‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 8 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ABRÉGÉ DE MA VIE

bientôt ma sœur, ayant perdu sa pension, s’installa chez moi. Elle y fut à ma charge jusqu’au moment où, ayant suffisamment d’élèves, elle put me donner une petite indemnité de 50 fr. par mois.

J’aimais beaucoup ma sœur, à qui j’avais donné ses premières leçons et dont j’avais perfectionné le talent sur le piano; cependant, j’avoue franchement que je fus très-heureuse, plusieurs mariages que j’avais espérés pour elle ayant manqué, quand, m’étant trouvée malade de fatigue et obligée de garder la chambre, elle me quitta provisoirement pour prendre un petit pied-à-terre à la campagne, afin, disait-elle, — « de respirer un air plus pur. »

Je profitai de cet abandon pour l’amener à trouver qu’elle ferait mieux de rester tout à fait chez elle, parce qu’elle serait libre de se conduire à son idée, et j’obtins de mon père, avec une peine infinie, de lui meubler une chambre à coucher, lui faisant comprendre que cela vaudrait beaucoup mieux pour tout le monde.

Ma sœur Dachinka était une très-jolie petite brune, blanche et rose, vive, spirituelle, instruite, écrivant et jouant fort bien du piano: elle avait remporté tous lespremiers prix de sa pension. D’une nature ardente, violente, faisant de grandes scènes fréquentes, ayant besoin de mouvement, aimant à se mettre en évidence, à danser, à aller à cheval, elle ne regardait ni à la qualité du partner ni à celle de sa monture : le premier

cavalier venu et un bidet de Saint-Germain ou de Montmorency, tout lui était égal, pourvu que son besoin d’activité fût satisfait.

Naturellement, elle trouvait des admirateurs et des chevaliers servants.

Nos caractères étaient trop opposés pour que notre séparation nous fût pénible; d’ailleurs, nous étions voisines, et sa solitude ne fut pas longue : Jean Rouy, le fils aîné de mon frère, en était déjà fort amoureux. Il en devint fou et voulut l’épouser.

Mon frère, M. Claude-Daniel Rouy, ancien capitaine retraité en 1815 à l.’âge de vingt-cinq ans, chevalier de la Légion-d’Honneur, avait épousé, le 15 mai 1815, sa cousine germaine, Mlle Désirée Rouy, fille de M. Étienne Rouy, négociant raffineur, dont il était devenu l’associé. Sa maison ayant manqué, il avait été tour à tour directeur de la ferme de Coëtbo, de la manufacture de Foëcy, et enfin administrateur du journal la Presse.

Lors de notre arrivée à Paris, en 1823, nous sommes descendus rue Picpus, chez mon oncle Étienne Rouy. qui avait sa maison d’habitation à côté de sa raffinerie que mon frère dirigeait. De ce moment datent nos relations amicales et intimes. Nous dînions alternativement les uns chez les autres. Bien que mon frère eût vingt-quatre ans de plus que moi et ma belle-sœur dix-huit, ayant été élevée d’une manière fort sérieuse, ayant eu, toute jeune, charge d’enfants à diriger, ma

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