CHAPITRE XVH
Pétition à l’Assemblée nationale.
Après la chute de l’Empire, M. Dureau avait été remplacé à la préfecture d’Orléans par un républicain , ancien et sincère, M. Alfred Pereira ; d’autres diront son admirable conduite pendant la guerre et ses funé- I railles, où l’accompagna toute la ville au plus fort de l’occupation. Lui et Msr Dupanloup acquirent alors à la reconnaissance des Orléanais des titres que rien ne fera oublier.
J’avais déjà éprouvé la bienfaisance de M. Pereira comme simple particulier. En attendant que les circonstances lui permissent de s’occuper plus efficacement de mon affaire, il écrivit au Ministre de l’inté- j rieur :
Orléans, 3 octobre 1870.
Monsieur le Ministre,
J'ai l’honneur de vous adresser une demande pour Mlls Rouy, ■ dans le but d’obtenir un secours sur les fonds de l'État, en atten-
dant que les circonstances lui permettent d’intenter une action en restitution de valeurs contre l’administration de l’Assistance publique de Paris.
La situation de Mlle Rouy, parfaitement établie dans sa demande, mérite toute votre bienveillance, et je ne saurais trop insister pour que l’allocation qu’elle sollicite lui soit accordée.
Je prends la liberté de vous indiquer le chiffre de 500 fr , comme quantum , somme égale qui a été précédemment accordée sur le budget des beaux-arts.
Veuillez, etc.
Le préfet du Loiret,
Signé : A. Pereira.
Cette demande resta provisoirement sans effet.
Je n’entrerai pas dans le détail des mois douloureux qui suivirent ; à chacun suffisait sa propre misère, et je me trouvai complètement à la charge de M. et de Mme le Normant des Varannes, chez lesquels je passai trois mois.
Lorsque la paix fut conclue, je rentrai dans ma petite chambre de la rue de la Grille. M. Pereira était mort, et M. Léon Renaud avait été nommé préfet du Loiret. M. Le Normant alla le voir pour presser l’obtention du secours demandé pour moi par son prédécesseur, et lui fit en même temps l’historique de mes malheurs. M. le préfet s’en montra très- ému, se fit communiquer les pièces, déclara qu’il allait sérieusement s’en occuper et qu’il me ferait rendre justice. M. Le Normant envoya ces documents, et au bout de six semaines environ se rendit au cabinet de M. le préfet, afin de savoir ce qu’il comptait faire en ma faveur. Après avoir attendu long-
temps, fait demander de vouloir bien lui assigner un jour et une heure, si cela dérangeait M. le préfet de le recevoir ce jour-là, M. le Normant vit venir à lui le secrétaire particulier, qui lui remit le dossier. « M. le préfet l’avait chargé de lui exprimer tous ses regrets de ne pouvoir s’en occuper ; en l’examinant, il avait reconnu qu’ii s’agissait surtout d’une question particulière, et qu’il ne pouvait s'en mêler. »
Et qui donc s’occupera des questions particulières, sinon les délégués du pouvoir central dans chaque département?
J’écrivis pour demander moi-mème une audience.
La réponse se fit attendre ; il fallait sans doute consulter au ministère, et je ne devais pas espérer qu’on me laissât discuter ma propre atfaire, moi, l’aliénée, devant un homme jeune, intelligent, susceptible d’enthousiasme, ainsi qu’il l’avait témoigné dans son entrevue avec M. le Normant. On lui prescrivit de m’écarter aussi bien que tous mes intermédiaires.
Le 18 mai 1871, je recevais la lettre que voici :
Le Préfet du Loiret s'empresse d’adresser à MlleRouy le mandat de paiement du secours de deux cents fr*ncs qui lui a été accordé par M. le Ministre de l’intérieur.
Il lui exprime en même temps le regret de ne pouvoir lui accorder l’audience qu’elle désire.
Ce qu’il y a de bon, c’est qu’on s’empresse toujours
avec moi, même pour m’accorder en mai 200 fr. sur 500 demandés en octobre. Enfin ! le plus clair, c’est que j’étais consignée à la Préfecture et que je n’avais plus qu’une chose à faire : renouveler ma pétition.
La voici telle que je l’adressai à l’Assemblée nationale. Elle reproduisait, en la complétant, celle adressée aux Chambres un an auparavant. MUe Desjardins, fille d’un lithographe Orléanais, proscrit au 2 décembre, eut la gracieuseté de l’autographier gratis ; son père en fit le tirage de même, et je n’eus à payer que le papier. Cela me permit d’en envoyer aux députés, aux ministres, aux journalistes, à tous ceux dont je pouvais espérer quelque appui :
Orléans, 5, rue de la Grille, 20 juillet 1871.
Monsieur le Président,
. Je suis Mlle Rouy (Hersiliej, fille de l'astronome Charles Rouy, mort à Paris le 20 octobre 1818.
J’ai tous les actes civils, religieux, publics, me conférant ce titre, ce nom, ainsi que tous les papiers établissant ma posses- ! sion d’état, ma position sociale, mon honorabilité.
Le 8 septembre 1854, j’ai été enlevée de chez moi, placée à Gharenton sous le nom de Joséphine Chevalier, de parents inconnus.
Celui qui m’a enlevée s’est présenté sous le nom de baron de K..., delà part de mon frère. Il était accompagné d’un portefaix qu'il a dit être le commissaire de police, auquel il a fait donner ma clé.
On s’est introduit dans mon domicile; on y a tout pris, fouillé, vendu.
On a annoncé la mort dllersilie Rouy à rnes parents et à rnes amis.
J’ai été placée, sans qu'aucune des formalités exigées par la loi aient été remplies. Il n’existe ni demande d'admission, ni procès-verbal du commissaire de police, ni papier me concernant, ni répondant.
J’étais une inconnue, aussitôt abandonnée que placée dans une maison de l’État.
J’avais sur moi mes actes civils, des papiers de famille, d’affaires, de l’argent.
Les religieuses de Charenton s’en sont emparées. Elles ont tout gardé et caché.
Les hommes officiels, entre les mains desquels j’ai été placée, rn’ont transférée de Charenton à la Salpétrière. De là. j’ai été passée de département en département, comme indigente de la Seine, sans qu’on veuille s’assurer de mon nom et de mon identité.
Malgré mes réclamations, on a refusé de me confronter avec personne, de rien réclamer aux religieuses de Charenton, qu’on ne pouvait croire capables de soustraction de papiers et de valeurs.
Toutes les lettres pouvant donner des renseignements sur mon compte ont été enlevées des dossiers administratifs.... ont même disparu, avec des actes milanais, du parquet d'Orléans, où M le docteur Lepage, médecin-adjoint de l'asile des aliénés de cette ville, les avait portés en 1867.
Des inconnus, se disant mon père, gardant un strict incognito, ont écrit des lettres anonymes aux administrateurs des asiles de Fains et de Maréville, offrant de l'argent pour moi en 1857. L'un d’eux a signé : François.
Mon père, M. l'astronome Charles Rouy, était mort en 1848, neuf ans avant ces offres.
On savait si peu qui j’étais, que l'un des médecins de l’asile de Maréville m’a prise pour une dame Chevalier, qu’il avait connue autrefois ; que différentes parentés m'ont été attribuées; que le Ministre de l’intérieur, ainsi que la Préfecture de police.
a cru que j’étais une demoiselle Chevalier (à laquelle un jugement interdisait tout autre nom), ancienne maîtresse de M. le baron de K..., qui s'en était débarrassée en la disant folle.
Afin d’empêcher mes plaintes et mes réclamations, on m'a fouillée journellement, pour m’ôter tout moyen d écrire ; ON a MURÉ MA FENÊTRE.
Ce n’est qu’en 1868, après être restée enfermée cinq ans (sur quatorze) à l’asile des aliénés d'Orléans, sous le nom de Joséphine Chevalier, de parents inconnus, que j’ai pu en appeler à mon cousin germain, M. Laurency Rouy, chef de division aux Haras, à qui on avait annoncé ma mort comme à tous ; faire venir à l’administration des hospices d'Orléans, par l’intermédiaire de M. le Normant des Varannes, receveur desdits hospices, ce qui restait des papiers qui m’avaient été pris à Charenton en 1854, et prouver que j'étais Hersilie Rouy, et non José phine Chevalier.
J’espérais qu'on allait s’occuper d'une affaire aussi grave.... Mais un certificat de sortie, signé subitement par le médecin, chef de l’asile, m’a mise dehors, sans abri, sans argent , sans amis, au milieu de l'hiver, et malade.
\ Je serais, dans ces conditions, retombée de suite dans une de ces terribles maisons, ou j'aurais été placée dans un dépôt de mendicité, sans la charité de ceux qui, émus et indignés, sont
I venus à mon aide.
A peine, étant libre, ai-je eu repris mon nom et fait connaître mon existence, que ce nom m’a été contesté par la voie de la presse, et que des lettres diffamatoires, tendant à me perdre et à m e faire enfermer de nouveau, ont été adressées à ceux qui gavaient pitié de moi.
M. le comte du Faur de Pibrac ; M. Vilneau, président de chambre honoraire à la cour; M. Ronceray, ancien avoué, tous trois administrateurs des hospices d'Orléans, et M. le Normant, m’ont prise sous leur protection et placée, sous mon nom civil d'Hersilie Rouy, à l’hôtel du Loiret.
J’ai adressé mes plaintes a la justice, qui n'a pas répondu; l'assistance judiciaire m’a été refusée.... les portes du mi-
nistère m’ont été fermées. Une pétition remise au corps législatif allait lui être soumise, quand la guerre, en éclatant, rn’a rejetée dans une position de plus en plus douloureuse, de plus en plus désespérée.
Recueillie au moment de l’invasion par M. et Mmf le Normant des Varannes, qui seuls ne m'ont point abandonnée, qui depuis ce moment m'ont nourrie, me nourrissent encore, mais qui ont de lourdes charges qui ne leur permettent pas de continuer à le faire, je vais manquer de pain, car je n'ai que celui qu'ils me donnent.
Sans eux, je serais morte de faim.
Je n’ai plus rien au monde. Ma santé est détruite. J’ai près de soixante ans; je ne sais que devenir. On refuse de me restituer ce qui m’a été pris dans les établissements publics placés sous la responsabilité ministérielle. Je ne puis poursuivre civilement, n’ayant pas même de quoi manger.
Dévalisée par tous.... et dans les maisons de l'État , par les employés de ces maisons, je ne puis espérer ni secours, ni justice, alors qu’on poursuit d'office le malheureux qui vole un morceau de pain pour ses enfants.
Je suis obligée d’en appeler à la protection de l'Assemblée nationale, à la charité, à 1 humanité de la presse entière, pour demander son assistance, pour la prier de faire un appel au cœur de ceux qui auront, je l'espère, pitié de moi, et protesteront, en venant à mon aide, contre un état de choses livrant la liberté, le nom, la réputation, le bien de chacun, à la discrétion du premier venu obtenant le concours et la signature d'un médecin quelconque.
Voilà, Monsieur le Président, le malheur que je crois de mon devoir de placer par vous sous les yeux de l'Assemblée nationale.
J'ai l’honneur de tenir toutes les preuves de ce que j’ai le chagrin de vous soumettre à votre disposition.
Je suis prête à répondre à toutes les questions qu’on voudra bien m’adresser et à produire une copie exacte des pièces authentiques qui sont en lieu sûr.
M. le comte Benoit d’Azy est à l’Assemblée; il peut attester que tout ce que je dis est vrai. M. Cochery, député du Loiret, connaît mon affreuse position.
Veuillez agréer. Monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.
Signé : Hersilie Rouy.
La presse entière s’occupa de cette affaire. Plusieurs journaux reproduisirent ma pétition; quantité d’articles bienveillants lui furent consacrés, non seulement en France, mais en Belgique et en Angleterre. Je citerai deux extraits de ceux parus dans le Figaro, parce qu’ils établissent nettement la situation :
28 juillet 1871.
Plusieurs journaux réveillent le souvenir d'une histoire fort bizarre "qui, à plusieurs reprises déjà, a occupé la presse.
Il s’agit d'une demoiselle Hersilie Rouy, pianiste de talent, qui, en 185i, fut enfermée à Charenton, sous le nom de Joséphine Chevalier. Quatorze ans se passèrent sans que la malheureuse, colportée d’asile en asile, pût faire entendre ses 1 réclamations.
En 1868 enfin, sur l’initiative de M. Vilneau, président à la cour d’Orléans, cette suppression d’état fut démontrée, et 1 MUe Rouy fut mise en liberté. Une ou deux fois, sous l’Empire, elle protesta, par voie de pétition; mais, pour des raisons que I j’ignore, l'affaire fut, pour ainsi dire, étouffée. Aujourd'hui, elle revient sur l’éau; il nous semble que la chose est assez grave pour que, d'OFFiCE, le parquet entamé des poursuites contre les personnes qui seront désignées par MIîe Rouy comme complices de sa séquestration.
Francis Magnard.
MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.
29 juillet 1871.
M. Dréolle m’envoie quelques notes au sujet de MUe Rouy. Aussitôt le droit de pétition restitué à la chambre des députés, elle en avait usé des premières. M. Dréolle fut chargé d'examiner le dossier, et il allait préparer le rapport quand éclatèrent les événements de juillet 1870. On suspendit alors les séances consacrées aux pétitions, et MUe Rouy dut en rester là.
Espérons que, maintenant, aucun obstacle ne l'empêchera plus de mettre l'opinion publique au courant de cette mystérieuse affaire.
Francis Magnard.
Seule, la Liberté, publia une note défavorable ; sa forme acrimonieuse indique bien que le fait dont il s’agit la touchait vivement et personnellement. En effet, mon frère, incriminé dans ma pétition, était un ancien administrateur de la Presse. S’il y a à s’étonner d’une chose, c’est qu’il n’ait trouvé quun seul journal pour accepter la façon dont il présentait cette séquestration, lui, homme connu, influent, tandis que sa malheureuse sœur, inconnue la veille encore, recueillait d’unanimes témoignages de sympathie.
Voici la note de la Liberté :
Samedi 29 juillet 1871.
L’Assemblée nationale, si nous sommes bien informés, doit discuter un rapport sur la pétition d’une demoiselle Hersilie Rouy, dont plusieurs journaux ont raconté V histoire.
Retenue comme folle pendant quatorze ans, et rendue depuis deux ans à la liberté, Mlle Rouy proteste contre la séquestration dont elle a été victime, et dénonce un nombre indéterminé
d’abus du même genre , dont il serait urgent de prévenir le retour.
- Nous avons sous les yeux la copie de la pétition de M1Ie Rouy ; il y règne, d’un bout à l’autre, une exaltation extrême, et la violence des récriminations, très-probablement injustes, auxquelles cette pauvre fille s’emporte contre l'administration, contre la médecine, contre les religieuses, nous paraît justifier les conclusions , qui on dit très-sévères, du rapport de la commission. Nous ne serions donc pas étonnés que l’Assemblée nationale écartât, par l'ordre du jour, la pétition de Mlle Rouy.
Je ne sais pas si j’en dois être reconnaissante à ses bons offices et si M. de Girardin croyait prophétiser à coup sûr; toujours est-il que, sans parler de M. Mettetal, les défenseurs de la médecine aliéniste étaient nombreux et puissants à l’Assemblée et que ma pétition allait être écartée par la question préalable, comme une chose depuis longtemps jugée, sans l’intervention de M. Cochery, ancien secrétaire de M. Thiers. Il alla trouver M. Tailhand, rapporteur de la commission des pétitions, et lui affirma que la mienne avait un fondement sérieux. En même temps, M. le docteur Halma- 1 grand, l’un des médecins les plus en renom d’Orléans, qui s’occupait de moi depuis quelques mois déjà, écrivit à M. Tailhand ; M. Crespin, maire et député d’Orléans, ancien avoué, auquel M. le Normant avait communiqué mon dossier, alla trouver son collègue et lui parla chaudement en ma faveur ; M. d’Aboville, autre député du Loiret, membre de la commission des pétitions, s’interposa également, et M. Tailhand écrivit
à M. Vilneau pour avoir de lui des renseignements précis.
Il en reçut à souhait, de M. Vilneau, de M. le Normant et de moi. Convaincu de toute la gravité de celte affaire, et n’ayant pas le temps de l’étudier suffisamment avant la clôture de la session, M. Tailhand remit son rapport à la rentrée, et passant, contre l’ordinaire, ses vacances à Versailles, il se fit communiquer mon dossier au ministère de l’intérieur.
Je dois rapporter ici ce qui s’était passé à Orléans après l’envoi de ma pétition et la large publicité qui lui avait été accordée dans la presse.
Le 25 juillet, deux dames, arrivant de Montargis, où elles avaient lu ma pétition et y avaient remarqué les noms de Joséphine et de Rouy, vinrent me voir et s’informer si je n’étais pas une Joséphine Rouy, amie d’une personne de leur connaissance. Nous avons causé, et j’ai été étonnée de la façon dont ces dames avaient compris la position et tout ce qu’il y avait de compromettant pour le gouvernement dans cette affaire. Elles m’ont dit que mon adresse, mise en haut de ma pétition, pourrait bien m’amener un sauveur, mais aussi des curieux.
Je les rangeai simplement dans cette dernière catégorie et ne m’en serais plus occupée, si le lendemain je n’avais appris, en rentrant de chez Mme le Normant où j’avais passé la j ournée, que sergent de ville, gendarme, individu à cravate blanche, dame couverte de
dentelles sont venus aux renseignements sur Mlle Joséphine Chevalier. Une discussion de nom s’élève, comme à l’hôtel du Loiret.. On cherche à persuader à ma propriétaire, Mme Michaux, que je suis folle. Elle j dit que non. On s’informe de mes moyens d’existence ; elle répond que je suis nourrie par M. le Normant. « — Sort-elle ? remue-t-elle? — Elle souffre de la poitrine, et personne ne peut se plaindre d’elle. » Une i autre, dont Mme Michaux n’a pas pu ou n’a pas voulu me dire le nom, l’arrête dans la rue, la fait entrer chez elle et lui dit que je vais être arrêtée, parce que je parle mal du gouvernement, que j’accuse des religieuses de m’avoir pris des papiers, et aussi parce que mon frère est comte de Chambord, qu’il y a eu un enlèvement, etc. Bref, elle embrouille tout ; mais il est certain que je suis espionnée, menacée et peut-être avertie comme en
M. Yilneau court à la préfecture et n’y peut voir que le commissaire de police, qui lui dit avoir agi par ordre. Ordre xie qui? Du préfet, sans doute.
C’est ce que j’écrivis à M. de Pont-Jesi, en relevant quelques légères inexactitudes d’un article fort bienveillant pour moi dont il avait accompagné la reproduction de ma pétition dans le Figaro, me plaçant sous sa protection et sous celle de la presse si on me faisait de nouveau disparaître dans un asile.
Quelques jours plus lard, M. le Normant était mandé au cabin'et de M. le préfet, qu’il trouva dans une
grande agitation. M. de Pont-Jest n’avait pas vu de meilleur moyen pour conjurer le danger que de le faire connaître et avait publié, dans le Figaro du 4 août, ma lettre dont je ne lui demandais nullement l’insertion. M. Léon Renaud ayant donné à M. le formant sa ■parole d’honneur qu’il n’était pour rien dans les agissements du commissaire de police, en reçut en retour la promesse que j’allais écrire au Figaro une lettre rectificative dont je demanderais l’insertion. J’écrivis la lettre; mais le Figaro ne l’inséra pas, et cet incident, n’ayant pas eu de suites, fut bientôt oublié.
Je restai libre ; est-ce à cela que je le dois? Je l’ignore. Trois autorités seulement ont droit de donner des ordres au commissaire de police : le préfet, le maire et le parquet. Nous avions la parole d’honneur du préfet qu’il ne l’avait point fait. Le maire, un de mes plus chauds défenseurs, ne pouvait être soupçonné de cette mesure, dont il était indigné. Il fut doDc avéré que je restais en butte à l’hostilité du parquet, qui ne pouvait me pardonner d’avoir signalé la disparition de mes actes et du rapport du docteur Lepage.
La France médicale , ayant pour directeur M. le docteur Henri Favre, mon premier protecteur à Paris, ne laissa point passer ma pétition inaperçue ; elle fut accompagnée d’un article où M. le docteur Lapeyrère traitait la question générale et prenait vivement à partie la médecine aliéniste :
Le spécialiste, disait-il, n’est au demeurant qu’une fiction et un danger pour les autres comme pour lui-même.
Une fiction, parce qu’il suffit du sens commun pour être aussi bon juge que lui.
Un danger pour lui-même, parce que, préposé à la thérapeutique de la folie, il arrive, par la nature même de ses fonctions, à présupposer la folie chez tout sujet qui entre dans son asile; c’est-à-dire à devenir fou lui-même, étant l’esclave d’une idée fixe.
Quant à la liberté individuelle, l'exemple que nous venons d’ajouter à tant d’autres montre ce quelle a gagné à ce jeu-là.
Pour en finir avec une situation aussi nuisible à notre considération, — et ce sera là notre conclusion, — nous émettons d’abord le vœu que dans l’économie de la loi nécessairement appelée à remplacer le régime actuel, le médecin soit dégagé de toute responsabilité afférente aux circonstances et conditions qui seront proclamées indispensables au recrutement des asiles; après cela, que chaque asile ait, comme les hospices, un ou plusieurs médecins ordinaires chargés, comme dans les hospices, de soigner les maladies ordinaires, à l’égard desquelles les aliénés ne jouissent d’aucune immunité.
Voilà ce que nous avions à dire à propos du fait que nous venons de rapporter, et qu'on ne manquera pas de retourner contre notre profession.
Docteur Lapeyrère.
Le 12 août, la France médicale insérait une réponse du docteur Laurent qui, aliéniste lui-même, prenait la défense du corps entier contre M. Lapeyrère, dont il ne contestait pas la bonne foi, mais la compétence, et dont il raillait la crédulité à mon sujet. Il continuait ainsi :
Or, le fait en question est on ne peut plus invraisemblable, et
MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.
celui qui a réfléchi un tant soit peu au fonctionnement des asiles d’aliénés, après lecture de la loi et des réglements qui régissent les établissements, ne peut admettre un seul instant la possibilité d’une pareille suite de méprises et d’erreurs de la part d’hommes honnêtes d’abord, compétents ensuite en matière d’aliénation mentale. Il faudrait supposer la complicité d’un grand nombre de fonctionnaires, tous passibles devant la loi en cas de séquestration arbitraire, suppression de correspondances, etc....
a ... A chaque plainte, on répondait par un redoublement de surveillance ; on la fouillait pour lui ôter tout moyen de correspondre avec V extérieur ; on allait jusqu'à murer la fenêtre de sa cellule ! ! ! »
A. celui qui peut accepter comme réel un récit semblable, les réflexions ne peuvent manquer d’abonder contre le retour de semblables méprises. Aussi le naïf chroniqueur judiciaire s’épanche-t-il longuement en appréciations accusatrices de toutes sortes, etc.
Le docteur Laurent ne se préoccupait pas de savoir si ces faits étaient prouvés, et s’élevait fortement contre la prétention émise par son collègue, que le bon sens suffit pour reconnaître la folie, attestant « qu'il n’est pas de médecin d’asile à qui il ne soit arrivé de faire sortir des personnes admises sur le certificat de médecins non spécialistes, qu’ils reconnaissent bientôt ne pas devoir être soumises au traitement spécial que réclame la folie , » et il terminait ainsi :
On ne saurait trop rehausser le prestige et la dignité du médecin aliéniste. Et n'en déplaise au vulgaire, envieux de notre profession, ce serait aussi l'intérêt de ce même vulgaire: car si depuis longues années on avait écouté davantage les conseils de
toutes sortes du corps médical, la société n’en serait pas arrivée au point de démoralisation que nous constatons aujourd’hui avec tant d’amertume.
Docteur Laurent,
Ex-médecin en chef d’asiles d’aliénés.
{La fin au •prochain numéro.)
Voici la réponse que j’adressai immédiatement au docteur Laurent, par l’intermédiaire de la France médicale, qui l’inséra dans son numéro suivant :
Orléans, 5, rue de la Grille. — 14 août 1871.
Monsieur le docteur,
Je m’empresse de répondre à un article de vous, inséré dans le n° 16 de la France médicale , en date du 12 août
Cet article me concerne.
Je déclare qne tout ce que j'ai placé sous les yeux de l’Assemblée nationale est complètement vrai. Je ne me serais pas permis de porter des plaintes semblables aux représentants de la nation, sans être en mesure de prouver de la manière la plus incontestable que tout ce que je dis est exact, et que j’ai plutôt .atténué qu’augmenté le récit très-restreint que j’ai publié.
Si je n’ai cité ni le nom des coupables, ni celui des asiles dans la pétition que j’ai adressée à MM. les députés, à la presse, et dont je vous envoie un exemplaire, c'est que j'ai cru convenable de ne rendre compte de ces noms qu'à ceux qui ont le droit et le devoir de les connaître.
Je ne veux émettre aucune opinion personnelle sur le icompte de ceux qui ont joué un rôle plus ou moins favorable lans ce triste épisode de ma vie.
Je dois seulement dire que j'ai rencontré quelques hommes Je cœur dont le bon vouloir a été entravé par des difficultés
administratives, et qui n'ont pu qu’adoucir rna captivité tout en' la maintenant, parce qu'on m’avait placée dans l’impossibilité absolue de rentrer dans le monde, en me dépouillant de tout ce que je possédais, en ne me laissant ni effets, ni argent, ni domicile, ni papiers, ni nom, et en publiant ma mort.
La justice seule pouvait intervenir ; mais c’était une cause t extrêmement grave, compromettante pour tous. J’étais Parisienne, et les administrations de province se refusaient à rechercher le nom et l'identité, à s’occuper des affaires d une pensionnaire dont le prélet de la Seine seul était responsable.
Voilà ce qui m’a successivement fait passer de département en i département, personne ne se souciant de me garder.
Vous le dites avec raison, Monsieur le docteur : une trèsgrande légèreté préside aux certificats d’aliénation mentale. Mais comment sont remis en liberté les individus reconnus avoir été soumis à tort au régime des aliénés, et que tout aliéniste, ditesvous, a rencontrés dans sa pratique? Reçoivent-ils un certificat de non aliénation donnant droit à une réhabilitation? ou, pour ménager la susceptibilité d’un confrère, sont-ils forcés, comme moi, de sortir subitement guéris d'une maladie mentale n’ayant pas existé ?
Vous avez, dites-vous, une expérience de quinze années de séjour comme médecin dans les asiles d'aliénés. — J’en ai une de quatorze années comme malade.
Vous niez ma correspondance interceptée, ma fenêtre murée, parce qu'il ne vous parait pas possible ni vraisemblable qu'on se soit livré à de pareilles énormités.
Permettez-moi de vous dire, Monsieur le docteur, que tous les médecins aliénistes en sont là. Ltu moment où une chose ne leur parait pas ordinaire, ils s’écrient : « Folie! » et ils certifient sans plus d’examen.
Je vous prends donc vous-même en témoignage contre vous.
Vous traitez de « naïf, le chroniqueur judiciaire qui s'épanche longuement en appréciations accusatrices. *
Vous citez des improbabilités.. .
CHAP. XVII. — PÉTITION A l’ASSËMB'LÉE NATIONALE. 373
J'ai été victime pendant quatorze ans de cette manière de s'assurer d’un état civil et mental.
Vous niez des faits, sans savoir ni où ni comment ils se sont accomplis, sans me connaître, sans demander le nom ni des préfets qui sont intervenus, ni des directeurs, ni des docteurs qui ont agi. Vous me condamnez d’un trait de plume, sans m’entendre, sans enquête !
Parce qu’il existe des malades qui dans leurs divagations disent des choses analogues à celles que je publie, s’en suit-il que je sois folle et que ces faits n’existent pas? La médecine spéciale ne peut-elle distinguer la différence qui existe entre une femme dénonçant des actes réels, de sang-froid, preuves en main, tout incroyables qu’ils puissent être, et la pauvre insensée avec laquelle vous et les vôtres me confondez?
En vous répondant, Monsieur le docteur, je défends à mon tour ceux qui m’ont défendue. Je dis avec vous que la science aliéniste est clairvoyante, si ses adeptes peuvent se passer de tout examen !
La question d’aliénation mentale n’est que secondaire pour moi en ce moment. Il s’agit d’une séquestration criminelle; d’un placement effectué contrairement aux lois et aux réglements; de soustraction d’argent, d’actes civils, de papiers de famille et d’affaires, commise par des employés d’administration; de ma mort annoncée dans le monde, sous mon nom civil et connu, tandis qu’on me cachait sous un autre nom dans les asiles; et de la spoliation de tout ce que je possédais.
Voilà des crimes, des crimes commis sous la garde des préfets, des administrations, des directeurs, des docteurs, sous la surveillance et la responsabilité de la justice.
Pardonnez-moi, Monsieur le docteur, si je profite de l’occasion que vous m'offrez en attaquant ma véracité, pour me défendre à la fois près de vous et près des personnes que votre article doit avoir impressionnées défavorablement contre moi. Vous me paraissez, tout en cherchant à disculper vos confrères, être extrêmement de bonne foi, et j’aime à croire que vous ne vous refuserez pas à un examen sérieux de ce qui me concerne»
Il suffit d'un honnête homme pour faire rentrer bien des hommes égarés dans la bonne voie, et j'espère que vous me permettrez de compter sur vous pour cela.
Veuillez, Monsieur le docteur, recevoir l'assurance de ma haute considération.
Signé: Hersilie RouŸ.
Le rédacteur en chef accompagna ma réponse de cette conclusion :
En nous adressant la lettre qui nous a valu celle qu'on vient de lire, M Laurent nous en annonçait une autre qui n'est pas arrivée et dont l’utilité, au point où le débat se trouve inopinément porté, me semblerait d'ailleurs plus que douteuse. Je clorai donc la discussion avec cet intraitable et trop malavisé correspondant, sans répondre à des phrases toutes faites « sur la presse légère et sur les journaux de médecine qui, oubliant la gravité traditionnelle, vont puiser à des sources impures. » Je rappellerai seulement à M. Laurent qu'un fait est toujours un fait, d’où qu'il vienne, où qu'il se produise, du moins aux yeux des médecins ordinaires Ce n'est pas ma faute si pour les médecins aliénistes la marque de fabrique fait seule la qualité des marchandises, ni si cette même catégorie de médecins parait tant tenir à la casuistique d'une école qui prétend que « péché caché est à moitié pardonné. »
Il est grand temps, hélas ! de ne plus rien cacher du tout.
Docteur J. Lapeyrère.
La discussion en resta là, en effet. Malgré mon invitation à s’assurer, par lui-même et par 1 examen de mes pièces, de l’exactitude des faits que j’avançais, je n’entendis plus jamais parler du docteur Laurent.