‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 57 sur 86 · C. Rouy · texte numérisé non relu

C. Rouy

Il m’est impossible de comprendre pourquoi M. Rouy cherchait à semer le scandale et à publier les désordres de sa famille, quels que fussent ou non mes droits au nom de Rouy, que d’ailleurs, avec le tréma, je pouvais conserver comme mon nom d’artiste, puisque je le distinguais ainsi du sien. A quel propos donc ces calomnies dont il essayait de me noircir, en réponse à un article de journal où il n’était nullement question de ma famille?

M. le Normant répondit en ces termes :

Orléans, 25 décembre 1848.

Monsieur,

Je ne comprends rien à l'irritation et aux menaces que vous inspire l'article du Journal des Débats. En quoi vous touche-t-il? Comment vous trouvez-vous calomnié, ou même seulement désigné, dans un article qui ne parle que du talent de pianiste de Mlle Rouy, de sa folie et de sa mort, vraies ou fausses? Qu’est-ce que sa réputation ou sa conduite privée ont à faire dans cette affaire, et comment expliquer votre acharnement contre une malheureuse femme inoffensive, qui, remise enfin en liberté, malade, brisée par quatorze années de séquestration, ne demande que repos et conciliation?

Que signifie cette maladroite tentative d’intimidation contre ma femme et contre moi, dont les bonnes intentions à l’égard de MUe Hersilie sont connues? tentative qui peut vous compro-

mettre gravement, car elle trahit une grande appréhension de ce que la mise en liberté de votre sœur peut amener.

L'affaire de Mllc Hersilie est aussi embrouillée, aussi ténébreuse que possible ; nous ne souhaitons qu'une chose : la lumière, et nous l’avons demandée à tous, qu’elle se fasse pour elle ou contre elle, qui seule ne parait pas la redouter. Mais il faudra, vous en conviendrez, d’autres preuves que la suscrijtion de votre dossier pour lui retirer le nom d'Hersilie Rouy que lui confèrent :

1° Son acte de naissance, qui la dit fille de Charles Rouy ;

2° Son acte de baptême, qui la dit fille du même, de légitime mariage;

3° Enfin le jugement du tribunal de la Seine du 29 octobre 1845, où elle n’est pas nommée, il est vrai, mais où il n'est fait mention d’aucun mariage antérieur de Charles Rouy.

Si Mlle Hersilie est fille adultérine, sa sœur cadette, Dorothée, l’est au même titre, puisqu'elle est née en 1818 et que ce n’est qu’en 1831, dites-vous, qu’est morte votre mère, Marie- Joseph Stévens, dont un acte de notoriété joint à votre acte de mariage, en 1815, constate l'absence sans nouvelles depuis

MIlc Hersilie Rouy a donc droit de porter le nom de son père, puisque c’est sous ce nom que Mlle Dorothée Rouy épouse un de vos fils, M. Jean-Claude-Laurent Rouy, en 1845; à moins qu’un second jugement, dont nous n'avons pas connaissance, ne soit venu de nouveau rectifier des erreurs.

Enfin, Monsieur, le bizarre passage que vous citez d’une lettre de M. votre père, du 18 avril 1841, s’il s'applique à Mlle Hersilie, est en désaccord complet avec les renseignements que nous avons recueillis sur son dévoùment filial et fraternel; il n'articule aucun fait précis, il émane d'un homme qui peu d’années après meurt fou, et je puis lui opposer une série de lettres de Mme Désirée Rouy, votre épouse, dont la première est de- 1842, qui témoignent de la vive affection, de l'estime complète quelle portait à M,le Hersilie et des bons rapports qui existaient entre cette dernière et toute votre famille. Vous-même, Monsieur.

CHAP. XIV

— ARRIVEE DE MES PAPIERS. '

avez été loger chez elle; par une lettre du 18 février 1843, Mme Désirée lui en adresse ses remerciments et les vôtres; et s'il y a, dans ces lettres, une appréciation sévère de la conduite d’une des deux sœurs, permettez-moi de vous le dire, ce n’est point à Mlle Hersilie qu’elle s’adresse.

Il y a dans l'histoire de votre famille, Monsieur, des faits dont vous n’êtes sans doute pas responsable, mais qu’il vous serait certainement pénible de voir mis au jour. J’ai horreur du scandale; pourquoi sembléz-vous prendre à tâche de provoquer votre sœur à en faire, en la diffamant ainsi auprès des amis que son infortune lui a acquis ?

Sachez-le bien, je ne me prêterai jamais, ni par peur, ni autrement, à me faire complice d’une injustice, ni à accabler une infortunée abandonnée par ceux qui devraient lui venir en aide, et qui n’a trouvé de secours que dans la sympathie que son malheur a excité chez des étrangers, au nombre desquels je m’honore de me trouver.

Recevez, Monsieur, mes sincères salutations.

E. le Normant des Varannes.

M. Rouy ne fit aucune réponse à cette lettre, pas-plus qu’à celle que j’avais fait publier clans les Débats, et je portai désormais sans contestation mon nom de Rouy .

Sitôt qu’on apprit au ministère que je n’étais pas une inconnue, née à Milan de parents inconnus, mais que j’appartenais à une famille très-honorablement placée dans le monde, que j’avais la possession d’état incontestable du nom d’Hersilie Rouy, que j’étais reconnue et avouée par un parent haut fonctionnaire, on s’émut, et on demanda mon acte de naissance. Il en résultait que j’avais été frauduleusement introduite à Charenton, où l’on avait fait pour me cacher des faux en écriture

publique et de fausses déclarations, faux maintenus pendant quatorze ans par la Préfecture de police, les administrations et même le parquet d’Orléans, qui avaient fait disparaître tous les papiers me concernanf.

A plusieurs reprises, M. le préfet du Loiret avait demandé, soit au préfet de la Seine, soit au ministère, des renseignements sur mon état civil, sans en pouvoir obtenir. Aujourd’hui le ministère en demandait à son tour, et malgré la venue de mes papiers, en 1867 et 1868, les témoignages nombreux recueillis à ce sujet, on persistait encore officiellement à ignorer qui j’étais !

Seulement, du jour où M, le docteur Payen avait su que j’étais cousine d’un chef de division aux Haras, il avait trouvé que j’allais beaucoup mieux; ce mieux s’est accentué après la visite de M. le préfet — et il nVa trouvée guérie, quand MM. les administrateurs ont décidé d’en référer à la justice.

N’est-ce pas assez horrible?

J’avais à Orléans des partisans nombreux et quelques détracteurs; on s’y occupait beaucoup de moi; tous les journaux de la localité en avaient parlé, et tous dans un sens favorable. On s’étonnait de voir la justice indifférente à une semblable affaire, qu’elle devait, pensait-on, trancher dans un sens ou dans l’autre, les faits étant trop graves pour qu’on pût simplement les laisser tomber.

Le 31 janvier 1869, Y Impartial du Loiret disait.

CHAP. XIV

ARRIVEE DE MES PAPIERS

dans le long et sympathique article qu’il me consacrait :

Si Mlle Hersilie Rouy a mérité son sort, qu’on le prouve publiquement. Si elle est victime d'une déplorable erreur ou d'une odieuse persécution, qu'on lui rende enfin justice.

C’était le cri de la conscience publique.

Le 23 février suivant, M. Charles Sauvestre, discutant dans Y Opinion nationale la loi du 30 juin 1838, reproduisait dans son entier l’article de Y Impartial et ajoutait :

Nous laissons, bien entendu, au journal d'Orléans la responsabilité de ses affirmations. Toutefois, nous ferons remarquer qu’elles sont précises et qu’il s’est écoulé vingt jours sans qu'aucun démenti soit venu les combattre, du moins à notre connaissance.

Si le démenti ne vint pas, ce ne fut pas faute d’envie. Le jour même, M. Durangel adressait la lettre suivante à M. le directeur de Charenton ;

Paris, 23 février 1869.

Mon cher directeur,

L 'Opinion nationale nous attaque au sujet de MUe Hersilie Rouy, dite Chevalier.

Le premier placement de cette demoiselle a eu lieu à Charenton en 1854.

Je suis chargé de répondre à l’article du journal; mais auparavant, pour éclaircir un point resté douteux, j’aurais besoin du dossier de la personne.

Veuillez, je vous prie, me le transmettre appuyé d'un mot.

MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.

Le dossier fut transmis et renvoyé deux jours après avec la lettre ci -jointe du Ministre de l’intérieur :

Paris, 25 février 1869.

Monsieur le directeur,

Je m’empresse de vous renvoyer le dossier relatif à la demoiselle Chevalier-Rouy, ancienne pensionnaire de la maison impériale de santé.

L’examen des diverses pièces de ce dossier m’a donné lieu de reconnaître que la malade avait été admise sur la simple production d’un certificat médical, et à la demande verbale du médecin signataire de ce certificat.

Bien que cette irrégularité ne puisse engager votre responsa-~ bilité personnelle, puisque l’admission remonte à 1854, je crois devoir vous la signaler et vous recommander de veiller scrupuleusement à ce qu'aucun placement volontaire n’ait lieu sans une demande écrite rédigée dans la forme prescrite par l’art. 8 de la loi du 30 juin 1838, et accompagnée des justifications énoncées au même article.

Je n’ai pas besoin de vous faire observer qu’en aucun cas le médecin certificateur ne pouvait être en même temps le signataire de la demande.

Recevez, etc.

Le Ministre de l’intérieur.

Pour le Ministre :

Le Conseiller d’ État, secrétaire général.

Ph. de Bosredox.

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