CHAPITRE XV
Paris. — L’enquête Rabut-Constans. — Refus d'assistance judiciaire.
Je n’ai eu connaissance de cette piquante correspondance ministérielle que plusieurs années après, lorsque mes rapporteurs me communiquèrent les pièces qu’ils avaient relevées. Je vis Lien qu’on ne répondait rien à Y Opinion nationale ; mais on ne répondait pas davantage à mes réclamations, et j’étais loin de croire qu’à ce moment même M. Durangel me rendait déjà le nom de Rouy, et que M. le Ministre constatait l’irrégularité de mon entrée ainsi que la responsabilité personnelle du directeur, qui m’avait acceptée sans les pièces exigées par la loi.
Lasse d’attendre, je voulus adresser une plainte au parquet, et j’allai, armée de toutes mes pièces, consulter un des avocats les plus en renom de la ville.
Il commença par m’avertir que, soit criminelle, soit correctionnelle, soit civile, le parquet d’Orléans n’ac-
cepterait aucune plainte de moi ; et comme je me récriais :
— Connaissez-vous un moyen de faire marcher la justice malgré elle? me demanda-t-il un peu vive*ment.
Hélas ! je savais par une longue expérience qu’il ne suffit pas de montrer à la justice un crime à empêcher ou à punir pour qu’elle s’en occupe.
Convaincue que je n’arriverais à rien à Orléans, je résolus de partir pour Paris, quoique ce fût, selon M. Vilneau, « aller me jeter tête baissée dans le -piège qu’on me tendait , et risquer fort de n’y pas conserver longtemps la liberté que j’étais si heureuse d’avoir recouvrée. ï
Je ne m’y aventurai toutefois qu’en prenant mes précautions.
M. le docteur Constant le Normant des Yarannes m’adressa à son ami, M. le docteur Henri Favre, directeur du journal la France médicale. M. Gotelle, bâtonnier de l’ordre des avocats d’Orléans, me recommanda à M. Jules Favre, qui consentit à s’occuper de mon affaire.
J’arrivai à Paris dans les premiers jours de mars, et j’y descendis chez des dames bonnes et compatissantes qui m’accordèrent la plus généreuse hospitalité pendant le court séjour que j’y fis.
Dès le lendemain, le docteur Henri Favre me pré^ senta à son illustre homonyme, qui me reçut avec une
grande bienveillance, prit une connaissance sommaire de l’affaire, la jugea fort grave et très-difficile à suivre, à cause de la nécessité d’obtenir l’autorisation du conseil d’État. Il fut convenu que l'on réclamerait le secours de l’assistance judiciaire contre les auteurs de ma séquestration et contre ledirecteur de Charenton.
M. Sidney Vigneaux, jeune avocat, ami de M. Henri i Favre, se chargea, concurremment avec M. Georges Coulon, de rédiger ma demande, qui concluait en 100,000 fr. de dommages -intérêts, d’après l’appréciation de M. Jules Favre.
Je vis alors mon cousin Laurency. Secondé par le docteur Henri Favre, il s’efforça de m’obtenir une audience des chefs de division de la justice et de l’intérieur. Toutes les portes me furent rigoureusement fermées. M. Follet, chef du bureau des aliénés, vint voir mon cousin, lui montra une volumineuse liasse de mes écrits, disant que j’étais très-folle, que mes lettres étaient même dangereuses pour la morale publique, etc.
J’eus une longue discussion à soutenir avec mes nouveaux protecteurs pour expliquer et justifier ce qu’il y ;avait de vrai dans ce qu’on me reprochait, entr’autres mes deux rentrées presque immédiates après avoir été mise en liberté, ce qui pouvait passer pour une preuve de folie et d’incapacité intellectuelle. N’était-ce pas encore là cependant que j’en serais réduite, si la charité privée se lassait avant qu’on n’eût fait droit à mes
réclamations, puisqu’on ne voulait me secourir que comme folle?
N’ayant plus rien à faire à Paris, où aucun de ceux dont mon affaire dépendait ne voulait ni me voir ni m’entendre, je revins à Orléans, au bout de trois semaines, munie d’une lettre de M. Henri Favre au docteur le Normant des Varannes ; il y appréciait rna situation en ces termes :
Paris, IG mars 1869.
Mon cher ami,
L'intervention que j’ai prise dans le voyage de MUe Hersilie Rouy touche à sa fin.
Il s’agissait de dépouiller un dossier compliqué ; grâce au concours d'un jeune avocat de mes amis, j'ai fait de mon mieux.
Il fallait voir Jules Favre et constituer avec son concours les bases d’une instance judiciaire. Cette démarche a produit l'effet désiré.
Une requête a été déposée par l’illustre avocat en personne, le 8 de ce mois.
Mlle Rouy, pleine de raison et de convenance, remplie de talents et de plus d'une sorte, ne manque, pour le moment du moins, que d’une position matérielle acquise, qu'il n’est pas malheureusement en mon pouvoir de lui procurer, etc.
Mon cousin m’avait recommandée à M. le général Fleury, directeur des Haras, qui avait bien voulu remettre à l’Impératrice une lettre de moi sollicitant une enquête. Le 23 mars, le secrétaire des commandements, M. Damas Hinard, le prévint que 6. M. lavait
chargé de prier M. de Forcade la Roquette, ministre de l’intérieur, de faire droit à cette demande.
J’attendis donc l’enquête; mais en attendant il fallait vivre. J’eus l’idée de faire appel à un ancien ami, M. Alexis Azévédo, en le priant de voir s’il ne serait pas possible d’organiser un concert à mon bénéfice à Orléans, pour le lendemain de la fête de Jeanne d’Arc. M. Azévédo en parla à M. Charles Lamoureux qui, avec une bonne grâce et un empressement dont je ne saurais trop lui savoir gré, réunit, des artistes d’élite, les intéressa à ma triste situation et obtint leur concours désintéressé. Le 9 mai 1869 eut lieu dans la salle de l'Institut, devant une nombreuse et sympathique assistance, ce concert où figurèrent, avec M. Lamoureux, Mlle Noémi Guibert, son élève; MlleSéveste, de l’Opéra- Comique; M. Soto, de l’Athénée. Mlle Cantin, premier prix du Conservatoire, avait bien voulu accepter le rôle modeste d’accompagnatrice. Quatre artistes orléanées, MM. Gack, Beauvallet, Dabier et Genret exécutèrent des fragments d’un quatuor de M. Salesse.
Ilyavait quinze ans que je" n’avais touché un piano. Je fus cependant obligée de faire ma partie, pour satisfaire la curiosité publique. M. Loddé avait eu la bonté ,de me prêter un instrument sur lequel j’avais essayé de retrouver quelques souvenirs de mon talent d’autrefois, le jouai le Croisé de Weber; puis, avec l’obligeant jconcours de M. Mareau et de M. Gack, un trio de May- Isèder. Le public m’accueillit avec la plus grande bien-
veillance et fit ovation aux artistes qui me venaient si généreusement en aide.
On rendit compte dans les journaux de ce concert, qui réveillait l’attention sur la bénéficiaire. M. Charles Sauvestre, inséra tout au long, dans un article intitulé Une résurrection, publié par l 'Opinion nationale, la lettre que lui écrivait à ce sujet M. Azévédo.
J’appris sur ces entrefaites que M. Rouy avait été mandé à la Préfecture de police, laquelle allait faire son rapport et conclure contre moi sur les dires de mes ennemis.
J’écrivis de nouveau à l’Impératrice, toujours par l’entremise de mon cousin et du général Fleury :
Hôtel du Loiret, 15 mai 1869.
Madame,
Votre Majesté a ordonné une enquête. Cette enquête n'a pas été faite, et aujourd'hui comme depuis le premier jour de mon enlèvement, on m’a jugée et condamnée sans m'entendre, sans voir mes pièces, malgré vos ordres.
Douleur extrême! on me perd près de vous !
C'est encore à Votre Majesté que je m’adresse, en la suppliant d’avoir la bonté de prendre elle-même connaissance de la lettre suivante.
C’est grave : on trompe les souverains. En voici la preuve.
Daignez agréer, Madame, etc.
Hersilie Rouy.
La lettre incluse dans celle-ci était adressée à M. Durangel et résumait ma situation.
On s’en émut à la Préfecture de police, et M. Jeuf-
frey, chef de la première division, écrivit à M. le directeur de Charenton :
Paris, 16 mai 1869.
Mlle Rouy, dont nous nous sommes déjà fort occupés, va nous donner du fil à retordre ; vous connaissez les personnes qui paraissent la prendre sous leur patronage. Pourriez-vous me communiquer le dossier? Je voudrais causer avec vous de cette affaire.
M. Jeuffrey, trouvant dans ce dossier la lettre de blâme du Ministre de l’intérieur que j’ai citée à la fin du chap. xiv, se tint coi et laissa les journaux parler de moi tant qu’ils voulurent.
Je ne puis m’empêcher de remarquer que jamais je ne suis traitée de folle ni nommée Chevalier dans toutes les correspondances échangées à mon sujet, bien entendu quand elles ne doivent point passer sous mes yeux.
Le 5 juin, le secrétaire des commandements écrivait « que, suivant le désir exprimé par Sa Majesté, le Ministre de l’intérieur avait prescrit une nouvelle enquête dans laquelle je serais entendue, et qu’on joindrait au dossier de l’information les pièces les plus caractéristiques de ma correspondance. »
M. le préfet du Loiret me fit connaître qu’un secours de 500 fr. m’avait été accordé et me serait remis par sommes de 100 fr., de mois en mois. Mais on me lit bien remarquer qu’on venait à mon
aide sur la recommandation de S. M., et non ministériellement. Le ministère, ne voulant se reconnaître aucun tort, aurait eu peur de paraître consentir à une réparation en me donnant de lui-même un secours. ; On me prévint en outre qu’on arrêterait immédiatement les fonds, si je me faisais voir ou si on parlait de moi.
M. Rabut, commissaire aux délégations judiciaires, me fut dépêché et vint à l’hôtel du Loiret demander Mlle Chevalier. — Nous ne la connaissons pas. — Mais si. — Mais non. — MlleRouy? — C’est différent ; vous allez la voir.
M. Rabut causa quelques instants avec moi, ne comprit rien à une affaire incompréhensible, demanda, à ' mes hôtesses si j’avais le cerveau solide — et s’en fut, sans être allé voir aucun de ceux qui s’occupaient de moi.
M. le docteur Constans, inspecteur général desj aliénés, le suivit de près. On lui répondit, comme- à M. Rabut, ne pas connaître Mlle Chevalier. — Mais si, une folle. — Nous n’avons pas de folle ici.
Il fut obligé de demander MUe Rouy pour pouvoir être introduit.
M. le docteur Constans fit une très-longue pause chez moi. Il examina tous mes actes, lut mes lettres de famille, ne comprit pas comment des relations de pa- , renté si bien établies pouvaient être niées. Il m’apprit alors, et cela me fut confirmé plus tard au ministère et
à la Préfecture de police, que M. le docteur baron Pelletan de Kinkelin, ayant l’habitude de se débarrasser de ceux qui le gênaient au moyen d’un certificat de folie, on pensait que j’étais une ancienne maîtresse l’ayant importuné de mes poursuites, à laquelle il avait proposé une promenade sentimentale qui avait abouti à Charenton. Il ajouta qu’un jugement m’interdisait le nom de Rouy. Voilà comment il était renseigné.
J’eus beaucoup de peine à lui faire comprendre que tout cela était faux, que je n’avais jamais vu le docteur Pelletan avant mon enlèvement. Je lui montrai le jugement, qui ne concerne que ma sœur et qui, loin de lui ôter le nom de Rouy, le lui confirme. Il me dit alors, comme tout être raisonnable, que s’il y avait des doutes sur la régularité de mes actes, c’était à la justice à en décider, et non à des étrangers à trancher la question d’autorité, mais qu’on ne reconnaîtrait jamais avoir eu des torts envers moi, ce que m’avait déjà dit M. le préfet du Loiret. Lui-même se fût trouvé également compromis, puisqu’il m’avait crue folle sur ce qu’on lui avait dit de moi, aussi bien que sur ce que je lui avais raconté à Maréville et à Orléans, cet imbroglio paraissant le produit d’une imagination malade. Il ajouta que je me croyais une naissance royale.
— D’abord, lui dis-je, je ne l’ai jamais cru, puisque j’ai apporté des actes prouvant le contraire; mais personne ne sachant au juste mon nom, j’ai attiré l’attention sur des bruits qui avaient couru. C’était, aux méde-
cins à me guérir en me procurant les noms de mes père et mère, et aux directeurs à s’assurer de mon identité.
— (lui ; cependant convenez que nous ne pouvons
nous condamner tous pour vous exonérer; c’est ce qui empêche de venir à votre aide. Du reste, vous êtes entourée de bienveillance, et vous dites que vous mangez peu
— Encore tant peu que je mange, faut-il que je mange tous les jours; la charité privée ne me doit rien. Pourquoi resterais-je misérable, quand j’ai droit à une réparation?
— Croyez-moi, vous ferez mieux de vous taire.
— Merci de vos conseils, monsieur; je crois qu’ils partent d’un bon sentiment. Mais chacun cherche à m’accabler, malgré mon désir de conciliation, et je ne puis réellement pas être constamment sacrifiée à la réputation et à la tranquillité de ceux qui me devaient justice et protection.
— Ayez de la patience.
— Il y a quinze ans que j’en ai.
— Cette patience ne vous a pas empêchée d’écrire!
— Je n’ai tant écrit que parce qu’on n’a pas fait droit à mes lettres.
Nous bataillâmes ainsi pendant longtemps. Naturellement, M. le docteur Constans m’a trouvée folle ; naturellement aussi, j’ai pris mes témoins en lui envoyant le lendemain, 14 juin 1869, par l’entremise de
I M. Durangel, chef de la division des aliénés au ministère, une lettre résumant notre conversation et que je terminais ainsi':
Qu’ai-je à craindre maintenant? qu’ai-je à perdre? Ne m’a-ton pas tout pris, tout ôté? Quels torts ai-je eus? Celui de prendre | des sobriquets, de répéter ce que chacun a dit? C'est une (^plaisanterie, n'est-ce pas, Monsieur l’inspecteur, que cette accusation? Ne m'a-t-on pas mise en position d'agir ainsi, de tout oser ?
Que je publie les lettres que j’ai entre les mains; ma vie, que chacun connaît, en la faisant appuyer de nombreux témoins; mon journal, mes impressions, mes mémoires.... qu’y verra-ton? Dévoûment, travail, honneur !
L’honneur, Monsieur l’inspecteur, à la place du déshonneur officiel dont on m’a abreuvée depuis quinze ans.
Et vous me dites de me taire, de rester dans mon coin, d’attendre les secours de la bienveillance qui m’entoure!...
De quelle bienveillance? Quelle est la bienveillance qui m’a secourue depuis six mois que je suis libre? Est-ce la bienveillance officielle, ministérielle? — Voulez-vous savoir ce qu’elle est ?
MM. Lenormant et Greffier ont refusé de me voir. Ceci est pour la justice.
MM. Durangel et Follet m'ont fermé leur porte. Ceci est pour l’intérieur.
Quant aux autres.... MM. les procureurs ont refusé de m’entendre. M. le préfet du Loiret a été bienveillant parce qu’il est bon et aimable; mais lui et Mme Dureau l’ont été comme simples particuliers. M. le maire d'Orléans m’a jetée à la porte de l’hôpital ; ses amis ont refusé de prendre des billets pour mon concert....
Que me reste-t-il? — L’Impératrice!
Oui, grâce au général Fleury. Mais on fait en son nom ce que l’on veut; et l’Impératrice ne m’a encore donné que 200 fr....
MÉMOIRES D’t'NE ALIÉNÉE.
Ce n’est pas tant qu’une petite bourgeoise sans opinion qui, touchée d’un tel malheur, m’a logée, nourrie, vêtue à Paris et a payé deux mois de mon hôtel ici.
Vous me dites de me taire! Est-ce là votre justice, Monsieur ? Accepter la honte, le déshonneur, un nom équivoque, une réputation flétrie.... faible, misérable, malade, traîner une vie de mendicité, de mépris.. . Pourquoi? Pour qui? — Que doisje à personne? qui donc m’a tendu la main avec courage, bonté,, justice?....
En admettant que je me taise, le terrible on se taira-t-il ?
On avait en effet beaucoup parlé de moi dans la presse et ailleurs; ni la Préfecture de police, ni le ministère n’avaient rien trouvé à répondre, et on s’indignait hautement du silence et de rinaction de la justice.
Fort inquiète de la façon dont M. Rabut et M. le docteur Constans allaient s’y prendre pour justifier l'administration, et craignant, avec juste raison, que ce ne fût à mes dépens, je vis bien qu'il fallait me décider à retourner à Paris, si je ne voulais pas qu’il en fût de cette seconde enquête comme de la première ordonnée par l’Impératrice. Me trouvant un peu moins accablée et moins malade, quoique ma santé fût toujours dans un état déplorable, je partis le 3 juillet et m’installai en pension dans une famille, 68, rue de Malte.
Je me risquai de nouveau à faire une visite au ministère de l’intérieur; — j’étais seule , cette fois; — j’ai été reçue.
M. Durangel était à son bureau. Devant la cheminée.
englouti dans un fauteuil, était un homme plus âgé que lui, décoré, me regardant en dessous, sans bouger ni saluer.
Personne ne me parlant, je finis par demander lequel des deux était M. Durangel. Celui-ci s’inclina, en m’assurant de toute la bienveillance du ministère, avec des yeux qui démentaient ses paroles; puis il ine complimenta d’être guérie d’une aussi longue maladie.
— Guérie? Vous êtes dans la plus grande erreur, monsieur; je suis plus malade que jamais, de toute façon, et ceci me prouve combien vous êtes abusé par ceux qui vous renseignent. Ce n’est pas votre faute, assurément, et je ne m’en prends pas à vous; mais vous devriez m’être un peu reconnaissant de toute la peine que je me donne pour vous faire savoir la vérité à mes risques et périls. Vous ne savez pas même encore qui je suis, et votre chef de bureau a été dire à mon cousin et au docteur Henri Favre, qui se trouvait là, que j’étais atteinte d’une folie religieuse !
M. Durangel me montra l’individu silencieux et me dit :
— M. Follet.
— Ah! mon ennemi personnel! Hé bien, monsieur, pourquoi donc me dites-vous atteinte d’une monomanie religieuse? Est-ce parce que je signe l’Antéchrist?
Là-dessus, on ne put s’empêcher de rire.
— Enfin, vous êtes guérie, puisque vous êtes libre?
— En êtes-vous donc là, messieurs ? Me pourrez-
vous faire croire que vous êtes aussi candides que cela, que vous croyez aussi profondément aux certificats de MM. les aliénistes? Vous connaissez assez mon horrible position pour savoir que ce n’est pas à cause de ma folie qu’on me séquestrait, mais par l’impossibilité où l’on s’était mis soi-même de me rendre libre, en me dépouillant de mon nom, de tout ce que je possédais, aussi bien dans vos maisons que chez moi.
— Nous sommes en règle: vous êtes inscrite Che-
valier Rouy.
— D’abord, je ne suis pas Chevalier-Rouij , mais Hersilie Rouy ; ensuite vous savez fort bien qu’il n’y a aucuns papiers me concernant nulle part, et que c’est parce que j’ai réclamé le nom de Rouy qu’on l’a ajouté au nom de Chevalier, qui est celui de l'enregistrement. Et la preuve, c’est que je suis sortie Chevalier, et que le commissaire de police et M. le docteur Constans ont demandé M11" Chevalier et non Mlle Rouy. Vous plaidez une mauvaise cause, messieurs ; mieux vaudrait avouer tout simplement qu’on a eu tort, et réparer ce tort en me protégeant.
— Cela est impossible ! On vous a gardée parce que vous étiez folle, et mise en liberté parce que vous étiez guérie.
— De quoi ?
— C’est l’affaire des médecins.
— Alors ne répondez donc pas pour eux, et restez neutre !
CHAP. XV. — REFUS Fl’ ASSISTANCE JUDICIAIRE. 321
— Avez-vous vu M. Mettetal ?
— Non.
— Allez le voir de ma part, madame; dites-lui que je vous recommande à lui ; priez-le de faire l’enquête ordonnée le plus tôt possible, et soyez assurée de toute notre bienveillance.
— Si vous écriviez Un mot à M. Mettetal ? Il vous croirait mieux que moi ; on ne croit pas les folles.
— Vous ne l’ètes plus.
— Erreur ! je suis plus folle et plus enragée que jamais, car je suis décidée à publier ce que je n’écrivais qu’en secret.
Je saluai profondément ces messieurs qui, s’étant un peu déridés, m’accompagnèrent jusqu’à leur porte.
En rentrant chez moi, j’adressai les vers suivants à M. Durangel :
Antéchristianisme. — Fatalité!
Oui ! la néeessité'des vertus et des vices D’un astre impérieux doit suivre les caprices,
Et l’homme sur soi-même a si peu de crédit Qu’il devient scélérat quand Delphes l’a prédit.
L’âme est donc tout esclave; une loi souveraine
. Vers le bien ou lé mal incessamment l’entraine,
Et vous ne recevez ni crainte ni désir De cette liberté qui n’a rien à choisir.
Attachés sans relâche à cet ordre sublime,
Vertueux sans mérite et vicieux sans crime,
Qu’on massacre les rois, qu’on brise les autels,
C’est la faute des dieux et non pas des mortels.
De toute la vertu sur la terre épandue,
Tout le prix, à ces dieux, toute la gloire est due ; Us agissent en vous quand vous croyez agir ; Alors qu’on délibère, on ne fait qu’obéir,
Et notre volonté n’aime, hait, cherche, évite, Que selon que d’en haut leue bras la précipite.
Signé : L’Antéchrist, et suivi de :
Toujours signé : L’Antéchrist !
Décidément, j’étais plus que folle, car là je ne parlais plus vaguement d’une inexorable fatalité; je me posais moi-même en pierre d'achoppement, devant faire tomber chacun dans un crime quelconque, afin que cette terrible parole : « Il devient criminel quand Delphes l’a prédit, b fût vraie. Je tirais parti de ma position pour me dire inconnue à moi-même. En fallait-il davantage à messieurs du ministère ? J’attendis en vain médecin ou gendarme. On se contenta de dire que j’étais folle.
Après avoir laissé le lecteur juge de cette folie, je lui dois cependant une petite explication, qu’il me pardonnera, parce que, s’il connaît à fond tout le répertoire
Au crime, malgré moi, l’ordre du ciel m’attache; Pour y faire tomber, à moi-même il me cache.
Il offre, en aveuglant, tout ce qu'il a prédit.
Il m’élève, il rn’abaisse, en tous lieux me conduit. Hélas ! il est bien vrai qu’en vain l’on s’imagine Dérober notre vie à ce qu’il nous destine ;
Le soin de l’éviter fait courir au devant,
Et l’adresse à le fuir y pousse plus avant !
classique, il y a parmi la jeune France des individus n’ayant pas été comme nous, vieillards, nourris du plus pur Corneille.
Or, ces vers sont de lui, sauf une légère modification appliquant à autrui ce qu’Œdipe dit de lui-même. Je les avais appris, enfant, presque sur les genoux de mon père, qui était mon instituteur. Ils m’avaient frappée ; je les avais retenus, et ils me sont justement revenus à la mémoire après que j’ai eu lancé ce fameux mot de l’Antéchrist, qui après tout exprime exactement ma foi en Dieu et en une invincible prédestination.
Celui qui voudra s’assurer des choses n’à qu’à ouvrir Œdipe, ce type douloureux de la fatalité, qui passe d’âge en âge comme une menace lugubre ; qui fait croire, alors qu’on voit une nation succomber, qu’un ! grand crime, ayant monté jusqu’à Dieu, a appelé sur elle sa terrible justice !
J’allai, peu de jours après., suivant le conseil de | M. Durangel, chez M. Mettetal, chef de la division des aliénés à la Préfecture de poliee.
Il était tout aussi mal disposé pour moi que MM. Durangel et Follet, qui m’avaient du moins reçue poliment. M. Mettetal est certainement un homme fort intelligent, mais tellement enclin à donner raison j au mieux posé, qu’il ne put me cacher sa façon de penser.
Il se hérissa, me demanda ce qu’étaient « ces prétendus papiers que j’avais portés à Charenton, à
quel propos et comment je m’en étais munie. » Quand il sut que j’avais été avertie de ce qui allait m’arriver, il voulut savoir qui était ce personnage si bien renseigné.
— Je ne le connais pas.
— Allons donc ! c’est que vous ne voulez pas le nommer.
Et il me dit tout net « que j’étais Chevalier, qu’un jugement me défendait tout autre nom, et que M. le docteur baron de Kinkelin s’était débarrassé de moi parce que je l’importunais de mon amour.
Il parlait avec une telle assurance, une telle vivacité, que je suis restée un moment interdite, ne sachant pas si en effet un jugement avait pu être rendu contre moi ou contre mon nom à mon insu.
— Où est ce jugement? demandai-je enfin ; comment n’a-t-il pas été signifié à moi ou aux administrations ?
— On se le procurera ,
— Vous ne l’avez donc pas ?
— Non ; mais on me l’a dit, et cela est.
— Oh ! si ce n’est que cela, je crois bien que vous en parlez comme de M. Pelletan.
— Eh bien ! vous direz peut-être qu’il n’était pas votre amant ?
— Certainement. A quoi pensez-vous donc ? Je ne l’avais jamais vu avant le jour où il m’a enlevée delà part de mon frère.
- — El vous ne vous nommez pas Chevalier?
— Pas plus que vous.
Il sonna; on fit venir M. Jeuffrey, chef du bureau des aliénés, qui arriva, droit comme un I, pour dire d’un air péremptoire que j’étais enregistrée Ciievalier- Rouy, et que par conséquent tout était parfait. Quant aux parents inconnus , il n’en était plus question depuis qu’on s’était campé sur l’adultère.
Je me récriai.
— Comment pouvez-vous avancer de telles choses sans preuves ?
— C’est bon ; on les aura, les preuves !
' Il ordonna de continuer l’enquête. On ne put fournir, naturellement, aucun jugement. Je produisis, au contraire, celui qui confirmait à ma sœur le nom de Rouy. On voulut batailler sur ma légitimité. Je mis tin à cela en disant qu’il n’était pas question de légitimité ou de bâtardise, mais simplemement d’un nom civil , enregistré et ne pouvant être quitté sans un jugement. J’eus beau dire : « Je ne suis pas la fille de l’astronome ; je suis Y inconnue dont vous ne savez rien.... » Je fus irrésistiblement entraînée à défendre mon nom, mes droits, ma possession d’état, mon pauvre père, ma mère, sur lesquels mon frère — le propre fils de mon père, qui avait fait épouser nia sœur à son fils aîné — jetait à pleines mains le scandale pour m’accabler et expliquer ce nom de Chevalier, qui avait surgi on ne sait d’où pour faire chuter tous les coupables.
J’écrivis de nouveau à M. Mettetal, à M. Durangel,
pour bien préciser les faits, donner sur ma famille tous les détails que je possédais, envoyer copie des actes, etc. Je retournai voir M. Jeuffrey, qui m’a franchement engagée à ne pas persister à réclamer l’enquête, attendu qu’elle me serait contraire ; que je devais bien penser qu’on ne se condamnerait pas soi-même ; qu’on s’entendrait pour m’écraser et que je ne pouvais avoir la prétention de l’emporter sur tous.
J’allai à la Préfecture de police et y vis un nouveau commissaire aux délégations judiciaires, M. Jullet, M. Rabut ayant été changé. Mais il avait fait son rapport, et voici ce qu’en dit M. le vicomte d’Aboville :
Tout lecteur de bonne foi, qui lira le rapport Rabut du 2 juin 1869, reconnaîtra que l’on y traite avec la même importance, et habilement mêlés, les faits mêmes de la cause, qui intéressaient seuls la justice, et des histoires mystérieuses (1) qu’une imagination de femme amie du merveilleux avait eu l'imprudence d’y joindre. En donnant de tout cela une analyse bien sèche, sans explication, sans lien dans les idées, M. Rabut a fait des réponses de M1 11* Rouy un fatras incompréhensible, bien propre à faire douter de sa raison, à l'époque même où elle est le mieux attestée par les maîtres de l'hôtel cù elle demeurait et les nombreuses personnes qui la voyaient journellement à Orléans. — Quant à M. Jullet, ayant cru. d'après certaines dépositions que nous discuterons plus loin, que le commissaire de police avait prêté un concours oflicieux au placement de Mlle Rouy à Charenton, il conclut, à tort selon moi, qu’il n'y avait pas eu séquestration arbitraire. Ces conclusions firent rejeter la demande de Mlld Rouy
(1) Celles de la disparition de mes frères Ulysse et Télé-
maque.
CHAP. XV. — REFUS ü’ ASSISTANCE JUDICIAIRE. 327
A moins d’agir comme homme privé pour un parent ou un ami, le concours d’un commissaire de police ne peut jamais être officieux, mais officiel , et comme tel consigné sur ses registres ; or, ceux de M. Stroppé ne portent rien me concernant, car il n’avait pas à y inscrire la fausse démarche que lui avaient fait faire mes concierges, puisqu’elle n’avait pas été suivie d’effet, moi lui ayant ouvert ma porte au premier bruit. Il serait vraiment trop commode de pouvoir dire : « J’étais en règle; j’étais accompagné du commissaire de police, » et d’ètre cru sur parole, tandis que la victime de l’enlèvement clandestin passera pour folle et ne sera même pas crue en apportant les preuves de ce qu’elle dit.
Quoi qu’il en soit, M. Jeuffrey avait raison : l’enquête avait tourné contre moi. Je fus avisée, le 13 juillet 1869, que l’assistance judiciaire m’était refusée.
Que faire ? Réclamer une nouvelle enquête, recommencer sur nouveaux frais ? C’est à quoi je me décidai, ne pouvant croire que mon bon droit ne finît enfin par l’emporter. Je fis de nombreuses recherches pour retrouver les personnes qui avaient été mêlées à mes affaires; plusieurs étaient absentes, mortes, disparues. Paris, à moitié démoli et reconstruit, était changé de fond en comble : je ne m’y reconnaissais plus ; mon triste état de santé mettait souvent obstacle à mes démarches.
Heureusement j’avais à Orléans, en M. et Mme le Normant des Varannes, des amis dévoués à ma cause. De leur côté les recherches étaient actives et aboutissaient généralement à des résultats, aussi concluants qu’inattendus. Notre correspondance était régulière et mérite d’être classée séparément, afin qu’on puisse se rendre compte des difficultés surgissant de tous côtés, de la persévérance extraordinaire déployée par cette famille exceptionnelle, s’unissant à moi pour me suivre dans mon infortune, dans ma lutte ; ne m’abandonnant pas, alors que chacun se trouvait rebuté par une poursuite aussi longue que vaine. J’ai toujours reçu cependant des preuves de bienveillante sympathie de tous ceux auxquels mes malheurs ont été connus ; ne pouvant entrer dans ce détail et voulant leur laisser un témoignage de ma gratitude, je donne à la fin de cet ouvrage la liste de ceux qui ont eu pitié d’une abandonnée ; on verra parmi eux beaucoup de fonctionnaires pour lesquels la pitié n’était peut-être pas sans danger.
M. Georges Coulon, secrétaire de Jules Favre, étant absent, M. de la Taille, avocat à Orléans, m’adressa à un jeune confrère de talent, M. Helbronner, qui voulut bien faire des démarches à la Préfecture de police pour obtenir une enquête véritablement sérieuse et, si possible, une conciliation. J’aurais volontiers renoncé à poursuivre les auteurs de ma séquestration, si l’administration avait bien voulu reconnaître qu’elle avait été
abusée, que j’avais été victime d’une erreur, me réhabiliter ainsi moralement et m’assurer des moyens d’existence, en dédommagement de ce que m’avait fait perdre le défaut de tutelle administrative.
La nouvelle enquête se poursuivait. J’allai plusieurs fois à la Préfecture de police, où je fus longuement interrogée par M. Jullet, qui s’obstinait à vouloir rechercher le motif m’ayant fait séquestrer, examinait mes actes-, se perdait dans ce labyrinthe, mais y mettait une grande bienveillance et me disait qu’il y passerait un mois, s’il le fallait, pour tirer tout cela au clair. D’autres étaient plus pressés, sans doute, et moins consciencieux, car M. Jeuffrey me dit un beau jour <i que l’enquête était terminée. »
A ces mots, je bondis :
— Comment ! est-ce là une enquête ?
— Courez vite voir M. Juillet , me dit-il ; je trouve que ceux qui commettent des crimes méritent d’être punis, quand même ils seraient rois. Si par hasard le procès-verbal est remis à M. Mettetal, courez au ministère, protestez, demandez un supplément d’enquête.
J’allai aussitôt au commissariat ; M. Jullet n’y était pas. Je lui laissai un mot et me rendis chez M. Mettetal, qui m’envoya son secrétaire pour me dire que M. Helbronner était venu, qu’ils avaient pris rendezvous et que j’eusse à causer avec lui auparavant. N’ayant pas trouvé M. Helbronner chez lui, je lui écrivis, et il vint me voir à sept heures du soir.
Il paraissait un peu découragé, et je creis encore qu'il ne m’a pas tout dit. Il avait vu l’enquête, qui était bien ce que je devais attendre. M. Mettetal croyait à la folie. Laquelle? On avait entendu M. Rouy, qui avait remis copie, mais copie seulement, de l’acte de mariage et de l’acte de décès de sa mère, et cela avait suffi pour conclure contre moi.
Dans la lutte que je soutenais contre les bureaux des ministères et de la Préfecture de police, on ne se contentait pas de m’accabler sous des rapports odieux et mensongers dont je subissais les effets, et que je connus plus tard, grâce à mes rapporteurs ; des publications signées de pseudonymes, auxquels il ne me serait peutêtre pas difficile de substituer les véritables noms, furent lancées dans lq public, afin de discréditer les projets de réforme et d’exalter les bienfaits de la loi de 1838. Dans sa Lettre à un Député, M. Stépban Senliert s’élevait surtout contre l’intervention du tribunal dans les séquestrations, intervention réclamée par tous les projets de loi, la qualifiant de monstruosité, d'outrage à V humanité ; son but était seulement, disait-il, d’empêcher un grand intérêt social d’être compromis par des réformes intempestives.
Dans un autre opuscule, paru en 1870, intitulé : Une maison de fous, et signé A. de Saint-Rémy, l’auteur tombe par hasard au milieu d’une partie champêtre, organisée pour les fous des deux sexes avec lesquels il déjeune sur l’herbe. Invité à visiter l’établis-
serment, il y assiste à un concert ; le directeur lui fait les honneurs de ses pensionnaires, réels ou supposés, sans les nomipaer bien entendu, et voici le portrait ridipule qu’il y traçait de moi :
Reconnaissez-vous cette petite femme qui se donne des airs de princesse? Elle a occupé un moment le piano, sur lequel elle possède un talent assez remarquable. C’est pour la cinquième fois qu’elle rentre dans mon établissement ; mais vous ne lui persuaderez pas qu’elle ne peut rester longtemps dans le monde en état de liberté. Elle dit avoir du sang royal dans les veines. On lqi a pris spp nom et sa fortune. Écoutez-la, si vous voulez juger par vous-même de son état mental.
En effet, elle prit la parole, qu’elle garda pendant plus d’un quart-d’heure, sans qu’il fût possible de placer un mot, et nous répéta avec une merveilleuse assurance l'histoire qu’elle s’était faite. Ceci n’était rien encore. Dans d’autres moments elle se donnait pour le diable et rêvait un mariage d’amour avec Jésus- Christ, qu’elle appelait de tous ses désirs.
Cette allusion si précise à la fameuse lettre prise dans ma malle fermée, à Maréville, et seule preuve de démence invoquée contre moi, prouve bien où M. de Saint-Rémy a puisé ses inspirations.
Cette brochure accordait, comme celle de Senhert, que l’unique réforme à faire était un peu plus de contrôle sur le fait accompli, par la création d’une commission de trois ou quatre membres. Mais elle était surtout dirigée contre Sandon ; son affaire et la mienne furent une des graves préoccupations des derniers temps de l’Empire. Quand on publia les papiers des Tuileries, on vit que l’Empereur avait acheté le silence
de ce malheureux au moyen d’une pension de 6,000 fr. sur sa cassette particulière ; cette transaction restée secrète donnait en outre le droit de soutenir publiquement qu’il était fou et archifou, tout en étant, comme moi sans doute, atteint d’une folie difficile à admettre dans le monde. Tel n’a pas été l'avis du tribunal qui a maintenu, en avril 1875, la validité de son testament.
En regard du panégyrique de M. de Saint-Rémy, je demande la permission de placer une lettre de M. le docteur le Normant des Varannes. Je la transcris aussi afin d’établir que mes défenseurs, mes appuis, mes amis, ont bien autant d’esprit et possèdent des sentiments au moins aussi élevés que mes détracteurs et mes persécuteurs. J’ai moins de partisans, peut-être, que MM. les aliénistes, que MM. les amateurs de lettres de cachet; mais tant peu qu’il y en ait, la qualité vaut la quantité, et souvent la minorité prévaut, quand cette minorité a pour elle la justice et le droit.
Orléans, 25 mars 1870
Mademoiselle,
J’ai reçu de vous une carte que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et qui témoigne que vous ne m’avez pas oublié. J’aurais voulu vous répondre immédiatement, et mille soucis et tracasseries de profession m'en ont empêché. Je vous prie donc de m’excuser et de vouloir bien croire que, malgré mon silence, je vous suis par la pensée et m'intéresse vivement au triomphe
CH AP. XV
de votre cause, qui est celle de la justice. Lorsque viendra à la Chambre le moment de discuter la loi sur les aliénés, vous serez une preuve vivante de l’élasticité avec laquelle elle était appliquée, et vous serez, une protestation, par vos malheurs, contre les facilités que donnait cet article 8 aux médecins, qu’on trouve parfois trop disposés à servir les passions ou les intérêts des familles.
J’espère qu’enfm on voudra percer les obscurités de tant de séquestrations injustifiables, au nombre desquelles la vôtre doit venir au premier rang, par les singularités et le mystère dont, elle est marquée; par sa longue durée; par les témoignages remarquables que vous avez en votre faveur; par les incessantes réclamations que vous avez formulées à tous les moments et sous toutes lès formes; par la réunion d’un dossier considérable de lettres et d’autres documents; et enfin surtout, Mademoiselle, par cette intelligence, cette vigueur de l’esprit, cette énergie de caractère que le ciel vous a conservées dans vos malheurs inouïs, qui sont une preuve éclatante que vous portez partout avec vous et qui, produite au grand jour de la publicité, devra confondre toute calomnie.
C’est la lumière qu’il faut sur cette existence que l’on a faite misérable et ténébreuse, et cette lumière se fera le jour où on déroulera en face du pays le triste tableau des abus d’une autorité agissant sans surveillance et sans contrôle.
Soyez donc persuadée que mes sympathies vous suivent, et sachez que vous pouvez compter sur mon concours et que je suis prêt à vous seconder de tout mon pouvoir.
Mme le Normant se rappelle à votre bon souvenir, et je vous prie, Mademoiselle, d'agréer, avec l’assurance de toute notre estime et notre amitié, l’expression de ma considération distinguée.
Docteur C. le Normant des Varannes.
Le docteur le Normant était un des principaux médecins de la ville, frère du receveur des hospices qui
avait réuni mon dossier; depuis ma sortie il n’avait cessé de me prodiguer ses encouragements et ses soins ; personne ne pouvait donc être plus compétent ni mieux renseigné que lui.
M. Coulon était rentré à Paris; M. Helbronner, un peu découragé, comme je l’ai dit, trop occupé pour suivre une affaire si compliquée, et ne voulant surtout pas avoir l’air d’aller sur les brisées d’un confrère, me remit de nouveau entre ses mains. Il perdait tout espoir de rien obtenir du ministère ou de la préfecture ; je n’avais pas le moyen de soutenir un procès : il ne voyait d’autre ressource que de solliciter une réparation amiable de mon frère, ou de recourir de nouveau à l’assistance judiciaire.
Jules Favre, ayant été refusé une fois, n’était pas disposé à s’exposer à un nouvel échec. Il me fallait un avocat en renom, pour avoir quelque chance d’ètre écoutée.
J’écrivis à Mu Lachaud, dont j’attendis vainement une réponse ; il n’est pas l’avocat des assassinés. C’est alors qu’ayant lu dans Y Opinion nationale les comptesrendus si émouvants de l’affaire du capitaine Barthélemy, faits par M. Paul Lesage, avocat à la cour de cassation, je lui écrivis directement, sans autre appui près de lui que ma malheureuse situation dont je lui donnais l’exposé. Il me répondit aussitôt : « Je suis tout prêt à vous soutenir dans la défense d'une cause qui intéresse tous les honnêtes gens, s et prit immédiate-
ment rendez-vous pour que je pusse lui communiquer mon dossier.
J’étais encouragée et secondée alors par l’excellent M. Eugène Garsonnet, dont je devais la connaissance à mes bons amis d’Orléans, et qui, poursuivant avec passion la réforme de la loi de 1838, était disposé à s’occuper de toutes les plaintes en séquestration, quand même son bon cœur ne l’aurait pas si fortement incliné du côté des opprimés.
Ma seconde demande en assistance judiciaire fut déposée le 6 avril 1870; je me basais, pour la renouveler, sur la production de pièces qui n’étaient pas en ma possession lors de ma première demande, et qui prouvaient les illégalités dont j’avais été victime.
Je fus mandée pour le 29 devant le bureau ; croyant qu’il s’agissait de m’interroger, je m’étais munie de copies de pièces, d’actes et de différents papiers que je pensais remettre à M. Paul Lesage, à qui j’avais donné rendez-vous au palais. On me fit entrer dans le cabinet de M. le rapporteur, et ma surprise fut grande en me trouvant en présence des deux fils Rouy, de M. Bauer, ancien avoué, beau-père d’Henri, et de l’avoué du docteur Pelletan. M. Paul Lesage m’avait prévenue que l’assistance me serait refusée, la justice étant contre les aliénés, et j’en eus presque la certitude en me voyant convoquée ainsi pour le jugement à rendre, sans mes conseils et seule contre ces hommes de loi.
D’autre part, M. Barroux, ancien di recteur de Fains,
alors directeur de Charenton, se présentait aussi comme partie adverse, et M. Leblond, le rapporteur, lui ût une masse de politesses, évitant de me parler, de m’écouter et même de me regarder. M. Barroux pourtant, loin de m’être hostile, se montra très-sympathique ; du moins à cette séance, où il n’était pas personnellement en cause.
M. Leblond ayant lu l’acte d’accusation, le trouva grave, à cause de la déclaration faite par M. le président Vilneau que « j'avais été placée sous un faux , nom, et que ma mort avait été annoncée sous mon nom civil et connu. » Mais il ajouta qu’il n’avait en main qu’une copie, et que par conséquent la pièce était douteuse. Je demandai vingt-quatre heures pour la fournir de la main même de son auteur. Elles ne me furent pas accordées.
Jean Rouy, interrogé, déclara que sa grand’mère s’était séparée aimablement de son grand-père, qui avait des maîtresses de tous les côtés ; que l’une l’avait gratifié de deux tilles, moi et une autre ; que par conséquent j’étais fille adultérine et n’avais aucun droit au nom de Rouy. J’ai voulu mettre nos actes sous les yeux du rapporteur ; il m'a dit d’attendre, que le bureau allait se réunir et que nous nous expliquerions devant lui.
Je les fis voir alors à Jean Rouy, ainsi que le jugement. Il dit :
— Justement ! justement 1
— Justement quoi ? Ne savez-vous donc pas que vous avez épousé Mlle R.ouy ?
Il courut à la fenêtre d’un air effaré, pour bien voir probablement quel était le nom de sa femme. Il revint l’oreille basse et me remit le jugement en silence.
L’avoué du docteur Pelletan dit alors que l’assistance m’avait été refusée en 1869.
— Comment? s’écria M. Leblond en sonnant vivement et demandant le dossier indiqué.
— De plus, ajouta l’avoué, madame a été enfermée par le fait de l’autorité.
— Mais alors, M. le docteur Pelletan est hors de cause ?
— Tout à fait.
— Il n’y a eu aucune intervention de l’autorité, dis-je.
-- Si fait, me répondit impérieusement l’avoué.
11 montra des lettres signées : Sathan, l’Antéchrist, la filleule de Pierre, Mlle François, etc., en disant :
— Vous voyez par ces signatures qu’elle est folle.
— Ce qui n’a pas empêché le docteur Pelletan de les bien comprendre, dis-je indignée ; donnez-en donc lecture.
Il les remit dans sa serviette en me regardant ironiquement, et donna à lire une lettre de quatre pages adressée par mon frère à M. Pelletan, et une de ce dernier.
M. Barroux, curieux de les connaître, se leva et alla
les lire tout haut, en sorte que j’entendis des infamies pires encore que celles qui avaient été écrites à M. et Mme le Normant des Varannes et à M. Boisbourdin. Cela datait de 1869. Mon frère cherchait à me faire déclarer de nouveau folle et donnait au docteur Pelletan les renseignements sur lesquels il pouvait s’appuyer pour se défendre, lui disant que j’étais en traitement comme folle lorsqu’on avait pris le parti de m’enfermer, après des alternatives de mieux et de plus mal. Le docteur Pelletan, de son côté, écrivait m’avoir soignée luimëme pendant plus de six semaines. Chaque fois que je voulais parler, on me disait : « Attendez. » M. Barroux témoigna qu’il n’y avait à Charenton ni demande d’admission, ni trace d’aucune autorité ; que même le ministère l'avait fortement réprimandé à ce sujet, mais qu’il n’y était pas alors et que ce n’était pas de sa faute. On lui a demandé ce qu’étaient les certificats ; il a répondu « qu’ils étaient au délire. »
Nous sortîmes du cabinet de M. le rapporteur, et peu après un huissier nous introduisit devant le bureau.
M. Leblond fit un rapport fort malveillant pour moi, acceptant toutes les affirmations de mes adversaires, et conclut en disant que mon instance avait déjà été repoussée l’année précédente.
— Alors pourquoi nous la présenter ? dit le président.
L’assistance judiciaire me fut refusée séance tenante,
et notification me fut faite de ce refus le 10 mai suivant, bien que M. Vilneau eût écrit le 2 une lettre dont on avait fait légaliser la signature, et qui confirmait et complétait celle dont j’avais donné la copie.
— Vous poursuivrez? me dit en sortant M. Barroux.
— Certes ! je n’ai essayé de la conciliation que pour n’avoir rien à me reprocher. Je vais porter plainte criminellement.
— De quoi vis-tu V me dit Jean.
— De charités.
— Cela ne peut durer toujours; si j’avais de l’argent, e t’aiderais.
— Cela serait gracieux, après ce que vous avez tous 'ait !
— Ne suis-je pas ton beau-frère ?
— Peut-être ; il n’est pas bien sûr que je sois la sœur le ta femme.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Qu’il y a eu beaucoup de versions sur moi et qu’il faudra savoir ce qu’elles signifient. Mais en ce moment, peu importe de qui je suis fille ou sœur ; ï’est la raison pour laquelle j’ai été enlevée de chez moi, enfermée, dévalisée, qui est importante. La séquestration est tout. Quant au nom, c’est une affaire fivile, et pour peu que vous teniez à ce que je ne sois pas Rouy, on pourra avoir un procès, après l’affaire de la séquestration vidée.
MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.
Il nous quitta assez penaud. M. Barroux me reconduisit jusqu’en dehors du palais, me rappelant le passé, ses bons offices, etc. Je l’en remerciai et, en rentrant chez moi, j’écrivis à mon frère une lettre où débordait toute mon indignation et que je terminais ainsi, après lui avoir retracé les faits tels qu’ils s’étaient passés :
Alors que je vivais de mon travail, vous m’avez jetée dans un abime de douleurs ; vous avez semé sur nous tous le scandale et le trouble.... Récoltez le trouble et le scandale! Couvrez votre fils, qui respecte tant l’honneur de la mère de sa femme, de l’honneur de la vôtre !
Quant à moi, je suis Hersilie. — C'est le seul nom qui me soit nécessaire.
Mais jusqu'à ce que l'opinion publique, la justice divine et, humaine aient décidé entre nous, je serai
Votre victime,
Hersilie Rouv.
CHAP. XVI
PETITION AUX CHAMBRES