CHAPITRE XIY
Asile d’Orléans. — Troisième partie. — L'arrivée de mes papiers.
« Aux petites causes les grands effets, » dit le proverbe.
En allant un jour à la chapelle, j’aperçus Mme leNormant des Varannes, femme du Receveur des hospices, et on me dit qu’elle était très-aimable et très-obligeante.
J’étais justement dans un grand embarras au sujet d’une robe qu’il fallait me faire à l’ouvroir; on n’avait pas de modèle, et les ouvrières du dehors ne pénétraient pas dans les quartiers.
J’écrivis donc un mot à cette dame, la priant d’être assez bonne pour me prêter un patron, et je remis ma lettre à MM. Vilneau et de Pibrac qui s’empressèrent de la lui porter, de me recommander à elle et de la prier de me venir voir.
Elle m’envoya aussitôt des journaux de modes, des illustrations, me procura sa couturière, entra en cor-
respondance avec moi, vint me voir, me fît un peu de musique, et je pus m’assurer que j’-avais eu le bonheur de m’adresser, non pas à une femme bonne et aimable comme tant d’autres, mais à une femme essentiellement supérieure, pleine de cœur, d’initiative, avec laquelle on pouvait parler sérieusement des choses les plus graves.
Je la priai d’ètre mon interprète près de quelques personnes à Paris. Elle le lit immédiatement.
M. le Receveur, de son côté, prit des renseignements sur mes indications, à la prière de MM. les administrateurs, heureux d’avoir trouvé, au moment le plus inattendu et à propos de chiffons, de puissants auxiliaires, désireux de leur venir en aide dans leur œuvre de rédemption, de me rendre service et de pénétrer un aussi singulier mystère.
M. et Mme le Normant reçurent réponse à toutes leurs lettres. On s’étonnait de me savoir vivante, cachée sous un nom inconnu, car ma mort avait été annoncée partout.
Mon cousin germain, M. Laurency Rouy, chef de division -des Haras, maison de l’Empereur, auquel j’écrivis dès que je fus sûre que mes lettres, lui parviendraient, répondit aussitôt, le 10 juillet 1868, par un envoi d’argent, et en exprimant sa douloureuse surprise de me savoir vivante et malheureuse, car dix ans auparavant, une ancienne servante de mon frère était venue lui dire que j’étais morte, et il l’avait écrit à sa mère et à ses sœurs (ma tante et mes cousines).
CHAP. VII. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS
Cela fit un effet énorme.
De l’administration, cette nouvelle surprenante arriva 'à la préfecture et au parquet.
" C’était encore plus grave que les actes et papiers du pauvre bon docteur Lepage, et le 16 juillet 1868, M. le procureur général Tenaille d’Estais vint pour la première fois visiter l’asile. Après avoir fait le tour de la division des pensionnaires, il s’arrêta dans la chambre du piano qui me servait de salon.
Il était accompagné de M. le procureur impérial du Bodan et de M. le docteur Payen, qui lui faisait les honneurs de son service.
Il s’assit et m’interrogea longuement sur ma famille, j sur mon cousin, sur ma position dans le monde.
Je lui donnai sur tous ces points les renseignements les plus détaillés, lui faisant comprendre toute l’horreur d’une séquestration durant depuis quatorze ans , séquestration m’ayant supprimée du monde, privée de mes droits civils, dépouillée de mon nom, de tout ce que je possédais ; ayant brisé mon existence entière sans qu’on pût dire pourquoi.... et je portai plainte contre M. le docteur Payen, présent, qui se faisait le complice complaisant d’un crime aussi abominable.
I M. le docteur se récria en disant qu’il faisait toutes mes volontés, toutes mes commissions, me prescrivant tout ce que je lui demandais.
— C’est vrai, dis-je; vous êtes un parfait commissionnaire, un assez bon maître d’hôtel, mais surtout un
MEMOIRES I) UNE ALIENEE.
excellent geôlier. Aussi n’est-ce ni de votre complaisance, ni de vos soins actuels que je me plains; c’est du crime que vous commettez depuis cinq ans en me séquestrant par ordre et par camaraderie.
M. le procureur général parut très-touché, non pas
de mon sort, mais de l’embarras de M. le docteur, qui se défendait en alléguant ses bons procédés présents et ses soins.
Nous nous séparâmes très-froidement. Je reconduisis ces messieurs jusqu’à la porte de ma chambre, que je fermai en leur faisant une profonde révérence; il était évident que je ne devais pas compter sur eux.
Cependant, M. et Mme le Norrnant continuaient leur enquête, encouragés par les résultats obtenus.
De plus en plus confiante en eux, je leur remis une lettre pour M. l'abbé N..., et peu de jours après, ce qui restait des papiers que j’avais portés à Charenton en 1854, arriva au pavillon des Hospices, chez mes^ nouveaux amis, le 20 août 1868.
M>ne ]e Normant me les apporta aussitôt.
Je me hâtais de les étaler sur la table de la chambre
du piano, afin de les relire et de les classer, quand je t fus tirée de cette occupation par l’arrivée de M. le préfet, accompagné de M. Lesourd.
Il venait aussi me parler de ce cousin qui, au bout de quatorze ans, et contre toute attente, surgissait pour faire d'une pauvre fille abandonnée, de parents inconnus, la proche parente d’un dignitaire de l'Em-
CHAP. XIV. — ARRIVÉE UE MES PAPIERS
pire. C’était à n’y pas croire, à n’y rien comprendre, et surtout à rendre la situation de mes gardiens, — incrédules, mais responsables , — fort délicate, car ce cousin paraissait porter un vif intérêt à sa malheureuse cousine.
Je lui répétai alors à peu près ce que je lui avais dit le 21 décembre 1865, lors de sa visite avec M. Grandperret, et prenant sur la table où ils étaient épars nos actes de naissance, je les mis sous ses yeux, ainsi que des lettres de mon père et de ma belle-sœur, lettres et actes qui avaient échappé à la perte de tout le reste.
Il était atterré.
Il prit un petit carton sur lequel j’avais collé à la bâte, en 1854, quelques articles de journaux parlant de mes concerts et de mes matinées, et se tournant vers M. Lesourd, plus confondu encore que lui, il demanda comment ces papiers étaient entre mes mains et non à l’administration.
Je me hâtai de lui dire que Mme le Normant les avait reçus le matin même et que je les mettais en ordre, afin qu’on pùt s’assurer que mes réclamations avaient toujours été fondées et qu’une grande et cruelle injustice avait été commise envers moi.
Il recommanda vivement à M. Lesourd de faire examiner ces pièces et de lui en rendre compte, puis.... i^ me parla de mes pseudonymes.
— Oh! monsieur le Préfet! allez- vous faire de noms de fantaisie, de- sobriquets, une question d’aliénation •
Ce serait indigne de vous, et vous savez bien qu’on peut prendre et signer les pseudonymes les plus fantasques, les publier, pourvu qu’on ne prenne pas celui d’un autre anonyme; tandis qu’un changement de nom, un faux enregistrement sur des livres publics, inscrits pour anéantir une individualité, sont des crimes.
Il se tut.... Qu’aurait-il pu répondre?
Je lui fis voir ma chambrette, en remerciant l’administration de sa protection, et je reconduisis ces messieurs jusqu’à la porte de sortie.
M. le préfet me tendit encore la main, comme en 1865; mais, malgré tous ses efforts, sa physionomie expressive et bienveillante trahissait une sérieuse préoccupation, et M. Lesourd commençait à ne plus savoir au juste le rôle qu’il allait avoir à jouer en cette affaire. Je dois dire, à mon grand regret, qu’il était aussi faible de caractère que bienfaisant, et qu'il se laissait impressionner dans un sens ou dans l’autre avec une surprenante facilité : ce qui ne devait pas tarder malheureusement à me le rendre hostile.
Dès que mes papiers furent classés, j’allai les porter à Mme le Normant Je lui dis tout ce qui était arrivé, la priant de ne pas se dessaisir du moindre petit papier et de les porter elle-même au conseil.
Ce qu’elle fit le 12 septembre 1868.
Cette communication jeta la commission administrative dans une grande perplexité. M. 5 ilneau l’en tira en déclarant que, devant des lettres et actes éta-
CHAP. XIV
ARRIVEE DE MES PAPIERS
blissant ma possession d’état comme fille légitime de l’astronome Charles Rouy, il ne s’agissait pas de savoir si on avait ou non à me reprocher quelques excentricités.
« Nous n’avons pas comme administratenrs, dit-il, à examiner et à décider la question de sanité d’esprit, question qui rentre exclusivement dans les attributions du médecin ; mais nous avons le droit et le devoir de rechercher et de reconnaître l’individualité de ceux que nous tenons séquestrés. »
Ces messieurs en tombèrent d’accord et prièrent M. Vilneau, en sa qualité d’ancien magistrat, de se charger de faire un rapport au parquet du procureur général sur la suppression d’état et de personne dont ls venaient de reconnaître qu’ils se faisaient involontairement complices depuis cinq ans.
J’allais donc enfin, selon mon persistant désir, être placée sous la protection de la justice par l’administration elle-même, une enquête serait faite d’office.... je me prenais à espérer....
Il va sans dire qu’en cet état de choses, pouvant aller librement chez Mme le Normant, y dîner quelquefois, voir du monde, faire un peu de musique, lire, écrire à mon aise, m’enfermer pour éviter le contact des pauvres malades, je ne me trouvais plus malheureuse. L’espoir me soutenait et je ne demandais plus ma sortie.
Le réveil de ce beau rêve fut cruel J’aurais pour-
tant dû m’y attendre, ayant déjà l’expérience de la manière d’agir de MM. les docteurs.
La position de M. Pa’yen, déjà assez gêné par mes relations avec MM. les administrateurs, devenait tout à fait embarrassante depuis qu’à leur prière M. et Mme le Normant s’étaient mêlés de moi.
La décision, prise par le conseil, de mettre cette affaire en justice acheva de lui ouvrir les yeux sur le
triste rôle qu’il avait consenti à jouer 11 ne pouvait
plus ni me retirer la clé que l’administration m’avait donnée pour pouvoir rentrer à toute heure au quartier, ni m’empêcher de voir mes protecteurs ; toute la ville en aurait été révoltée.
Beaucoup de personnes m’avaient vue chez Mme le Normant, de l’a\eu de' MM. les administrateurs qui désiraient savoir comment je me conduirais en présence d’étrangers. Rien n’était plus comique que la surprise de ces personnes, qui venaient de causer ou de faire de la musique avec moi, quand on leur disait en quelle qualité je me trouvais là.
Le 19 octobre, M. le receveur des hospices ayant achevé le classement de mes pièces et le rapport officieux qu’il en adressait à l’administration, crut devoir, par égard pour ses collègues, MM. Payen et Boisbourdin, leur communiquer ce dossier. Le docteur en chef voulut à tout prix se sauver et sauver l’administration centrale aussi compromise que lui.
Deux jours après, il -signa subitement, iraîtreuse-
CHAP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS
ment, un certificat de sortie, sans en dire un mot ni à MM. les administrateurs, ni à M. le Normant, ni à moi.
En voici la copie exacte :
.le soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, médecin en chef du quartier des aliénés delà ville d'Orléans, certifie que MIle Chevalier (Camille-Joséphine-Hersilie), fille de..,, et de.... née à Milan (Italie), le 14 avril 1814, domiciliée à Paris, célibataire, profession d'artiste musicienne, a été admise le 29 août 1863, par translation de l’asile de la Salpêtrière en date dudit jour.
Cette malade, quels qu’aient été les antécédents maladifs en récidive d'aberration mentale qui ont provoqué sa séquestration motivée et successive dans divers asiles d’aliénés, est maintenant dans un état de calme relatif et d’apaisement qui me font croire qu’elle peut être mise en liberté.
La persistance de légères excentricités et de prétentions vaniteuses la laisse cependant inoffensive, et rien ne fait présumer qu’elle puisse être, soit par paroles, par écrits ou par actes, une cause de trouble et de danger.
Nous concluons donc à sa sortie de l’asile, pensant que la continuation de sa présence en semblable lieu aurait besoin d’être motivée par de nouvelles manifestations maladives, faites au sein de la société et en état de liberté.
Orléans, 21 octobre 1868.
P.YYEN.
Cet acte d’autorité justifiait tout le monde.
J’avais été folle; je ne l’étais plus, ou je l’étais moins , et je ne pouvais et devais être que très-reconnaissante des soins qui avaient amené ce résultat inespéré.
UÉMOIRES D'UNE ALIÉNÉE,
C’était atroce. Mais c’était le droit du docteur.
Ce certificat devait provoquer un arrêté de M. le préfet me mettant en quarante - huit heures dans la rue, sans domicile, sans argent, presque sans vêlements.
On profitait pour agir de ce que mes plus zélés protecteurs, MM. Vilneau et de Pibrac, étaient à la campagne.
Le bonheur voulut que, justement, ils fussent venus pour affaire à Orléans ce jour même, et trouvassent ce
certificat au portefeuille Sans cette circonstance
fortuite, j’étais irrévocablement perdue.
Déjà deux fois, j’avais été mise à la porte des asiles dans des conditions à peu près identiques, ainsi que je l’ai raconté.
La première fois par la Salpêtrière, en 1855, et j’avais été à la préfecture de police demander protection et hospitalité. On m’avait renvoyée à la Salpêtrière comme vagabonde.
La seconde fois, en 1863, j’avais écrit à Mme la préfette de la Seine ce qu’était ma position, et depuis cinq ans j'expiais cette témérité à l’asile d’Orléans, où on avait espéré que je resterais engloutie à jamais.
Si je rentrais une troisième fois, c’en était fait de moi ! Je serais considérée comme une folle incurable, incapable de se conduire et ne pouvant rester libre un seul jour. On savait que la Seine m’était adverse, que la justice et. la préfecture du Loiret désiraient le si-
CHAP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS
lence. Malade et sans ressources, je serais bien forcée de me faire reprendre, et on ferait retomber tout le poids de cette rechute sur ceux qui me protégeaient, aussi bien que sur les aliénés, dont on rendrait la clôture plus rigoureuse, mon exemple démontrant que la vue et les conseils des personnes du dehors leur montaient la tête en les nourrissant de rêves impossibles.
Mais je n’étais pas de nature à me laisser écraser sans lutte. C’était donc la guerre, et la guerre à outrance.
M. le docteur Payen avait-il agi de lui-même ou encore par ordre ? C’est ce que j’ignore, même aujourd’hui. Mais il fallait savoir qui était pour moi ou contre moi dans la situation nouvelle qui m’était faite.
MM. Vilneau et de Pibrac convoquèrent immédiatement leurs collègues en séance extraordinaire ; elle fut présidée par M. Vignat, maire d’Orléans. Ils y mandèrent le docteur Payen, auquel ils représentèrent l’impuissance absolue où ils allaient se trouver, désormais, d’agir judiciairement en ma faveur ainsi qu’ils avaient résolu de le faire, et le prièrent de suspendre son certificat jusqu’à ce que le parquet, dont la rentrée allait avoir lieu dans quelques jours, eût statué sur la demande en rectification d’état civil que M. Vilneau allait présenter, au nom de la commission, à M. le procureur général.
M. le docteur Payen s’y refusa. MUe Chevalier n’étant
plus assez aliénée pour être séquestrée, sa conscience s’opposait à ce qu’il la maintînt à l’asile.
L’administration se trouvait donc dans l’oblisation d’envoyer le certificat à la préfecture. Le médecin étant absolument maître de ses appréciations, la lettre d’en- ' voi était une simple mesure d’ordre.
M. le Normant des Varannes, prévoyant quel parti on pourrait vouloir tirer contre lui du rôle honorable et généreux qu’il avait joué dans cette affaire, demanda alors aux administrateurs de vouloir bien reconnaître, par une lettre inscrite au procès-verbal, qu’il avait agi sur leur demande.
— ■ Un tel document serait très-dangereux ! dit à demi-voix le docteur Payen à l’un des administrateurs.
— Dangereux pour vous, docteur, c’est possible, riposta M. le Receveur; mais devant votre antagonisme, c’est bien le moins que je me mette à couvert.
— Quant à moi, je signerai cette pièce des deux mains , répondit M. le maire.
On agita ensuite la question de savoir où l’on pourrait me placer provisoirement, lorsque l’arrêté du préfet m’aurait faite sans asile. Comme il ne semblait pas facile d’approprier immédiatement une chambre convenable à l’hôpital des vieillards, M. le Normant des Varannes offrit de me recevoir chez lui.
M. le maire l’en remercia et ajouta :
— Mais nous n’entendons pas, monsieur le Receveur,
OH AP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS
que votre louable initiative vous devienne une charge. Je commence par vous dire que je mets ma bourse à votre disposition, et j’ajouterai, pensant qu’aucun de mes collègues ne me démentira, que la leur vous est également ouverte.
Cette offre généreuse fut ratifiée à l'unanimité , et la séance fut levée.
Le lendemain, j’écrivis aux Ministres de l’intérieur et ' de la justice la lettre suivante ; elle leur fut transmise •officiellement par M. le maire, auquel M. Yilneau m’avait conseillé de la faire remettre :
Plainte portée par Mlle Hersilie Rouy contre le docteur Payen, médecin en chef du quartier des aliénés
d’Orléans.
Pensionnat de l’asile d’aliénés d'Orléans, 25 octobre 1868.
A Messieurs les Ministres de V intérieur et de la justice.
Monsieur le Ministre,
Ayant élé envoyée ici par l’administration de la Seine, le -29 août 1863, M le docteur Payen m’ayant gardée rigoureusement séquestrée pendant cinq ans, puis m’ayant tout à coup signé ma sortie , le 22 courant;
Ce brusque changement d'idée, tout spontané, inexplicable, car rien n’est changé dans ma manière d’être , me plongeant dans le plus graiid embarras;
Ma position étant trop douloureuse, trop étrange pour me permettre d’être livrée aux caprices des médecins, me disant aliénée ou non aliénée, à leur guise;
Ne pouvant, ne voulant pas être guérie d’une démence, d’un
égarement intellectuel, même provisoire, n’ayant jamais existé; je vous prie, Monsieur le Ministre, de m'accorder une enquête sur les motifs ayant poussé M. le docteur Payen à me séquestrer pendant cinq ans, comme ne pouvant être libre et sans surveillance, et sur ceux layant poussé, sans que personne lui demandât ma liberté, à signer ma sortie juste au moment où, grâce au dévoùment de Madame et de M. le Normant des Varannes, receveur des hospices d’Orléans’, chargés par MM. les administrateurs, qui m’entourent de leur bienveillante protection, de s’occuper de moi, mes affaires allaient être examinées, mon état civil régularisé.
J’espère en votre justice et en votre bonté, Monsieur le Ministre, pour m'accorder cette enquête et pour me permettre del'attendre aux aliénés; libre, puisque le certificat de M. le docteur Payen me fait libre, ou sous la garde immédiate de M. le préfet du Loiret et de MM. les administrateurs.
Ma position maladive, équivoque, singulière, ne me permettant pas d’accepter l'hospitalité généreuse que M. et Mme Le Normant des Varannes, auxquels je dois tant déjà, m'otfrent dans mon malheur, et qui ne pourrait être acceptée sans les gêner beaucoup; c’est donc aux autorités du Loiret que je demande hospitalité , le médecin en chef me chassant.
J'attends l’honneur d’une réponse qui, je l’espère, me sera favorable.
Veuillez, Monsieur le Ministre, agréer l'hommage de mon profond respect.
Jv’artiste Hersilie RouŸ.
Enregistrée officiellement et traînée d’asile en asile par l'administration de la Seine, sous le nom de Joséphine Chevalier. de paren ts inconnus.
Voici la copie de la letlre que M. le Normant reçut de l’administration ; c’était non seulement un aveu, mais un éloge de sa conduite :
CHAP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS. 287
Orléans, 26 octobre 1868.
Monsieur le Receveur,
Par vos démarches et vos bons soins, réunis à ceux de Mme le Normant, vous êtes parvenu à vous procurer les actes et papiers de famille qui sont d’un si grand intérêt pour MUe Chevalier. Nous apprécions hautement, Monsieur, la nature des sentiments qui vous ont fait agir dans la circonstance, et au nom de l'intérêt et de la sollicitude que nous portons nous-mêmes à cette malheureuse personne, nous venons vous remercier du concours par vous apporté à cette œuvre essentiellement charitable.
Recevez, Monsieur, l’assurance de notre considération trèsdistinguée.
Vilneau, Ronceray, comte de Pibrac, Leveau.
Le certificat de M. le docteur Payen avait été envoyé à la préfecture après la séance ; mais M. le procureur général et M. le préfet étaient absents, et le cas étant grave, on ne reçut aucune réponse pendant quelques jours. Je restai donc dans ma petite chambre du pensionnat, et M. le Normant profita de ce délai pour faire une nouvelle tentative amiable auprès du docteur Payen, à la prière de M. Vilneau ; elle fut inutile.
Ne recevant pas de réponse des ministères à ma plainte du 25 octobre, et la situation équivoque dans laquelle je me trouvais ne pouvant se prolonger, M. et Mme le Normant rédigèrent un mémoire résumant les faits, demandant une solution et l’adressèrent au Ministère de l’intérieur.
J’y joignis une demande formelle à l’ autorité judi-
ciaire de m’assigner elle-même un nom que je pusse porter sans contestation, Je mien m’étant refusé par les Rouy, enlevé par les administrations, et les médecins prenant pour folie les noms de fantaisie ou les divers sobriquets qu’ils m’imposaient eux-mêmes.
Je continuais ainsi :
Des alibis s’étant produits, avant comme après ma séquestra- f tion;des bruits de mort et de disparition s'étant répandus; mon identité étant douteuse depuis 1849 ; le docteur Verrou m’ayant prise à Maréville pour une charmante, du nom de Chevalier, ayant vécu de ses charmes... ; moi ayant, dès mon entrée à Cha- ' renton, demandé une confrontation avec toutes les personnes ayaht connu Hersilie Rouy et l’examen des papiers dont j’étais ’ porteur; les administrations m’ayant déclaré que je n’étais qu’un '■ numéro d’ordre, dont le nom importait peu, la folie seule étant un objet d’examen dans les maisons spéciales...; qu’on réponde de moi, puisqu’en France, au XIXe siècle, lorsqu’une créature humaine tombe entre les mains des préfets et sous la responsabilité immédiate .de magistrats et de fonctionnaires publics, elle perd son nom, sa personnalité, ses droits civils, est mise hors la loi, n’est plus qu’un ballot de marchandises étiqueté, devant . porter le numéro et le nom officiels.
Je ne démens rien de ce que j’ai écrit. Mais je n'ai aucun motif, après quinze années de lutte, de persécution, de démentis, de mépris, pour prendre sur moi la responsabilité d'un nom, d'une individualité dont chacun s’est fait un jeu. ni pour donner, après tant de douleurs, des explications que les plus hautes autorités m'ont signilié être inutiles
J'attends un nouveau nom officiel ... Pourtant je crois avoir le droit d être ce que j'ai toujours été partout avant mon enlèvement.... ou de prendre tous les noms qu’on m a donnés dans les maisons de l’État.
Hersilie, dite, et€., etc.
CHAP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS
J’en fis une copie avec ce post-scriptum :
Ce H novembre 1868 Remis à M. et Mme le Normant des Varannes', chargés de Uioi par la bienveillance de MM. les administraleui s des hospices d'Orléans, afin qu'ils joignent ceci âmes autres lettres et déclarations, et que chacun puisse s'assurer que du premier au dernier jour, ma manière d’être, d’agir, de raisonner n'a pas changé. Et comme on me dit un démon, je signe :
Le Diable.
Ne sachant ce que j’allais devenir, j’ajoutai cette déclaration au dossier où étaient réunis tous mes papiers :
Je confie à M. et Mme le Normant des Varannes tout ce qui est relatif à mes affaires, et les prie de garder le tout sans le laisser sortir de leurs mains sous aucun prétexte, en quelque lieu que me conduise mon destin, alors même qu’on me dirait morte.
Ceci devient leur propriété, et à leurs enfants après eux, les priant d’en donner connaissance à qui de droit, afin que cela serve de témoignage à tous et à la postérité de ma reconnaissance envers eux, et aussi de celle que je voue en mon cœur à MM. les administrateurs des hospices, où je suis arrivée indigente de la Seine, n’ayant droit qu’à la robe de toile bleue et aux sabots, et qui me font sortir vêtue et protégée.
Je désire que les noms de M. le président Vilneau, de M. le comte du Faur de Pibrac, de MM. Lesourd, Ronceray, Leveau; de M. Vignat, maire de la ville d Orléans, qui a si généreusement pris ma défense et qui a offert ses propres deniers pour me secourir, restent, avec le nom de le Normant des Varannes et du docteur Lepage père, un souvenir de générosité et de bienfaisance pour la ville d'Orléans.... où je suis arrivée dénuée de tout, méprisée, calomniée, abandonnée, et où j’ai trouvé,
MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.
dans mon malheur et dans ma pauvreté, tant de nobles eœurs à qui Dieu tiendra compte de leur bonté.... car qui donne aux pauvres prête à
Dieu !
Comme on le voit par ces deux signatures des postscriptum, rien n’était changé dans ma manière d’être, ainsi que je le disais dans ma plainte.
Je crus devoir adresser en même temps à M. Husson, qui était en réalité le véritable arbitre de mon sort, une lettre dont voici les principaux passages :
12 novembre 1868. Asile d’Orléans.
Monsieur le Directeur,
Depuis quelques jours vous devez avoir reçu, par la préfecture du Loiret, un certificat de M. Payen, médecin en chef de l'asile d’Orléans, pouvant servir de certificat de sortie.
Je m’abstiens en ce Lnoment de le juger.
Je crois devoir vous avertir qu’il continue à vous plonger dans l’erreur et dans l’ignorance volontaire où vous vous obstinez à rester en demandant vous-même ma séquestration, et en dictant votre opinion. Les choses ne sont pas ici ce que vous avez pu les espérer.... Je suis arrivée à n’être plus cachée, et alors, Monsieur, l’effet produit partout s’est produit ici, mais plus vigoureusement encore.
.... Ce n’est qu’à votre administration, Monsieur le directeur, qu’au désordre qui y règne, qu’à la négligence, qu'au mauvais vouloir de vos employés, de ceux de la Salpêtrière, qu'aux renseignements mensongers qui vous ont été donnés sur mon compte, que je dois tous mes malheurs et mes longues et épouvantables pérégrinations dans vos immondes bastilles. A quel résultat avez-vous cru arriven avec une femme telle que moi? A la tuer.... mais pas à la dominer, ni à la faire taire.
CHAP. XIV. — ARRIVEE DE MES PAPIERS
Yoici où en sont les choses: M. Payen,tant qu’il a pu, m’a sacrifiée à vous. Aujourd’hui la rumeur publique ne le lui permet plus. Les actes faux, que je vous priais d’envoyer chercher chez la supérieure de Charenton, qui les a cachés, ainsi que des valeurs, à son administration, sont arrivés ici. Douze autres actes y sont joints et sont également apocryphes. Tout ce que j!ai dit et déclaré se trouve être la plus effroyable vérité, après avoir passé pour la plus déplorable démence.
J’ai ici un dossier énorme ; et de tous côtés les mentions et les 'attestations les plus honorables, les plus sympathiques se. succèdent ; je pense que vous ferez bien, Monsieur le directeur, de vous assurer par vous-même des choses, car je veux vous croire abusé.
Le certificat de M. le docteur Payen n’étant pas explicable en ce moment, j’ai adressé aux Ministres de la justice et de l’intérieur des pétitions pour demander une enquête.
Le jour de mon arrestation à l’hôtel du quai Saint-Michel, n° 1, vous m’avez demandé, en riant et en vous frottant les mains « ce que je voulais? »
Le voici: je veux 1° que l’administration s’entende avec la justice et la préfecture pour prendre d’office mon affaire en main; 2° être rendue libre par autorité de justice et non par le certificat de M. le docteur Payen, contre lequel je proteste; 3° que l’administration me procure des moyens immédiats et honorables d’existence.
Si cette lettre, qui vous est adressée directement par la préfecture de la Seine, n’a pas sa réponse prompte et satisfaisante, je m’adresserai au souverain, aux chambres, à la presse.
Yous m’avez accusée de bouleverser. Vous auriez dù, avec votre esprit, comprendre qu’une femme qui bouleverse les sages n’est ni une folle, ni une imbécile.
Et je signai cette fois : Uartiste Hersilie B.OUŸ.
Je commençais à espérer que les ministres avaient ordonné une enquête et me laisseraient en attendre les
MÉMOIRES Il’UNE ALIÉNÉE.
résultats, ainsi que je l’avais demandé, quand Mrae le Normant des Varannes vint le 14 novembre, dès le matin, me chercher pour aller déjeuner chez elle. Ma sortie avait été signée le il, et je l'ignorais. M. le préposé-venait d’en avertir M. le Normant en lui disant qu’il comptait me laisser quelques jours pour trouver les moyens de m’installer ailleurs, mais que M. le procureur impérial en personne était venu, la veille -au soir, donner l’ordre de me faire sortir immédiatement.
La sœur d’office était bouleversée. Jamais encore on n’avait vu la justice intervenir une fois la sortie signée. On se pressait de faire ma malle, de tout entasser ; on m’emmenait sans presque me donner le temps dem’habiller
C’est que les ordres étaient si rigoureux que M. le procureur général envoyait, avant midi, un sergent de ville pour les faire exécuter !
Ceux des administrateurs qu’on put rencontrer chez eux se réunirent aussitôt et prirent une délibération qui m’admettait comme pensionnaire libre à l’hôpital général, au prix de 800 fr. par an, et m’autorisait, en vertu de ma situation précaire, à en acquitter le prix mensuellement.
Cette délibération fut ratifiée par toute la commission à la séance du jeudi suivant, 49 novembre, et signée par MM. le comte de Pibrac, Ronceray, Vilneau, Leveau et Lesourd.
On m’arrangea, le plus commodément possible, une
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grande chambre attenante à l’infirmerie des femmes, et chacun rivalisa pour moi d’empressement et de bienveillance.
Il me fallait vivre, tâcher de renouer quelques relations, me rappeler au souvenir des artistes que j’avais connus, qui me croyaient morte et qui, en présence d’une si grande infortune, allaient s’empresser, j’en étais sûre, de me venir en aide.
Nous rédigeâmes de concert, M. et Mnle le Normanf et moi, un article aussi inoffensif que possible, annonçant ma triste situation, sans en accuser personne, et le propriétaire-gérant du Journal des Débats , leur cousin, l’inséra gratuitement dans le numéro du 3 décembre 1868. Le voici textuellement :
Les amateurs de bonne musique n’ont sans doute pas oublié Mlle Hersilie Rouÿ, l’excellente pianiste dont les matinées musicales et les concerts avaient un si brillant succès, il y a une quinzaine d’années. Cette artiste avait tout à coup disparu du monde parisien. Un concours de circonstances étranges l’avait fait passer pour folle, et on avait annoncé sa mort.
Nous apprenons qu’elle vient d'être rendue à la liberté, après quatorze années de séjour dans les maisons d’aliénés, où elle était cachée sous le nom de Joséphine Chevalier.
La justice est saisie de cette mystérieuse affaire, sur laquelle nous aurons occasion de revenir.
L’effet produit par ce fait-divers fut foudroyant... contre moi. Il réveilla des sympathies qui me furent fort utiles, mais irrita profondément ma famille et les bureaux sous la pression desquels l’administration, en
l’absence de MM. Yilneau et de Pibrac, mes zélés protecteurs, révoqua la délibération du 19 novembre et décida que je quitterais le pensionnat de l’hôpital à l’expiration de mon mois.
Je ne pouvais plus compter pour vivre que sur la charité privée, l’assistance publique ayant refusé de me placer à l’hôpital général comme pensionnaire libre. J’étais pourtant si malade, si lasse d’une lutte disproportionnée et que tout semblait devoir rendre inutile, que j’y serais restée, si l’on avait voulu m’y accorder la pension de première classe, (à laquelle je venais de passer un mois,) un piano et 500 fr. par an pour ma toilette; et je l’avais fait savoir à M. Husson.
Je ne comprends pas que l’administration n’ait pas eu la conscience, la pitié, la prudence de me garder, de m’éviter la douleur de porter plainte contre cette épouvantable et longue détention.
Je comprends encore moins le refus que la justice d’Orléans a fait de s’occuper, autrement que pour presser ma mise à la rue, d’une affaire qui la regardait particulièrement, puisque les asiles d'aliénés sont placés sous sa garde. Dépouillée de tout ce que je possédais, j’avais au moins droit à sa bienveillante intervention, qui aurait pu amener une conciliation et me faire obtenir, même avant ma sortie de l’asile, une réparation convenable, me permettant de vivre tranquille, en évitant le bruit et le scandale qu’une semblable cause devait inévitablement produire.
CH-Ap. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS.
Toujours est-il que le 14 décembre, à six heures du soir, je fus sommée de quitter ma chambre.
J’en sortis navrée, pour me réfugier encore une fois près de M. et Mme le Normant, qui habitaient un des pavillons de l’hôpital. Malgré ce que leur cœur leur inspirait, ils n’osaient pas braver ouvertement des ordres supérieurs. L’économe, M. Julien Piébourg, touché de ma détresse, leur vint en aide en leur demandant, sous sa responsabilité, de me recevoir pour une nuit chez eux. L’administration devant se réunir le lendemain pour prendre probablement des mesures à mon sujet, et M. Vjlneau ayant déclaré qu’il donnerait sa démission si j’étais jetée brutalement dehors avant qu’il m’eût trouvé un refuge, nous espérions tout concilier ainsi sans froisser personne.
L’administration étant débarrassée de moi ne s’en occupa pas davantage, sinon pour me refuser le trousseau qu’elle m’avait accordé un mois auparavant.
MM. de Pibrac, Vilneau et Ronceray acquirent alors la preuve douloureuse de la gravité d’une accusation de folie; partout on refusa de recevoir, même sous leur triple responsabilité, une femme sortant des aliénées. £t je n’aurais pu trouver un gîte, à quelque prix que ce fût, si les propriétaires de l’hôtel du Loiret, M. et Mme Boissière, n’avaient eu pitié de rien et ne m’avaient acceptée, au risque d’effaixmcher leur clientèle ; ce dont je leur reste sincèrement reconnaissante.
Ces messieurs payèrent là mon premier mois.
M. et Mme le Normant m’avaient gardée pendant les trois jours de courses incessantes qu’ils avaient eues à faire avant de me trouver un pied-à-terre. Le 14 novembre 1868, je quittais l’hôpital général sous le nom de Joséphine Chevalier. J’entrais à l’hôtel du Loiret, le 17, sous celui d’Hersilie Rouy, pour continuer la vie d’épreuves sans fin à laquelle la toute-puissante volonté de Dieu m’a condamnée.
Mon frère avait écrit à M. le Normant en offrant de me continuer les 260 fr. de supplément qu’il payait annuellement pour moi, à la condition que je ne quitterais pas Orléans. Cette offre m’avait touchée, et dans la lettre où je l’en remerciais, je lui disais :
Dans quelle affreuse affaire sommes-nous donc plongés et que s’est-il passé autrefois?
M’avez-vous réellement crue folle? Est-ce bien vrai? La lettre que vous avez adressée à M. le Normant me le fait penser, et je me félicite d’avoir dit que vous étiez abusés.
Hélas ! en réponse à celle-ci M. le Normant en recevait une autre pleine d’animosité où, après avoir réédité toutes les calomnies qui avaient servi à expliquer ma folie et ma séquestration, M. Rouy ajoutait :
Je pense que la folie religieuse et mystique, la plus dangereuse et la plus incurable de toutes, la possède encore tout entière. La responsabilité de ceux qui la laissent libre est donc grande, bien grande.
Je répondis à cette diatribe en refusant avec indignation, le secours qu’il m’offrait.
CHAP. XIV. — ARRIVÉE DE MES PAPIERS
Le 23 décembre, paraissait dans le journal des Débats la réfutation suivante de la note insérée vingt jours auparavant :
Nous avons récemment publié qu’une ancienne artiste avait saisi la justice d'une plainte en séquestration, sous un faux nom, dans une maison d'aliénés.
Nous avions été mal informés, et nos renseignements, puisés à source certaine, nous ont appris que cette personne s’appelle bien Chevalier et non autrement, et qu'aucune plainte ne pouvait être portée, attendu que l’état mental de cette personne avait nécessité d'urgence l'intervention du médecin et de l'autorité elle-même pour son admission dans une maison d'aliénés.
En même temps une lettre de M. le Normant, des Débuts, nous avertissait que, menacé d’un procès, il avait cru devoir accepter l’insertion de cette note rectificative, qui me donnait droit de réponse par la même voie.
Les Débats du 29 insérèrent donc la lettre suivante :
Orléans, 27 décembre 1868.
Monsieur le Rédacteur,
Permettez-moi de rectifier, à mon tour, une profonde erreur commise dans votre numéro du 23 courant.
La source où vous avez puisé vos renseignements au sujet de celle que vous dites être MUs Chevalier, ne vous en a fourni que de complètement inexacts.
MUe Hersilie Rouy, élevée publiquement par M. l’astronome Charles Rouy comme sa fille légitime; Mllc Hersilie Rouy, qui a
MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.
toujours porté le nom de Rouy et non po.s d'autres, est la propre sœur de Mllc Dorothée-Jeanne-Marie Roinj , qui a épousé, sous le nom de Rouy, et non pas sous celui de Chevalier, M. Jean-Claude-Laurent Rouy, fils de Claude-Daniel Rouy, chevalier de la Légion-d Honneur, alors administrateur du journal La Presse , comme vous pouvez vous en assurer à la mairie du troisième arrondissement de Paris, à la date du 15 novembre
M1(e Hersilie Rouy a par devers elle tous les actes civils, religieux, etc., lui conférant le nom de Rouy et point d'autre; et nul n’a le droit de toucher à ce nom et de lui en donner un autre, tant qu’un jugement n’en aura pas décidé.
Je n’aborderai pas ici, Monsieur, une question plus délicate et plus grave encore, concernant mon enlèvement et rnon état mental; une grande réserve m’est imposée en ce moment, et vous le comprendrez.
Seulement je dois vous dire que ce qui a précédé mon enlèvement et les faits qui lui ont servi de prétexte trouveront bientôt leur complète réfutation, comme aujourd'hui, dans un autre ordre, j’établis l’authenticité du nom qui pendant quinze ans m’a été enlevé, ayant été officiellement enregistrée sous celui de Joséphine Chevalier, fille de.... et de....
Je me suis fait un devoir de soumettre la question aux autorités.
Veuillez, Monsieur le rédacteur, avoir la bonté d’insérer, selon mon droit, cette rectification dans votre prochain numéro. J’en prends toute la responsabilité.
Recevez, je vous prie, monsieur, l’expression de ma haute considération.
’ Hersilie RouŸ.
Cachée sous le nom officiel de Joséphine Chevalier.
J’eus soin, pour éviter toute contestation, de signer avec le tréma.
Le jour où paraissait, en termes relativement mo-
CHAP. XIV
ARRIVÉE I>E MES PAPIERS
dérés, sa soi-disant rectitication an Journal des Débats, M. Rouy déchargeait ainsi sa bile sur mes courageux amis :
Ville-d’Avray, 23 décembre 1868.
Monsieur le Normant,
Je n'ai pas l’honneur de connaître Mme le Normant, mais peu s'en est fallu que la justice ne fût saisie, non pas d’une plainte en séquestration qu'elle ■ avait fait signaler par 1 e Journal des Débats, mais d’une plainte, faite par moi, en calomnie et publication de fausses nouvelles, car, après la démarche faite par mon fils aîné, (je vis ici dans une retraite profonde), il a pu constater que l’article calomnieux provenait de Mme le Normant ellemême. Je le laisse tomber à plat comme il le mérite.
. La seule réponse que je daigne y faire est celle-ci, que je transcris de l’enveloppe qui recouvre chez moi le dossier, car j’ai aussi un dossier, moi, de Mlle Joséphine Chevalier, fille adultérine de mon père, et dont la mère est morte le 6 octobre 1831 (1), cinq semaines avant la mienne, femme légitime, morte à son pays, le 11 novembre 1831, où elle s’était retirée.
Voici donc ce qu’on lit sur cette enveloppe de mon dossier :
* « Correspondance et documents antérieurs à 1854, témoi-
gnant :
ici0 Duchagrin qu’elle acausé à son père, à sa sœur et à nousir.ême ;
« 2° De l’intérêt, du dévoùment que nous lui avons toujours témoigné;
« 3° De l’ingratitude par laquelle elle y a toujours répondu (2). »
(1) Il y a là une erreur, répétée dans le mémoire à M. Tailhand : c’est le 6 octobre 1830 qu’est morte Henriette Chevalier.
(2) Je citerai à ce sujet deux seulement des nombreux témoi-
Et puis, souligné, comme recommandation à mes héritiers :
« Aucune pièce de ce fatras ne doit être anéantie. »
Ces pièces sont nombreuses, car j'ai depuis soixante ans la manie de tout conserver. Je ne vous citerai que celle-ci de son père, parmi toutes les autres qui proviennent de lui :
« Fille majeure et toujours injuste, puisque depuis plus de « dix ans, les conseils d’un père qui a trop aimé ses enfants. .’ « ont été, spécialement par toi, outrageusement dédaignés, j '.i Dieu, dont j’implore nuit et jour la clémence et la bénédic- f « tion pour vous et pour moi, semble m’ordonner de renoncer j ce au nom si cher et si sacré de père, et t’enjoindre de ne plus j « profaner ce titre en le donnant à celui que tes nombreux ou- ! « trages forcent enfin à y renoncer. — 18 avril 184-1 . >
Je laisse là toute citation sur la tournure qu’aurait pris l'examen de la question, et j’en aurais bien d’autres à dire.
Quant à la jeune personne dont elle s’est chargée, je n’en sais J rien. Mais j’ai des lettres à' elle-même, où, dans les aveux, forcés par l’évidence, qu elle me fait de sa maternité, elle m’écrit un jour « que jamais celui qui a souhaité la mort de son enfant,
« parce qu'il en craignait la charge, ne sera ni son mari, ni le « père de cet enfant. J’ai appris trop tard qui j’ai aimé! Et le lendemain... Mais en voilà assez.
Vous devez bien penser, Monsieur, qu’après ses tentatives insensées contre moi, le silence du mépris est le seul qui me convienne envers elle.
Je regrette seulement que Mme le Normant y ait donné les
gnages recueillis par M. le Normant. « Je dois dire que nous . avons toujours trouvé Mlle Hersilie Rouy digne de notre intérêt par sa bonne conduite et ses bons sentiments. Elle me disait un jour : « Sien travaillant je pouvais gagner cent mille francs,
« j’en doterais ma sœur, et je la marierais. > (C,Jise Benoist d'A:y. ) — « Ce que je puis affirmer, c’est que je l'ai beaucoup connue, et que c’était une personne d’un généreux et courageux caractère. » (il/me Ernestine de Samt-Maur) .
CH AP. XIV
ARRIVÉE DE MES PAPIERS
mains, en se laissant, probablement, trop vivement aller à la compassion.
J’ai l’honneur, Monsieur, de vous présenter mes salutations.