CHAPITRE PREMIER
ABRÉGÉ DE MA AIE
Quand Mme Dominique André apprit que je souffrais de la poitrine et voulais changer d’air, elle chercha à m’emmener à Tours, où la très-charmante Mrae Blanche André, femme de M. Louis André, le propi’iétaire de la manufacture de Foëcy, passait l’été avec ses beaux enfants. Elle fut très-fàchée de me voir me décider pour le midi; où j’allai passer six mois dans la famille Benoît d’Azy. Mais Mme la comtesse Benoit d’Azy, qui m’enlevait à elle, eut la gracieuseté de retarder son départ de quelques jours, pour que je pusse jouer au concert de MIle A..., jeune artiste que Mme Dominique André protégeait et avait amenée à ma soirée.
Cette dame, dont la bienveillance était exlrème, sachant combien j’aimais ma sœur et me préoccupais de son avenir, la plaça comme institutrice chez son neveu, ’M. Paul Bontoux, habitant un château près de Paris. Mais ma sœur n’y put rester, et j’en éprouvai tant de chagrin que je n’osai plus retourner chez Mrae Dominique.
Je rencontrai un jour le bon vieux Baptiste, qui me témoigna sa surprise de ne plus me voir chez sa maîtresse.
<c Madame parle souvent de vous, me dit-il ; elle vous portait et vous porte encore tant d’intérêt ! » Je fus sur le point de le suivre, tant l’élan fut vif. Un sentiment de délicatesse me retint. Plusieurs années s’étaient écoulées, et j’étais alors en froid avec mon frère, à qui j’avais dû la connaissance de la famille André. Il était
MÉMOIRES R’ü.N'E ALIÉNÉE.
enx’elations d’affaires avec M. Louis ; il eût fallu parler de nos différends, et c’était un sujet trop pénible. Je me privai donc de revoir une femme qui était la bonté descendue sur la terre.
Puisque ma plume a parlé comme mon cœur, je laisse ces pages telles qu’elles me sont échappées, afin que ma reconnaissance pour celle dont la mémoire est bénie par tous ceux qui ont eu le bonheur de l’approcher puisse arriver jusqu’à ses petits-enfants, qui ne savent même pas mon nom.
Pendant que j’étais heureuse dans l’aimable famille Benoît d’Àzy, où je serais bien restée des années si ma triste destinée n’en avait pas ordonné autrement, je recevais lettres sur lettres de ma belle-sœur Désirée, pressant mon retour à Paris à cause de ma sœur Dachinka (Dorothée).
En sortant de chez Mme Paul Bontoux, elle était entrée, comme professeur de piano à demeure, chez MIle Dumay, son ancienne maîtresse de pension, dont la belle institution avait été transférée rue de Vaugirard. Ma tante Etienne, veuve du frère de mon père, et mère de ma belle-sœur Désirée, envoyait sa bonne tous les dimanches chercher Dachinka pour passer la journée en famille. Enfant gâtée par tous, habituée à faire toutes ses volontés, nerveuse et irritable à l’excès, elle donnait beaucoup de souci à ma tante. — cc Toi seule, m’écrivait ma belle-sœur, peux venir à bout de cette jeune fille. » — Je revins donc en toute hâte à Paris, et