CHAPITRE IX
LES GALERIES d’aRGYI,L
Carry Waters adorait son amie et elle était heureuse et üère d’avoir fait sa connaissance ; aussi se promettaitelle, maintenant qu’elle était seule au monde, de la voir le plus souvent que cela serait possible. On était si facilement et si promptement à son aise avec Annie, qu’elle se sentit entraînée vers elle par un mouvement do sympathie foudroyante, et qu’elle se demandait souvent, avec étonnement, comment il était possible d’étre aussi accomplie.
Annie n’avait que le rez-de-chaussée dans la maison qu’elle habitait; l’appartement était bien meublé et elle possédait un piano dont elle était on état de jouer un peu lorsque l’idée lui en prenait. Elle n’était pas assez habile pour exécuter les morceaux tirés des opéras Italiens, mais elle pouvait jouer do la musique de danse avec une rapidité et un brio vraiment entraînants.
MÉMOIRES d’une BICHE AXGI AISE
Carry, en découvrant cette nouvelle perfection , aurait bien désiré pouvoir jouer aussi, et elle prit la résolution de se faire donner des leçons; avec l’ardente présomption de jeunesse , elle se figurait qu’elle pouvait tout faire. Mais il lui restait à apprendre par expérience que l’étude de la musique exige beaucoup do patience, beaucoup de pratique et beaucoup d’heures consacrées à un travail fatigant, alors qu’il lui semblait bien plus agréable d’aller se promener à cheval ou en voiture.
Lorsque les jeunes filles furent arrivées à la maison, Annie renvoya le brougham qu’elle prenait seulement en location quand elle en avait besoin. Un cab faisait tout aussi bien l’affaire pour aller où elle voulait se rendre dans la soirée et occasionnait une moins grande dépense. Annie, comme on dit, savait son monde, et elle connaissait la valeur de l’argent, ce qui n’arrive guère aux femmes qu’après un certain âge, et quelquefois pas du tout.
Lorsqu’elle fut entrée dans le petit salon et qu’elle eut allumé le gaz , Annie s’assit au piano et exécuta la Polka Burlesque, à la grande satisfaction de Carry, qui n’avait jamais de sa vie entendu un piano ; — puis elle sonna et donna l’ordre d’apporter une bouteille de pale ale.
— Il n’y a rien de tel que cela, ma chère, — dit-elle à Carry ; — c’est la meilleure liqueur qu’on puisse boire. Vous pouvez en boire un tonneau, cela ne fait jamais de mal.
— Je l’aime assez, — dit Carry.
C’est bien alors, tenez-vous-y, car si vous donnez
dans les autres choses, vous ferez comme les autres femmes, et boirez un tas de saletés. D’abord du gin, ensuite de l'eau-de-vie, puis du vin de Moselle, du Champagne; il faut avoir un estomac d’autruche pour résister à cela.
— Moi je bois un peu de rhum, — dit Carry.
— Vraiment! je crois que c’est un assez bon spiritueux, mais c’est une boisson bien peu distinguée. Les matelots et tous les gueux de la marine boivent du rhum. Les marins sont aussi fous de leur verre de rhum que les Juifs des tanches.
Carry rougit en entendant ce propos; évidemment elle commençait à avoir honte de ses connaissances de Liverpool.
— Maintenant asseyez-vous et quittez votre châle et votre chapeau : je vais m’étendre pendant une heure avant de sortir, et ce que vous avez de mieux à faire c’est de m’imiter; nous ne rentrerons chez nous que fort tard , et si vou.s pouvez faire un petit somme vous vous en trouverez bien.
Carry ne fit aucune opposition, et après avoir bu un peu de bière, elle se coucha sur le lit de repos à côté de son amie , qui avait commandé d’apporter le thé â l’heure à laquelle elle voulait être éveillée.
Lorsqu’elles eurent pris le thé, elles firent venir un cab et se rendirent à Argyll Rooms.
Carry était on ne peut plus surprise et charmée de tout ce qu’elle voyait. La musique lui semblait tout à fait céleste. Jamais de sa vie elle n’avait entendu rien do semblable, et elle ne pouvait comparer cela dans son esprit qu’à la réunion à Liverpool de toutes les musi-
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ques d’instruments de cuivre, jouant ensemble , dans quelque grande occasion.
— Buvons un coup avant de monter aux galeries,
dit Annie.
— Je n’ai aucune envie de boire, — répondit Carry.
Oui, mais moi j’en ai envie, voilà la différence.
— Naturellement.
— Je ne suis jamais bonne à rien quand je ne suis pas aux trois quarts grise,— ^it Annie ; — et là-haut je suis sûre de trouver un bon nombre de gais compagnons de ma connaissance.
— Pourquoi?
— Nous sommes dans la nuit de Vendredi et il est venu beaucoup d’hommes du camp, — répondit Annie.
— Quel camp? — demanda Carry naïvement.
— Mais d’Aldershot, folle que vous êtes, — répliqua Annie avec impatience; — je passe la moitié de mon temps à répondre à vos sottes questions.
Elles allèrent au comptoir et Annie but deux verres d’eau-de-vie pure.
Je croyais que vous ne buviez jamais rien que de la bière?
— Ne faites jamais attention à ce que je dis: je liois de la bière quand cela me plaît, de l’eau-de-vie quand cela me fait plaisir; je suppose que je peux boire ce que je veux sans vous en demander la permission.
— Oh ! sans aucun doute !
— Alors tout est pour le mieux, tenez votre rang et montons au-dessus.
— Pourquoi voulez-vous aller là-haut? — demanda Carry.
MÉMOIRES d’une riche ANGLAISE
. — Parce que personne ne se tient en bas.
— Personne ! mais il y a autant de monde que a salle peut en contenir!
— Ail ! oui, mais ces gens-là ce n’est personne. Le personnes bien vont toujours aux galeries.
— Oh! Annie, — s’écria Carry, — je veux rester en bas et danser.
— Danser ! pas moi ! Qui a jamais entendu parler de choses semblables? Qui diable voudrait danser à Argyll? C’est comme si vous aviez l’idée d’aller danser à Cremorne. Si vous voulez danser il faut aller aux salons de Mott, et encore il me semble préférable de s’asseoir et de causer avec des amis, au lieu d’aller s’éreinter et s’exposer à se rendre malade de chaleur.
— C’est bon ! je pense que je vais m’arrêter ici et danser si je trouve quelqu’un pour m’inviter, — dit Carry d’un ton résolu.
Et ses yeux brillaient d’avance du plaisir qu’elle se. promettait.
— Oh ! à votre aise, vous êtes libre.
— J’irai vous rejoindre dans la galerie.
— Très-bien ! c’est la première fois que vous venez ici, n’est-ce pas?
— Oui.
— Ah ! vous aurez bien vite assez de la danse, mon enfant, ainsi que de la conversation des clercs des hommes de loi, et vous reconnaîtrez que vous avez fait fausse route. Mais il faut que chacun paye son expérience. Je n’ai pas voulu l’accepter de seconde main, et je suppose que vous ôtes comme moi. Pourquoi êtesvous sortie avec ce voile? — ajouta-t-elle soudain; — je
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ne l’avais pas remarqué encore, sans quoi je.vous aurais dit de le quitter.
— Pourquoi? qu’a-t-il de particulier? — demanda Carry.
Elle portait un long voile blanc noué sous le menton.
— Pas grand’chose; seulement il ressemble un peu à un bonnet de nuit et vous risquez qu’il vous attire quelques railleries. Mais si une femme vous attaque, marchez droit à elle et donnez-lui un bon coup de poing sur l’œil, cela la fera taire peut-être. Dans tous les cas, tâchez de ne pas vous faire égratigner et ne poussez pas des cris comme font beaucoup de femmes dans de semblables occasions, car vous ne réussiriez qu’à faire faire cercle autour de vous et à vous faire mettre à la porte, ce qui ne serait nullement plaisant pour votre première apparition dans un rôle nouveau, que, du reste, vous n’accepterez que pour une nuit seulement, selon toute probabilité.
Lorsqu’elle eut fini de parler, Annie s’éloigna et monta aux galeries d’Argyll. Au moment où elle passait, Carry entendait dire par quelques femmes : —
— Quel beau châle des Indes !
Et elles passaient le revers de leur main sur le châle pour s’assurer si le tissu en était aussi fin qu’il le pai*aissait.
— C’est mon châle, — pensait Carry. — Je regrette de ne l’avoir pas mis moi-méme.
Elle était restée debout, regardant attentivement les danseurs, quand un gentleman s’approcha d’elle et lui dit : —
— Puis-je avoir le plaisir de danser avec vous?
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— CertaUemeut, — répondit Carry. — J’aime beaucoup la danse. Quelle est celle qu’on danse?
— Une polka, je pense, — répondit-il.
Carry prit son bras et ils se dirigeaient vers la plateforme, lorsqu’une femme, qui n’était remarquable ni par sa beauté ni par l’élégance de sa mise, et dont la figure était rougie par la boisson, s’avança vers le jeune homme et lui dit d’une voix haute et animée : —
— Vous ne danserez pas avec cette femme.
— Pourquoi pas? — demanda-t-il avec calme, bien qu’en tremblant un peu, comme s’il n’était qu’à demi satisfait de la rencontre.
— Parce que si vous dansez avec quelqu’un ce sera avec moi. Je ne suis pas venue ici pour que vous me lâchiez ainsi selon votre bon plaisir. Vous avez été avecmoi toute la soirée, et je ne vois pas pourquoi vous me planteriez là parce qu'il vous plait de ramasser une sale créature comme celle-ci.
— Que voulez-vous dire de moi? — dit Carry trèsvexée et tout à fait en colère.
— Je n’ai pas de conversation à avoir avec vous, vous êtes tropbonne pour moi, — répondit la femme.
— Maintenant, Rose, laissez-nous ; m’entendez-vous? — dit le jeune homme sérieusement.
— Ah ! en vérité. Je ne saurais admirer votre goût, mon vieux camarade. Vous avez été chercher là la plus commune petite bête qui soit à Argyll, où certes il n’en manque pas. Mais regardez-la donc, elle a l’air d’avoir emprunté le bonnet de nuit de sa grand’mère. Ah! si vous aimez les femmes à bonnets de nuit, vous n’avez l ‘en à faire avec moi. Seulement, ce qu’elle a de mieux
à faire, elle, c’est de s’écarter de mon chemin, car si elle m'adresse un seul mot, je la mets en pièces; il no lui restera pas un chiffon sur le dos quand elle rentrera chez elle, et elle fera bien d’avoir de quoi se changer; mais peut-être a-t-elle fait provision de bonnets de nuit.
Carry sentit tout le sang du Lancashire lui monter à la face. Elle paraissait délicate, mais en réalité elle était très-forte. Les muscles de ses bras étaient nerveux et solides, et elle montra le poing comme avec l’intention de l’appliquer sur la face de son antagoniste, suivant en cela le conseil qu’Annie lui avait donné.
— Je regrette maintenant de n’avoir pas suivi l’avis que me donnait Annie, — se dit Carry è elle-même, — et de ne pas être montée avec elle aux galeries. Mais j’avais une si grande envie de danser. 11 semble que je n’aie jamais à gagner que de mauvais surnoms. C’est vraiment étrange! D’abord ils m’ont appelé Quillette, et maintenant cette misérable m’appelle la femme aux bonnets de nuit. C’en est trop! Je me sens colère à en crier. 11 faut que je casse la tête à cette femme, ou je vais crier, je le sens.
— Je ne puis supporter plus longtemps ce bonnet de nuit devant mes yeux, — dit la femme eu s’élançant sur le voile, qu’elle parvint à saisir et à arracher du chapeau .
Et le mettant en pièces, elle en jeta avec mépris les morceaux à la face de Carry.
Carry respira péniblement et dégagea son bras de celui du jeune homme avec lequel elle était venue pour danser.
\ ce moment la musique cessait.