÉNÉRAL
Direction des affaires criminelles et des grâces.
ieT Bureau.
Réponse
au n° 7,503, A, 2.
On voit que ce rapport ne dit rien du tout. C’est le moyen de répondre sans mentir, et la folie non spécifiée est vraiment précieuse ; on n’a qu’à articuler ce mot pour tout régulariser.
Le fait de ma visite à Mer l’évêque d’Orléans, que M. le procureur général croit pouvoir avancer comme m’étant contraire, provient de l’extrême bonté dont M. le président Vilneau m’a donné tant de preuves.
Ayant parlé de moi à Msr Dupanloup, lui ayant dit que les familles Benoit d’Azy, Cochin, de Saint- Maur, s’intéressaient à moi, Monseigneur, qui les connaissait fort bien, dit qu’il me verrait avec plaisir.
J’ai donc eu l’honneur d’être conduite à l’Evêché, grâce à une autorisation du conseil d’ administration .
M. Vilneau Wavait priée de ne rien réclamer de Me1' Dupanloup, qui n’avait, pas qualité pour me rendre libre. Ï1 fut donc convenu que je ne lui parlerais que des personnes que nous connaissions et de mes chagrins.
Monseigneur avait du monde quand je suis arrivée ; il en venait derrière moi, et il a quitté le salon pour me donner quelques instants en particulier. Je n’ai pas voulu abuser de cette obligeance, et après l’avoir prié de vouloir bien être l’interprète de ma reconnaissance près des familles qui m’étaient restées bienveillantes et qui me venaient en aide, je l’ai quitté en lui exprimant ma profonde gratitude.
Msr Dupanloup n’a donc pas eu à s’occuper île ma position en 1866. Il ne m’a rien refusé, puisque je ne
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lui ai rien demandé. Mais quand il a été nommé à l’Assemblée nationale, il a eu la bonté de me recommander vivement, soit aux ministres pour me faire accorder des secours, soit aux rapporteurs de ma pétition.
Malgré l’insuccès de l’intervention de l’autorité judiciaire et civile, MM. les adrninistrateui’s continuèrent à me témoigner un intérêt peut-être encore augmenté par ce malheur persistant.
Sur ma prière, M. le comte de Pibrac se mit encorrespondance avec M. le comte Benoit d’Azy et en apprit qu’il ne m’avait jamais connue que sous le nom d’HERSiLiE Rouy, dont on lui avait fait annoncer la mort , ainsi qu’à toute sa famille que j’aimais beaucoup.
Mme Édouard de Saint-Maur, sa fille aînée, mon ancienne élève, ajouta un supplément de 200 fr. par an pour me faire avoir une chambre particulière ; on me donna une clé de cette chambre pour que je pusse, en m’y enfermant, me mettre à l’abri des invasions des pauvres aliénées dont j’étais entourée. Bientôt on ajouta à ce petit bien-être un piano qui, placé dans une chambre voisine, fut mis à ma disposition. On l’avait apporté pour une pensionnaire et on le remportait après son départ, lorsqu’en voyant passer dans la cour cet instrument, qui me rappelait une existence si différente de celle à laquelle je me voyais réduite, mon émotion fut si vive que de grosses larmes parurent dans mes yeux, sans que j’osasse rien dire. M. Lesourd les vit, en fut touché et ordonna de laisser le piano.
Entourée de tant de bienveillance, j’aurais dû trouver un peu de tranquillité, si on pouvait être tranquille avec des aliénées, et si le service ne s’était pas d’autant plus acharné contre moi que les égards dont j’étais l’objet l’irritaient; ils n’étaient pas dus à une indigente , pensionnaire en chambre comme une mendiante , par la charité des uns et des autres.
Ma position était donc toujours très-douloureuse, et l’eùt-elle été moins, aurais-je pu être heureuse sans la liberté, sans l’honneur? heureuse sous la dégradation dont j’étais stigmatisée, dégradation qui me plaçait sous la surveillance de tous et de toutes, comme un être incapable et hors du bon sens le plus ordinaire ?
Il faut avoir passé par cette douleur pour en connaître toute l’amertume !
Je réclamais donc toujours, cherchant à ramener à moi M. le docteur Payen, qui s’était laissé influencer par les ordres venus de Paris, mais qui, m’ayant certifiée non aliénée à mon arrivée, n’ayant aucun acte de folie à me reprocher depuis que j’étais sous sa direction, aurait dû se joindre à mes protecteurs. Voici ce que je lui écrivis :
15 juillet 1867, Asile d'Orléans.
Monsieur’ le docteur,
Vous n’êtes pourtant pas méchant 1 D’où vient donc, alors que je suis entourée de la bienveillance de tous ceux qui m'approchent, que vous seul me restiez contraire et arrêtiez le bon vou-
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loir de tous par votre attestation de folie? Que vous ai-je dit d’insensé, docteur; qu’ai-je fait qui puisse mériter une aussi épouvantable séquestration. Spécifiez.
Vous ne me direz pas que vous me croyez comme MMmes B..., T..., etc., en démence, lorsque je signe : l’Étoile d’Or, Polichinelle, Sathan, V Antéchrist, la Sylphide, La Sirène, La Saltimbanque, etc., etc. Vous ne me direz pas que je me crois tout cela, ni que je me crois tille de la duchesse de Berry, sœur du roi Henri V, etc.
Non, docteur, non ! vous savez fort bien qu’en cela je n’ai pas la moindre divagation. Vous savez fort bien que je signe la Sirène parce que vous m’avez appelée ainsi ; sœur du roi Henri V, grâce au docteur Beber; fille de la duchesse de Berry , parce que j’ai voulu mettre en évidence le dire des docteurs de la Salpétrière ; puis ici Joséphine Chevalier , parce que je suis enregistrée ainsi; de plus Hersilre Rouy, parce que j’ai publiquemënt porté ce nom et que vous avez, ici même, des papiers me l'octroyant. Donc, qu’on résume : je n’ai rien dit de moimême et que je n’ai fait que répéter le dire de tous, aussi bien le vôtre que celui des autres.
En outre, tout cela se signe sur papier libre, au bas de lettres particulières, et vous savez aussi bien que moi que cela est permis.
Vous devez même vous rappeler une discussion survenue entre la sœur Placide et moi, discussion où vous m’avez donné raison. Voici la chose : la sœur Placide m’a dit : — Vous êtes folle de vous croire l’Antéchrist. — Je ne me crois pas, je me dis; tout comme vous vous dites la Providence (1). — Vous signez Sathan? — Oui, tout comme vous signez Placide, et comme la sœur Saint-Jean-de-la-Croix signe ce nom. — C’est le vôtre? — Non. — Oui! — Non.
Là dessus, docteur, vous lui avez dit : — Vous ne le signez pas sur un acte? — Si fait, s’est écriée la sœur Placide ; j’ai le droit de le signer, et je n’ai plus d’autre nom.
(1) Les sœurs qui desservent l’hôpital d’Orléans portent le titre de Sœurs de la Providence.
Nous nous sommes regardés en riant, docteur, et .j'ai ajouté en la saluant : — Vous joignez au moins votre nom de famille, car sans cela votre acte serait nul. Elle a rougi. J’ai dit encore : — Quant à moi, je ne signe point d'acte sans avoir de papiers en règle, et quant à l’Antéchrist, c'est ma profession de foi, comme vous la vôtre de vous dire chrétienne. — Vous avez approuvé, docteur.
Votre premier certificat a été fait après cette discussion. D’où vient donc que vous me dites folle maintenant? Qu’ai-je fait? Vous ne me parlez jamais de mes affaires ni de mon nom ; je ne vous en parle pas non plus. Il n'est donc question entre nous que de ma santé, de vésicatoires, médecines, etc. ; de réclamations au sujet de la nourriture, des soins, de la lumière, etc Vous me donnez raison, puis vous m’accablez! Est-ce bien? Pourquoi cette prévention? Pourquoi vous êtes-vous fait une chimère de moi? Pourquoi avez-vous écouté la Seine et votre cher Trélat? Ne vous croyez-vous donc pas assez d’intelligence pour me juger vous-même et pour les renseigner, que vous vous adressez à eux? Vous m'avez dit qu’on m’accusait de bouleverser; qu’ai-je donc bouleversé ici? Les cœurs des honnêtes gens, docteur, ici comme là-bas, comme partout. Et c’est à mon honneur.
Voyons, revenez donc aux bons et vrais sentiments que vous aviez alors que vous agissiez par vous-même, sans être sous l'influence de rnes ennemis et du service de la Providence.
Me voyez-vous agitée, en délire? Nonl vous rne trouvez toujours calme, vous recevant bien , causant de tout ce qu on veut souffrant à mourir ! Et vous me diffamez! vous dites qu il faut que je me promène, que je me distraie; mais vous ne donnez aucun ordre à ce sujet, de sorte que, comme ta Providence est si peu providentielle qu’il faut toujours que je me débatte contre elle, il s'en suit que la providence ne se croit pas obligée de prendre par elle-même des mesures pour que je puisse circuler. Au contraire! car je vous ai déjà dit que les religieuses et les domestiques défendaient aux autres domestiques de me donner même des nouvelles de Mlle L., quand
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j’en demande. Oh! docteur! ouvrez donc les yeux, et vous verrez que je suis réellement une.... sirène!
P. -S. — La loi défend de supposer une folie pour perdre une créature humaine. 11 faut des faits, un délire. Quel est le mien? Spécifiez, et je m’expliquerai. La loi défend les certificats de complaisance et punit la séquestration.
Le docteur ne tint pas compte de ma lettre, bien entendu.
MM. les administrateurs ne furent pas rebutés parmes plaintes incessantes, et leur bienfaisante bonté les engagea à prier M. le docteur Lepage, médecin adjoint de l’asile, de s’occuper de moi.
La première chose que fit ce bon vieillard fut d’aller au plus pressé. Ne fallait-il pas savoir, avant tout, qui était cette demoiselle Chevalier — ou Rouy — qui avait de ci, delà, deux noms qu’aucune pièce ne justifiait; qui se donnait une filiation, tandis qu’il était officiellement constaté qu’elle n’avait ni tenants ni aboutissants? Sur mes indications, il fit donc venir de Milan des actes qui lui furent envoyés par l’officieuse intervention de Msr l’Archevêque.
Ces actes, bien et dûment signés, contre-signés, légalisés, étaient l’extrait de baptême de mon frère, Jean- Charles-Télémaque, et le mien. Ils nous déclaraient nés de Charles Rouy et de Henriette Chevalier, époux légitimes.
Cette fois, ce n’étaient plus de vaines paroles, des racontgrs ; c’étaiejit des actes.
M. le comte de Pibrac les fit traduire, les contresigna. L’administration, la préfecture, le parquet en furent instruits. Ce fut un saisissement.
M. le procureur impérial fit dire à M. le docteur Lepage d’aller le voir, lui demanda un rapport et le pria de lui confier les actes, lettres, papiers, etc..., car M. le docteur Lepage avait fait une véritable enquête de tous côtés. Il les remit et fit son rapport.
M. le -procureur général ayant appris cette circonstance inattendue, voulut s’en occuper lui-même; il m’envoya M. Grattery, son substitut, pour m’assurer de sa bienveillance et pour m’interroger.
Il y avait alors deux ans que je l’avais prié d'être assez bon pour faire venir mes papiers et pour s’assurer de ma véracité, et les pièces que justice et préfecture devaient avoir ne m’étaient arrivées que par l’initiative particulière.... Mais enfin, il fallait se rendre à l’évidence, et je pouvais commencer à espérer de nouveau.... quand... M. le procureur général Grandperret fut subitement nommé à Paris.
Il emmena, comme chef de son cabinet, M. Grattery, qui devait venir me revoir, et tout en resta là.
M. le procureur impérial refusa de s’occuper de cette affaire, sous prétexte que M. le procureur général se l’étant réservée, j’appartenais de droit à son supérieur.
Il fallait donc attendre le successeur de M. Grand-
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LE PENSIONNAT
perret, lui donner le temps de s’installer, de prendre connaissance de toutes les affaires de son parquet, etc.
M. le docteur Lepage voulut alors reprendre son dossier, si péniblement formé, afin que je pusse l’adresser à M. le procureur général avec les explications nécessaires.
Actes, lettres, papiers, tout avait disparu du parquet!.... Aucune trace ne pouvait plus en être trouvée !
Je retombais ainsi sans preuves, sans aucune pièce à. l’appui de mes paroles.
Un fait aussi grave, aussi extraordinaire, a besoin, pour être cru, d’être appuyéd’une autre autorité que la mienne.
Voici le passage d’une lettre de M. le docteur Lepage à M. le Normant des Varannes, receveur des hospices d’Orléans, qui affirme cette disparition :
Orléans, 12 février 1870.
.. .. Au cours de 1867, je fus appelé au parquet de M. le procureur impérial, pour donner des renseignements sur l’état mental de Mlle Rouy (alors Joséphine Chevalier) et sur le résultat des démarches que j'avais faites dans l’intérêt de son état civil.
Après avoir eu une longue conférence, ces messieurs me prièrent de leur adresser un rapport sur l'état mental de notre pensionnaire, et de leur confier tous les papiers que j’avais apportés, afin de les examiner à leur temps, me promettant de me les faire remettre lorsqu'ils en auraient pris une connaissance plus approfondie.
J’ai envoyé le rapport que l’on me demandait ; mais j’ai vainement attendu le retour des papiers et actes que j’avais laissés au parquet. Je m’y suis présenté plusieurs fois sans résultat....
Docteur Lepage père.
La fatalité qui s’attachait à moi et faisait disparaître tous les documents des dossiers administratifs et judiciaires ; l’âge avancé du vénérable docteur qui donnait la crainte, si. jamais on arrivait à s’occuper de mon affaire, d’être privée d’un témoignage si important, me fit, cinq ans plus tard, lui demander copie de son rapport. Il me l’envoya et ajouta au bas :
Je soussigné, docteur-médecin en second du quartier d’aliénés d’Orléans, reconnais que la lettre ci-dessus est la copie conforme et exacte de celle que j'ai écrite, le 20 octobre I 8(57, à M. le procureur impérial, qui m'avait prié d’envoyer un rapport à son parquet sur l’état mental de M1Ie Hersilie Rouy. inscrite à l’asile d’Orléans sous les noms de Joséphine Chevalier, fille de.... et de....
J’atteste en outre, et le déclare hautement devant qui de droit, que cette demoiselle ne m’a jamais semblé atteinte d’aliénation mentale, comme l’ont prouvé d’ailleurs tous ses actes depuis qu elle est sortie de l’asile, soit à Paris, où elle a séjourné quelque temps, soit à Orléans, où elle demeure encore maintenant, 5, rue de la Grille.
Orléans, 17 février 1872.
Docteur Lepage père.
Le 25 décembre 1867, nous eûmes la visite de M. le docteur Lunier, inspecteur général.
Il parait qu’il était fort pressé et n’avait pas un instant à perdre, devant retourner Paris le soir même, en sorte que, sans s’apercevoir que MM. les administrateurs, n’ayant plus son âge ni sa force, pouvaient à peine le suivre^ il les mena, toujours courant, à travers les quartiers, ne fit que jeter un coup d'œil dans les dor-
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toirs et les chauffoirs, trouva qu’il fallait 'donner de petits bancs aux malades pour mettre sous leurs pieds au lieu de tabourets, puis il enfila les chambres des pensionnaires avec la même rapidité.
C’est ainsi qu’il entra dans ma chambre comme un tourbillon ; et voyant que je voulais lui parler, il me dit qu’il n’avait pas le temps, que mon nom suffirait, et il me le demanda.
Quand il sut que j’étais « MUs Chevalier, » il me dit qu’il était précisément chargé de m’interroger et qu’il me ferait appeler; et il s’empressa de faire la tournée des chambres vides.
Un moment après, je fus appelée au bureau. M. le docteur Lunier ferma un registre qu’il compulsait et me demanda « comment il se faisait que fêtais fille de la duchesse de Berry. »
Je répondis que M. le docteur Falret, médecin de la Salpêtrière, avait mis cela à tort sur son certificat, parce que je ne m’étais servie de cette filiation et de plusieurs autres que pour attirer l’attention sur l’ignorance où l’on était à mon sujet, et pour faire rechercher les papiers me conférant une origine régulière.
— Ah! bien, je comprends, et je suis fixé sur votre état mental; c’est tout ce qu’il me faut. Écrivéz-moi les dates et l’historique de vos sorties, rentrées, transferts ; envoyez-moi cela dès ce soir, parce qu’il faut que nion rapport soit fait demain et envoyé au ministère. Vous pouvez compter sur moi.
Sur ce, il partit pour le chemin de fer. Je me hâtai de lui envoyer ce qu’il me demandait, convaincue que c’était peine perdue. Aussi ne fus-je pas surprise lorsque je reçus de lui la lettre suivante : je savais qu’on refuserait sortie ou transfert.
Paris, 5 février 1868.
Mademoiselle,
J'ai lu attentivement votre dossier et toutes les pièces que vous m’avez remises, et j'ai exprimé en toute sincérité à Son Ex. M. le Ministre de l’intérieur ce que je pensais de votre état mental et de l’opportunité de votre séjour dans un asile d'aliénés. Attendez donc patiemment la décision qui sera prise à votre égard, et surtout gardez-vous bien de toutes récriminations, de toutes menaces; elles seraient à la fois injustes et imprudentes. Toutes les personnes avec lesquelles j'ai parlé de vous vous portent un affectueux intérêt, et si elles ne font pas toujours ce que vous demandez, c’est que leur conscience leur commande de ne pas le faire.
Veuillez croire, Mademoiselle, à toute ma considération.
Lunier,
Inspecteur général.
Quelle était au fond la pensée de M. le docteur Lunier en m’écrivant cette lettre énigmatique, que j’aurais interprétée dans le sens de mes espérances, si j’avais été moins expérimentée? Me croyait-il folle, comme il l'a affirmé depuis.? Je laisse au lecteur à le décider.
CHAP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS