‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 62 sur 86 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Ma pétition . — M. Tailhand, premier rapporteur.

M. Tailhand avait étudié mon affaire avec toute la sagacité d’un magistrat expérimenté, et le dépouillement de mon dossier au ministère de l’intérieur lui avait apporté la preuve de tous les faits que j’avais avancés.

J’ai passé une partie de ma journée à lire et à noter tous les documents qu’il renferme (1), — écrit-il le 9 octobre 1871 à M. le Normant des Varannes. — Dans leur ensemble ils éclai- •rent cette malheureuse affaire d’une lumière très-vive, et permettent de se faire une opinion aussi exacte que possible sur les nombreux incidents qui ont signalé la conduite des divers personnages qui ont provoqué la séquestration dont MUe Rouy a été l’objet, et de ceux qui l’ont autorisée et maintenue. J’y ai trouvé des indications très-utiles sur la manière dont son enlèvement s’est effectué, ainsi que sur les circonstances qui l’ont accompagné.

(•n Je possède ces notes si précieuses sur lesquelles M. Tailhand ^dressé son rapport,

Il n’est pas douteux aujourd’hui que cette grave mesure a été prise sans enquête préalable, et qu’elle n’a été constatée par aucun procès-vei bal régulier. Il n’existe aucun indice pouvant établir que Mlle Rouy se soit jamais livrée, avant le 8 septembre, à un acte quelconque de nature à laisser supposer que sa sécurité personnelle ou celle de tiers fût compromise en quoi que ce soit. Deux ou drois témoins, entendus par le commissaire de police chargé de procéder à l'information de 1869, rapportent bien certaines rumeurs qui se seraient répandues en sens contraire, mais ils ne précisent rien. M. le docteur Pelletan, qui reconnaît ne l'avoir jamais vue antérieurement au jour où il s'est acquitté du mandat à lui donné par M. Daniel Rouy, déclare avoir vu dans la chambre de Mlle Rouy des tentures noires qui en garnissaient les murs, une sorte d’autel orné de nombreuses bougies auprès duquel se trouvaient plusieurs caisses en forme de cercueil, recouvertes de draperies blanches.

On sait ce qu’il en était de ces prétendus cercueils., œuvre de l’imagination de ma concierge, dont M. Pelletan n’a eu l’idée de se servir qu’en 1869 ; son certificat d’entrée à Charenton eût été moins vague, s’il m’eût trouvée, comme il l’a dit plus tard, en extase devant cet attirail bizarre qu’il n’aurait pas manqué de signaler.

Un point choquait la rectitude d’esprit de mon rapporteur : c’était celui des avertissements que j’avais reçus, et dont les précautions que j’avais prises démontraient la réalité.

Ces avis officieux — continuait-il — ne lui seraient-ils pas arrivés de la part de M. Laurency Rouy, son cousin, qui aurait surpris dans la conversation de M. Claude-Daniel Rouy la pensée de faire enfermer sa parente, dont il considérait ou affectait de

considérer la raison comme profondément altérée? Et ce donneur d’avis officieux n’aurait-il pas employé l’intervention d’une dame de charité du quartier, Mlle de Grozelier, qui ne serait autre que la dame noire en question? On a cherché dans l'enquête administrative à se procuier le témoignage de MUe de Gro zelier, retirée à Paris chez les dames du Sairit-Sacrement; mais cette dame, parvenue à un âge avancé, n’a pu fournir aucune donnée un peu certaine, la mémoire lui faisant défaut.

La lettre de Mlle de Grozelier citée, chapitre iv, affirme de la façon la plus précise que jamais il n’a été fait aucune démarche auprès d’elle, et, ainsi que le dit fort bien M. Tailhand, enlève une arme puissante aux mains de mes adversaires.

Mon zélé rapporteur rechercha avec soin, dans le dossier de l’intérieur, quelques-unes de ces lettres délirantes dont j’avais été, disait-on, si prodigue. Il n’en put trouver aucune antérieure à mon incarcération.

La première mention relative à cette circonstance très-importante se trouve dans un procès-verbal du commissaire de police du quartier du Mont-de-Piété, en date du 4 août 1855, signalant la remise à lui faite, par un ouvrier employé à la Salpêtrière, de trois lettres écrites par MUe Rouy à son adresse, et qui témoignent de la façon la moins équivoque de son aberration.

On a vu, chapitre vu, ce qu’étaient ces lettres; mais devant les nombreux certificats concluant à l’aliénation, M. Tailhand, reconnaissant l’inutilité d’une lutte où on le déclarerait incompétent pour des faits passés loin de tout contrôle, dans le secret des asiles, prétendait s’en faire une arme en ma faveur, et en prouvant ma par-

MÉMOIRES D’UJvE ALIÉNÉE.

faite sanité d’esprit avant et après ma séquestration,

démontrer toute l’horreur de eette séquestration, dont la rigueur et l’injustice m’avaient exaspérée au point de me troubler momentanément l’esprit.

Ce n’est point ainsi que je l’entendais ; mais une fois qu’il aurait été prouvé officiellement que je n’étais pas folle avant d’ètre enfermée, je me faisais fort de prouver, selon l’opinion des nombreux docteurs avec lesquels j’étais en relation habituelle, que si je n’étais point folle après, c’est que je ne l’avais jamais été.

Mon rapporteur trouva dans ce dossier de minutieux détails sur mes quatorze années de séquestration; les lettres du directeur de Fains et du préfet de la Meuse, constatant les violences dont j’avais été l’objet; et des pièces qui lui firent me rendre dès l’abord le nom de Rony et dire : c< Je suis très -fixé sur tout ce qui se rapporte à l'état civil. »

Je ne pouvais mieux demander, et il ne me restait plus qu’à hâter de tous mes vœux, à presser de tout mon pouvoir le rapport à l’Assemblée nationale.

Une année entière s’écoula cependant en recherches de toutes sortes, travaux, correspondances, etc. M. et Mme le Normant allèrent successivement à Versailles conférer avec M. Tailhand, lui montrer les originaux de mes pièces que je ne voulais à aucun prix confier aux hasards de la poste. Un photographe d'Orléans, M. Richou, avait eu la bonté de reproduire gratuite-

ment mes actes, ainsi que le portrait de l’album, et de me photographier également telle que j’étais devenue avec les années et la souffrance. Je me plais à reconnaître ici l’extrême bienveillance que j’ai rencontrée dans toutes les classes de la société, où chacun m’est venu en aide de sa bourse, de ses démarches ou de son travail; sans les nombreux copistes bénévoles que j’ai rencontrés, je ne serais jamais venue à bout de l’énorme quantité de dossiers qu’il me fallait envoyer à tous ceux qui s’occupaient de moi.

Il me vint alors un auxiliaire aussi puissant qu’inattendu. M. le procureur général d’Orléans, auquel le ministre de la justice avait demandé un rapport sur mon compte en novembre 1868, avait eu le tort ou de signer trop légèrement l’œuvre d’un subalterne, ou de ne se renseigner que près du docteur Payen. Ce qu’il avait appris depuis avait bien modifié son opinion ; il regrettait d’avoir empêché le ministère de donner suite à ma plainte, et en magistrat intègre, désireux de concourir à la découverte de la vérité, il donnait à M. le Normant des Varannes la déclaration suivante, qui constate ma suppression d’état :

Orléans, 3 juin 1872.

Le procureur général près la cour cour d'appel d’Orléans atteste, aux fins qu'il appartiendra, que .Mlie Hersilie Rouy a été plusieurs années, sous le nom de Chevalier, pensionnaire à l’asile d’Orléans, et qu’elle en est sortie sur un certificat de guérison.

Tenaille d'EsTAis.

MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.

11 l'accompagnait de la prière à MM. les directeurs de Charenton et de la Salpétrière de communiquer à M. le Normant les dossiers me concernant.

Celui-ci écrivait le 5 juin :

Je viens de passer trois heures au moins à prendre la copie des curieux documents du dossier de Charenton, et il abonde en pièces importantes pour Hersilie; il y a du Durangel, du Mettetal, et curieux; des rapports, des lettres Pelletan, et enfin l'historique parfaitement constaté de la remise des papiers à la sœur, la date; M. Cochin a agi, et beaucoup. Demain j espère obtenir communication du dossier de la Salpêtrière.

On comprend de quelle utilité ces relevés furent pour mon rapporteur. C’est à M. Tenaille d'Estais également que je dus la communication de mes certificats d’Auxerre, et de tout ce qui se rapporte à la vente de mon mobilier.

Enfin, en juillet 1872, M. Tailhand nous écrivait ;

Je vous promets de faire mon rapport au retour de l'assemblée et dans une des premières séances.

Je note ici une grosse affaire pour moi : mon déménagement; la maison de la rue de la Grille étant reprise par le propriétaire, il me fallait absolument la quitter. Je m’installai, 29, rue des Charretiers, chez les demoiselles Moufflet, qui purent se charger de ma nourriture, ayant en même temps que moi quelques autres dames pensionnaires, et chez lesquelles je suis

encore.

Me voyant entre les mains d’un rapporteur qui cherchait si consciencieusement les moyens de s’éclairer, et que l’on secondait si bien de tous côtés, M. Claude- Daniel Rouy comprit la nécessité de se défendre et lui envoya, le 24 octobre, un mémoire où, après avoir réédité toutes ses calomnies de 1864, 1868 et 1869, il disait :

Jusqu’à présent, disciple bien convaincu de mon maître et ami, M. Émile de Girardin.je n’avais, comme il me le conseille, répondu que par le mépris à toutes ces sottises (ma pétition). Peut-être ai-je eu tort, puisque leurs échos se sont fait entendre dans toute la France et que vous-même, Monsieur le président, vous avez cru devoir vous charger de les examiner et d’en faire un rapport à l'Assemblée nationale. Eh bien! Monsieur, vous penserez certainement comme moi, dans votre conscience de magistrat, que l’expression de la vérité doit avoir la même publicité que l’assertion du mensonge, et qu’il ne sera que de toute justice de la proclamer officiellement et bien haut.

Je n’en demandais pas davantage; seulement on avait jusqu’ici accepté comme vérités les assertions de mes ennemis, ou tout au moins de mes adversaires, car, excepté mon frère dont je ne m’explique pas l’acharnement, je n’étais en butte à aucune animosité personnelle ; on ne m’accablait que pour s’exonérer, et je demandais à être jugée sur des preuves. Sauf l’acte de décès de sa mère, qui pouvait être l’objet d’un jugement rectificatif de mon état civil, mais qui ne modifiait en rien ma situation présente et acquise, M. Rouy n’apportait que des affirmations dont la fausseté était

depuis longtemps démontrée : nombreux témoins de ma folie réclamant ma séquestration, ses bontés méconnues, mes prodigalités, mes désordres de conduite, etc. Il ne varie que sur un seul point : jamais il ne m’a contesté le nom de Rouy, au grand jamais (1) ; c’est moi qui ai pris celui de Joséphine Chevalier pour mieux me cacher, après être sortie ou m’ètre évadée de la Salpêtrière; de là vient qu’on me l’a attribué en m’y réintégrant. Sans m’attacher à ce qu’il y aurait de bizarre à ce qu’un établissement inscrivit sur ses registres le nom de guerre pris par une folle en rupture de ban, à la place de celui sous lequel on l’avait reçue, je renverrai le lecteur aux chapitres xm et xiv, où se trouvent les lettres de M. Rouy à MM. le Normant et Boisbourdin, et à l’article des Débats affirmant que je ne m’appelle que Chevalier.

Mais M. Rouy comptait sur des appuis plus sérieux

(1) On sait à quoi s’en tenir sur ce point; mais voici une pièce officielle; c’est la soumission sur papier timbré du supplément de pension payé par M. Rouy à l'asile d'Orléans:

« Ville-d’Avray, 14 septembre 1864.

« Je soussigné, Claude-Daniel Rouy, propriétaire, etc., m'en- « gage, en qualité de bienfaiteur de Mllc Hersilie Chevalier, à « payer annuellement, etc..., sous la réserve expresse du silence « envers l'obligée. »

Ce silence devait être une garantie contre moi; mais toutes les pièces me concernant à l’asile d'Orléans fuient transmises administrativement à M. Tailhand, sur sa demande.

que son éloquence; sur la solidarité des bureaux, des administrations et des médecins, et en offrant à mon rapporteur communication de la correspondance, il ajoutait :

Pour pouvoir juger à fond cette affaire, vous pourriez d’abord avoir des renseignements de M. Mettetal, votre collègue à l’Assemblée nationale, qui, bien avant l’incendie de la Préfecture, a eu toutes les pièces en main, qui a vu la demoiselle Rouy, et a étudié son affaire dans ses plus petits détails et à toutes ses phases.

Selon M. Rony, j’avais profité de l’incendie de la Préfecture de police pour lancer ma pétition en croyant anéanti « le volumineux dossier où étaient accumulées depuis .tant d'années cl' incessantes réclamations folles, et d'incessants résultats scrupuleusement obtenus et toujours les mêmes , toujours négatifs. » Il se trompait, en comptant sur cet incendie pour réduire mon rapporteur aux seuls renseignements de M. Mettetal. Le dossier entier avait été remis au ministère de l’intérieur dès la fin de 1869, et c’est en le compulsant, comme on l’a vu au début de ce chapitre, que M. Tailhand avait établi son opinion.

Cependant M. Rouy et ceux qui s’étaient rendus solidaires de ses agissements envers moi, comptaient si bien avoir convaincu ou intimidé mon défenseur, que l’annexe au feuilleton n° 358, du 21 novembre 1872, portait cette mention :

Pétitions que la commission, à l'unanimité, propose d’écarter

par la question préalable, conformément à l’article 35 du réglement : n° 381, la demoiselle Rouy, à Orléans.

Cette manœuvre échoua ; elle n’aurait pu réussir qu’en l’absence de M. Tailhand, sur laquelle on avait compté à tort, et dont le rapport était prêt. On s’y prit autrement.

Ici se place un fait tellement singulier qu’on aurait b?au jeu pour le mettre sur le compte de mon imagination malade; heureusement j’en ai pour garant M. le Normant des Varannes, qui le tient de la bouche même de M. Tailhand. Celui-ci avait emporté son rapport à l’Assemblée pour en donner lecture à ses collègues de la commission, après la séance. Il trouva son portefeuille vide : le rapport lui avait été subrepticement enlevé ; nulles recherches ne le purent faire retrouver.

Il fallait recommencer ce travail sur nouveaux frais, { d’après les notes éparses dans tous les dossiers qui lui avaient servi à le faire. Membre de la commission des I grâces, ainsi que de celle des pétitions, M. Tailhand était accablé de besogne, découragé peut-être aussi un peu par cette preuve d’une lutte acharnée qui ne reculait devant aucun moyen pour empêcher la lumière de se faire.

Il s’en occupa cependant, et la lettre suivante de M. Dumarnay, député du Finistère, à M. le Normant des Varannes, prouve que si ce rapt avait retardé le moment où justice rne serait rendue, rien

n’était venu ébranler les convictions de mon rapporteur :

« Versailles, 7 juillet 1873.

« .... J’ai bien reçu ta lettre avec les documents qui l’accom- « pagnaient, concernant Mlle Rouy. J’en ai pris connaissance, et « je crois rêver en lisant l’exposé des faits contenus dans ton « mémoire au procureur général de Paris. Est-il bien possible « qu’en France, au XIXe siècle, de pareilles iniquités aient pu « se perpétuer pendant plus de dix ans !

« Je connais beaucoup mon collègue, M. Tailhand, président i< à la cour de Nîmes, qui est chargé du rapport de la pétition ; n les intérêts de MIle Rouy ne pouvaient être confiés à de meil- « leures mains: M. Tailland est un homme très-éclairé et très- « ferme, et qui jouit d’une grande estime dans l’Assemblée. Je « l’ai entretenu de cette étrange affaire et me suis assuré cc qu’il la possède admirablement dans tous ses détails. Tu peux « être certain que son rapport signalera et qualifiera sévèrement « toutes les illégalités dont cette triste affaire abonde; il conclut « au renvoi au Ministre de la justice, et tu peux être certain « que ce renvoi sera prononcé sans que personne ose élever la « voix en faveur des trop nombreux personnages, plus ou moins « compromis dans cette affaire.

« Il parait certain que c’est un frère de Mlle Rouy qui a pris « l’initiative de cette odieuse persécution; cependant, je ne vois « pas bien son intérêt. Mlle Rouy n’avait pas de fortune péril sonnelle, et je ne vois pas qu’elle fût appelée à recueillir « de succession qui pût exciter la convoitise de son frère. R « y a sans doute des motifs de haine ou d’intérêt que Mlle Rouy « doit connaître, mais qui, dans aucun cas, ne peuvent même « atténuer les actes criminels dont elle a été si longtemps vieil time.

& Nous sommes à la veille des vacances, et l’Assemblée a tan • « d’affaires urgentes à expédier avant sa séparation, que je ne « puis croire qu'aucune séance soit désormais consacrée aux

« rapports de pétitions; ce n’est donc qu’à notre rentrée, au « mois de novembre, que cette affaire pourra être soumise à « l’assemblée.

« Je puis te donner l'assurance que j’y donnerai toute mon « attention, et que je la recommanderai aussi à l’attention de « tous les collègues avec lesquels je suis en relations.

« A. Dumarnay. »

Cependant, je n’étais pas seule en jeu dans cette lutte sans merci où l’on ne se faisait pas faute de se servir d’armes déloyales; on savait bien quels services m’avait rendus, me rendait journellement M. le Normant, dont on ne pouvait récuser le témoignage et les travaux aussi facilement qu’on eût empêché de lire mes lettres en disant : « Elle est folle ! c’est une affaire déjà dix fois jugée ! s

A diverses reprises on l’avait averti qu’en continuant à me prêter son concours, il risquait sa position, dont il avait le plus grand besoin cependant. Ne voulant à aucun prix abandonner ce qu'il regardait comme un devoir de citoyen et d’honnête homme, mais tenant à se mettre, aussi bien que moi, sous la sauvegarde de l’opinion publique et de celle particulièrement compétente des principaux magistrats de la ville, il leur soumit un résumé de mon affaire avec pièces à l’appui, les engageant à l’étudier et à lui en donner leur avis. Il s’agisssait là d’un grand intérêt général, de la liberté individuelle mal sauvegardée par la loi, de l’insuffisance et des vices du

régime auquel étaient soumis les aliénés; mon cas particulier n’était que la démonstration de ces tristes vérités.

Deux présidents et six conseillers à la Cour d’appel vinrent, par leur appréciation motivée, donner une grande force à mes revendications et former autour de mon dévoué défenseur comme une garde d’honneur le garantissant contre les sourdes menées, les animosités inavouables de certains personnages qui, sans que je susse pourquoi, m’étaient devenus hostiles après s’être proclamés bien haut mes protecteurs. Mais laissons cela : je ne veux me souvenir que de ceux, bien plus nombreux, qui me sont restés bons et secourables jusqu’au bout.

M. le Normant fit quelque temps, après un nouveau voyage à Versailles; M. Tailhand lui lut son rapport, auquel il ne restait plus qu’à mettre la dernière main, et lui promit de ne rien négliger pour saisir le moment favorable de le porter à la tribune. Il lui écrivait le 10 février 1874 :

Obtenez de Mlle Rouy qu’elle veuille bien patienter encore un peu; je tiens plus que vous ne pensez à lire mon rapport.

Cependant, le rapport n’arrivait toujours pas, et Mme ]e Normant se rendit à Versailles pour presser de nouveau M. Tailhand. Elle le trouva dans les meilleures dispositions et au moment d’obtenir un supplément d’informations des plus inattendues. On lui avait pro-

mis communication d’un dossier confidentiel qui existait, disait-on, sur mon affaire.

Notre- impatience et notre curiosité de connaître ces mystérieux documents étaient extrêmes ; nous en fûmes pour nos frais. Nous ne pûmes même savoir si M. Tailhand les avait vus ou pas vus. Je ne sais si c’est prévention de ma part ; mais à partir de ce moment, et des détails que Mme le Normant lui avait donnés sur certaines circonstances de ma jeunesse, sur la position exceptionnelle que j’avais eue à Blois, de 1830 à 1833, alors que j’y étais institutrice chez Mme de Galard de Zaleu, sœur de M. de Pradel, chambellan de Louis- Philippe, M. Tailhand n’eut plus aucune envie de faire son rapport. J’en trouve la confirmation dans une réponse qu’il m’adressait le 24 avril 1874:

Mademoiselle,

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire m'a causé un profond sentiment de chagrin.... Vos malheurs passés, votre situation présente vous ont assuré mon plus profond dévoùment, et je vous prie de compter absolument sur la persistance de mes efforts pour vous faire accorder enfin un dédommagement aux souffrances imméritées que vous ave : subies...

Hélas! ainsi que je le pressentais, ce n’était plus justice, mais assistance que M. Tailhand poursuivrait pour moi, et j’en eus la preuve, aussitôt sa nomination comme garde des sceaux. Son collègue de l'intérieur, M. de Fourtou écrivit au préfet du Loiret

d’en terminer avec mon affaire et avec moi, en m’offrant une pension dont le chiffre fut laissé en blanc, ainsi que je l’ai su depuis.

M. le préfet mit en mouvement M. Vilneau, manda à son cabinet M. le Normant, lui dit que le ministère était disposé à entrer en arrangement avec moi ; que ma pétition allait être reculée indéfiniment par la nécessité de nommer un nouveau rapporteur ; qu’il valait bien mieux, malade comme j’étais, en finir, m’assurer une existence tranquille pour mes dernières années ; et il lui demanda quelle pension lui semblait nécessaire pour cela.

M. le Normant répondit que je tenais avant tout à être réhabilitée, à ce que mon affaire fût portée à la tribune, afin que la justice se prononçât, qu’on sût ce qu’il avait été possible d’accumuler contre moi d’abus de pouvoir et d’illégalités en quatorze ans de détention arbitraire, et que je recommencerais patiemment avec un nouveau rapporteur le travail qui avait amené la conviction du premier. Il demandait donc pour moi, en attendant les dommages-intérêts auxquels j’avais droit, simplement de quoi vivre, 100 fr. par mois. Le ministère en accorda 125 et les fit partir du 1er janvier.

Je n’étais pas tout à fait de l’avis de mon défenseur. Sachant que la considération se mesure facilement à l’argent dont on dispose, je pensais qu’on aurait eu une plus haute idée de mes droits en voyant un chiffre plus élevé à la pension qui me permettrait d’attendre et de

les faire valoir. Mais l’essentiel était de ne pas avoir entravé ma liberté d’action, et c’est ce que je précisai en écrivant sans tarder à M. Tailhand :

Orléans, 29, rue des Charretiers, 11 juin 1874.

Monsieur le Ministre,

Il se passe en ce moment une chose si étrange, que, malgré mon désir de ne pas vous troubler au milieu de vos grandes et multiples occupations, je crois devoir vous en informer ; cela vous fera comprendre bien facilement comment et pourquoi ôn a muré ma fenêtre alors qu'on m’avait sous la main et qu'on n’avait qu’un ordre à donner ; pourquoi on a cherché à me faire enfermer de nouveau, à me faire passer pour folle au moment où j'ai publié ma pétition. On ne l'ose plus; on s’y prend autrement.

Je laisse à M. d’Aboville le soin de vous donner tous les détails; je me borne à vous dire en hâte que M. le préfet du Loiret a dit : 1° que vous ne trouviez pas à propos de faire mon rapport, faute de savoir le mobile (1) ayant poussé M. ftouy à me faire enlever; 2° que M. le Ministre de l'intérieur me fait faire parM. Durangel la proposition d'entrer dans un établissement de bienfaisance aux frais de l’Assistance publique, à la condition de .me taire sur le passé et de retirer ma. pétition.

C’est M. le président Vilneau qui a été mis en mouvement pour arriver à cette transaction à laquelle j’étais loin de m’attendre, je l'avoue. — Jusqu'à présent. Monsieur le Ministre, j'ai compté sur vous, sur votre parole. Vous avez réclamé des secours pour moi de M. le Ministre de l’intérieur, et ils m'ont

(1) On a vu au commencement de ce chapitre (lettre de M. DumarnayJ que ce manque de mobile apparent ne lui semblait pas alors devoir entraver l'action de la justice. Si l'on n'y trouvait pas de motif sérieux, le crime contre moi n’en était pas moins patent, ainsi que ses désastreuses conséquences.

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été accordés sans aucune- condition, bien que j’aie pris chaque lois la précaution de bien expliquer que je ne les réclamais qu'en attendant le rapport.

Vous voilà ministre... Mon espoir en vous devient d'autant plus grand... Et c’est à ce moment qu’on m’impose le silence et le retrait de ma pétition !

Je n’y comprends rien; mais le doute n’est plus possible. Vous le saurez en parlant à M. d’Aboville, qui a vu tout le dossier de cette incroyable aventure.

Je crois qu’on va procéder à la nomination d’un nouveau rapporteur de ma pétition. J’ose espérer, Monsieur le Ministre, que vous voudrez bien être assez bon pour vous entendre avec lui, pour lui confier votre rapport qui, à part ce nouvel épisode, qui y donnera encore plus de poids, restera ce qu’il est, car je ne vends pas mon silence, et le rapport se fera.

Veuillez, Monsieur le Ministre, agréer, etc.

HersiLie Rouy.

M. le vicomte d’Aboville qui, comme on le voit, n’avait cessé de me continuer ses bons offices, accepta la tâche de rapporteur de ma pétition et eut à ce sujet, avec M. Tailhand, .une conversation dont le sens ressort suffisamment de cette lettre que je crus devoir lui adresser ensuite :

Orléans, 22 juillet 1874.

Monsieur le Ministre,

M. le vicomte d’Aboville vient de me transmettre le conseil que vous avez bien voulu me donner, espérant ainsi que cette pension éventuelle que je dois à votre bienveillante et puissante intervention, me sera continuée, si rien ne vient contrarier ceux qui, sur votre demande, veulent bien me faire aumône pour éviter de me faire réparation. Je sais apprécier le sentiment de bonté qui vous a dicté ces paroles, Monsieur le Ministre, et

MÉMOIRES D’ÜNE ALIÉNÉE.

je vous en suis profondément reconnaissante. Mais le malheur que vous voudriez m’éviter peut arriver par le caprice d'un nouveau ministre, ou même d'un employé, et si je ne vous ai plus là pour me soutenir et me relever, je puis être brisée pour toujours.

Ma sécurité exige donc, non pas un rapport ménageant l’un ou l'autre, mais un rapport mettant sous les yeux de tous les épouvantables tortures de vingt années de mon exislence, l'horrible position où je suis, manquant de tout, n’ayant ni un lit ni un siège, que ceux que la charité me prête. Tant qu'un rapport n’aura pas fait connaitre les monstruosités qui ont été accomplies par des fonctionnaires dans des établissements publics, n’aura pas constaté les crimes qui ont été commis sur une femme inoffensive, le désordre et le mauvais vouloir dont j'ai été victime, les mensonges honteux auxquels on a recours pour m’accabler ; tant qu'il n’aura pas été établi publiquement qu’on ne peut me reprocher que des lettres véhémentes, éti anges, inexplicables, dues à mon excessive indignation et à la position qui m’était faite, je serai exposée à être non seulement traitée avec mépris et défiance, comme une insensée, mais encore à retomber dans ces gouffres affreux dont je ne suis sortie que par miracle.

Tant qu’une transaction judiciaire ne sera pas intervenue pour me faire obtenir, soit à l'amiable, soit par le fait des tribunaux, une réparation convenable et irrévocable, je serai à la merci des hommes qui, depuis vingt ans, se font un jeu de ma misère et de ma souffrance.

Mon rapport se fera donc, Monsieur le Ministre ; il se fera le plus tôt possible, car je ne puis m’abuser sur la durée d un secours aussi éventuel, ni m'accoutumera un repos, à une tranquillité dont j’ai si grand besoin, et qui cependant me perdraient si je m'y laissais aller avant d’avoir assuré mon sort.

J’espère, Monsieur le Ministre, que le rapport de M. le vicomte d’Aboville sera fait pendant que vous êtes encore au pouvoir, et que par vous j’obtiendrai enfin une justice qui ne peut m être refusée.

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M. TAILIIAND, PREMIER RAPPORTEUR. 393

Je ne croyais pas, ayant porté plainte aussitôt ma sortie des I asiles, n’ayant jamais interrompu cette plainte, qui est restée trois ans entre vos mains, je ne croyais pas qu'il pût y avoir prescription pour crime. Mais laissez-moi vous le dire, Mon- ] sieur le Ministre, je ne mets M. Rouy qu’au second plan, et ce ! sont ceux qui m’ont tenue enfermée auxquels je demande compte avant tout.

M. Rouy a été caché pendant quinze ans. S’il n’avait pas écrit,

I s’il n’avait pas agi d'une manière aussi dégradante pour m’accabler, nul n’aurait songé à lui. Il s’est accusé lui-même. Il se défend par de honteux mensonges; il se met à couvert sous la responsabilité des autres, et sème sur sa propre famille la honte et le scandale, pour me perdre près de ceux qui s’intéressent à moi; il s’est adressé, il y a moins de deux ans, à vous-même.

Si la justice est impuissante à punir de tels crimes, parce que ces crimes se sont accomplis dans des établissements ministériels et non dans un domicile particulier ; si elle ne peut faire obtenir réparation à la victime ; s’il faut que celle qui a été dépouillée se contente d'une aumône qu’on peut lui retirer, — qu'est donc la justice en France, Monsieur le Ministre?

Laissez-moi alors en appeler d’autant plus à l’Assemblée nationale, lui soumettre un état de choses aussi effroyable, lui demander un secours que la justice ne peut m’offrir ! Et si tout me manque, M. le vicomte d’Aboville ne me manquera pas. Sous sa protection, j’ouvrirai une souscription et je poursuivrai civilement. Contre ces poursuites, du moins, la prescription ne me sera pas opposée, et l’effet du rapport aura ému l’opinion publique, assez, je l’espère, pour sauvegarder mon indépendance et ma liberté.

'Veuillez agréer. Monsieur le Ministre, l’assurance de ma profonde et respectueuse reconnaissance

Hersilie Rouy.

J’adressai, le même jour, la lettre qu’on va lire à l’administration des hospices d’Orléans :

Monsieur le Président,

Messieurs les Administrateurs,

Je me fais un devoir de vous faire connaître qu'à la requête de M. Tailhand, garde des sceaux, ministre de la justice; sur la pressante recommandation de hauts dignitaires, entre autres de M. le comte Benoist d’Azy, vice-président de l’Assemblée nationale; de Msr Dupanloup, évêque d’Orléans; du Conseil général; de MM. les députés et du préfet du Loiret, M. le Ministre de l’intérieur vient de m'accorder une pension annuelle de 1,500 fr.

Chacun de vous, Messieurs, sait que M. Tailhand était le rap-i porteur de ma pétition à l’Assemblée nationale ; qu'après une longue et consciencieuse enquête, il a rédigé un rapport que les affaires publiques ont seules retardé, et qu'il doit remettre, avec les pièces à l’appui, à M. le vicomte d’Aboville, notre député, choisi par la commission pour le remplacer.

La puissante intervention de M. le garde des sceaux parle trop haut en faveur de cette cause exceptionnelle, pour que je ne sois pas fondée à espérer une entière réhabilitation, me permettant de reconquérir le respect et la confiance qu'une aussi longue et cruelle diffamation m’a fait perdre.

La part que vous avez prise dans ma libération, Messieurs,: ainsi que la bienveillante et bienfaisante protection dont vous avez bien voulu continuer à m’entourer jusqu'à ce jour, me font penser que vous recevrez avec plaisir l’annonce que je suis à l’abri des premières nécessités de la vie, jusqu'au jour de la justice et de la réparation.

Veuillez, Monsieur le Président, Messieurs les Administrateurs, agréer l'expression de ma reconnaissance et de mon respect.

Hersilie Rorv.

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