NOUVEAUX AMIS
Quand la musique s’arrêta, les danseurs commencèrent à se promener à pas lents.
Quelques-uns, comme les chevaux de guerre qui flairent de loin la bataille, s’approchèrent des deux femmes et un cercle fut bientôt formé autour d’elles.
Carry incapable do contenir sa rage plus longtemps, envoya de toute sa force un coup de poing sur l’œil de son adversaire.
— Oh ! la stupide créature I — dit la femme qui avait reçu le coup en portant la main à son œil; — elle se bat comme un homme.
— Portez-lui un second coup, — murmura le jeune homme à l’oreille de Carry; — vous en aurez raison. Elle n’est pas de force à se battre avec vous.
Carry n’avait pas besoin de cet encouragement; elle était toute prête à faire ce qu’on lui avait dit, et elle
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frappa la femme une seconde fois. Celle-ci ne faisait qu’agiter mollement ses mains dans le vide, et lorsqu’elle reçut le second coup, elle tomba à terre on poussant des cris comme un taureau furieux.
— Par ici, éloignons-nous! — dit le jeune homme en saisissant Carry par le bras; — il faut quitter la place où nous nous ferons mettre dehors.
Et glissant à travers la foule ils attendirent en lieu sûr le dénoùment de l’aventure.
La femme continuait à crier et à beugler comme si elle avait des attaques de nerfs, ou qu’elle fût sérieusement blessée.
Un des garçons, accompagné de l’inspeoteur, s’approcha d’elle et lui dit de se tenir tranquille.
— Cessez tout ce bruit, — lui dit le garçon, — ou vmus allez vous faire jeter dehors.
Mais elle ne tint aucun compte de cet avis amical; aussi la prit-on par les épaules, et la remit-on entre les mains d’un policeman de service à la porte, qui la posa dehors assise sur le pavé.
Elle fut bientôt revenue à elle ; elle malmena le policeman et essaya de persuader au buraliste de la laisser rentrer. Comme il s’y refusait, elle commença à l’accabler d’injures, et celui-ci, fatigué de ses cris, dit au policeman de l’en débarrasser.
Le policeman s’avança pour la saisir, mais comme elle n’était pas charmée de l’idée d’aller passer la nuit à la maison d’arrêt de Vine Street, elle s’esquiva à travers la rue et alla chercher l’abri hospitalier d’une taverne. Le policeman ne crut pas devoir la suivre et elle échappa au sort qui la menaçait.
BS MÉMOIRES d’UNE BICHE ANGLAISE
Quand le jeune homme vit que son ennemie avait été livrée à ses bourreàux, il respira plus librement et il dit : —
— Je suis bien aise qu’elle soit partie.
— Qu’est-ce qu’elle vous est? — demanda Carry ; — est-elle votre femme ?
— Pas tout à fait, — répondit-il en riant, — seulement une connaissance de rencontre.
— Oh ! en vérité ?
— Venez et buvons quelque chose, voulez-vous ?
— Ça m’est indifférent, — répondit-elle.
Et ils allèrent ensemble au comptoir.
Là Carry trouva Annie qui était descendue, lui ditelle, pour boire encore quelque chose.
— J’ai vu votre moulinet, — s’écria-t-elle, — et c’était drôle.
— Par Jupiter! — dit un grand et bel homme qui paraissait avoir accompagné Annie — je n’aimerais pas à recevoir un coup de ces petits poings-là.
— • Ne m’attaquez pas alors, — répliqua Carry, — et vous ne courrez pas le risque que cela vous arrive.
— Je suis heureuse que le bonnet de nuit soit resté sur le terrain, — dit Annie avec malice.
— Finissez, Annie, vous êtes toujours à vous moquer de moi pour une chose ou une autre.
— Quel est l’homme qui est avec vous? — demanda Annie à son amie.
— Dieu le sait 1 quant à moi je l’ignore. Je viens seulement de le rencontrer.
— Bien ! lâchez-le aussitôt que vous pourrez et montez à la galerie, il y a là quelques bons garçons
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Carry fit un signe d’assentiment et le jeune homme lui dit ; —
— Voulez- vous un verre de Sherry?
— Oh non! — dit Annie; — elle ne boit jamais de Sherry, elle a l’estomac si délicat que son docteur ne le lui permet pas.
— Qu’est-co qui peut lui plaire alors ? — dit-il en laissant paraître sur sa physionomie une légère contrariété.
Peut-être avait-il la crainte qu’elle ne demandât quelque chose dont le prix pût le ruiner.
— A la maison elle boit du Champagne et je suppose qu’elle doit être disposée à faire de môme ici ; ce que vous avez de mieux à faire c’est d’en commander, ou je vais le faire pour vous.
— Garçon !
— Madame ? — dit le garçon en s’approchant.
— Apportez une coupe de Champagne pour cette dame et ce gentleman. Il ne lève plus la tête si haut, — dit Annie, qui expliqua ainsi sa conduite . — J’ai voulu m’amuser un peu à ses dépens ; je n’ai pas voulu lui laisser demander une bouteille de Champagne, et j’ai demandé une coupe parce que le prix est de trois shillings plus élevé. J’ai horreur de ces gens qui offrent à une dame un verre de Sherry ; comme si une femme pouvait parler à un semblable morveux pour un verre de Sherry. Je n’ai pas de patience avec les femmes qui supportent cela. Quand un homme se présente et parle à une femme convenable, il doit faire les choses en gentleman ou rester chez lui. Comment ces jeunes gens-là osent-ils venir dans des endroits comme ceux-ci, lorsque leur
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mère ne leur a donné qu’une demi-couronne à dépenser?
Le jeune homme paraissait tout étonné du sans-géne avec lequel Annie commandait pour lui, et il porta la main à la poche de son gilet, comme s’il éprouvait le besoin de compter son argent et de voir s’il en avait assez pour faire face à ce luxe inaccoutumé.
Annie Hargrave et son ami s’éloignèrent, et Carry put les entendre rire et causer jusqu’à ce que le bruit de leur voix s’éteignît dans le lointain.
Le garçon apporta la coupe et cria : —
— Treize shillings six pence , s’il vous plaît, monsieur?
— Ne soyez pas si pi*essé , nous ne voulons pas nous sauver, — dit Carry.
— Je vous demande pardon, madame.
Et il s’éloigna poliment.
Lejeune homme semblait pris de folie; — sa figure devenait très-rouge , et Carry se demandait avec étonnement Ce qui lui prenait.
Il ouvrit la bouche une ou deux fois, comme s’il voulait parler et que le courage lui manquât pour le faire. Enfin il finit par dire d’une voix basse, comme s’il craignait que quelqu’un l’entendit ; —
— Excusez-moi, mais..,, avez-vous un peu d’argent?
Carry se mit à rire à gorge déployée de la comique
contenance que son embarras lui donnait,
— Oui, — répondit-elle, — j’en ai beaucoup... — Qu’est-ce qu’il vous faut ?
— Mais, vous voyez, je n’avais pas emporté beaucoup d'argent sur moi; je n’étais venu que pour passer une
MÉMOIRE?: d'uNE BICHE ANGLAISE PI
heure ici pour tuer le temps; et je u’ai que douze shillings dans ma poche. Si vous voulez bien me prêter trois ou quatre shillings, je vous serai fort obligé, et je vous les renverrai demain matin.
— Très-bien ! ne vous inquiétez pas de cela ; voici un demi-souverain, prenez...
— Oh î je n’ai pas besoin de tant que cela.
— Oh ! que la corde vous étrangle ! — s’écria Carry. — Prenez cela et dépensez-le. Il vous sera tout aussi facile de me renvoyer dix shillings que trois, n’est- il pas vrai?
— Sans doute.
Carry but un peu de vin, et le jeune homme suivit son exemple.
Il est à remarquer qu’il buvait ce vin d’une manière froide et compassée , comme s’il avait pendant toute sa vie vécu en suçant comme une bécasse. Il avait apparemment l’idée que c'était un breuvage qui lui coûtait assez cher, et il voulait faire profiter son argent en faisant durer le plaisir le plus longtemps possible.
Il était bien clair que c’était la première fois de sa vie qu’il avait demandé une coupe de Champagne à Argyll.
Carry désirait se séparer do lui, mais elle ne savait comment faire. A la fin il lui vint une idée et elle dit : —
— Voulez-vous m’attendre? Je vais revenir à l’instant.
Il se mit de bonne foi à sa disposition , et la jeune femme partit à la recherche de son amie qu’elle trouva entourée de ses admirateurs.
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— Arrivez donc, — s’écria Annie, — et asseyez -vous
— Est-ce là la femme au honnet de nuit? — dit un jeune homme à moustaches ayant évidemment l’air d’un militaire.
Il parlait à voix basse, avec le désir que Carry n’entendit pas la question qu’il faisait à Annie. Cette dernière avait évidemment conté l’histoire pour en amuser ses amis.
— La femme au bonnet de nuit , comme vous l’appelez, vous donnera un endiablé soufflet sur la face, — dit Carrj’, pleurant presque de contrariété.
— Sur ma parole! je suis désolé. Je n’avais nulle mauvaise intention , je ne pensais pas que vous pussiez m’entendre. Ma remarque n’était que pour votre amie.
— Oui, mais je vous ai entendu, et ce n’est pas bien à Annie de parler ainsi de moi derrière mon dos.
— Oh! si vous n’entendez pas la plaisanterie , vouspouvez aller où la fantaisie vous poussera.
— Pour ma part , je trouve que les bonnets de nuit sont une fort jolie chose, — dit le bel homme que Carry avait vu avec Annie au comptoir.
— Oui, je pense que j’en porterai un moi-même, — dit le jeune homme.
— Maintenant , écoutez , Snape, ce que vous avez de mieux à faire c’est de vous taire, ou vous allez attraper ce qu’on vous a promis.
Tous se mirent à rire de cette plaisanterie, et Snape, faisant place à Carry, lui dit ; —
— Ne pensons plus à tout cela, ma petite femme, ve-
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nez et prenez place à côté de moi. On ne vous tourmentera plus, si je puis l’em pécher.
Au premier moment, Carry n y était pas trop disposée ; mais, après réflexion , elle accepta l'invitation et s’assit à côté de Snape.
— Ne trouvez-vous pas qu’il fait bien lourd ici ? — dit le bel homme qu' Annie appelait du nom de Buncombe.
— C’est vrai, l’air n’est réellement pas respirable, — répondit Snape. — J’aimerais à voir un beau moulinet entre deux femmes qui s’y livreraient comme deux lionnes furieuses et rugissantes.
Carry comprit bien que c’était encore une allusion à son aventure, mais elle n’eut pas l’air de s’en apercevoir.
— Que pensez-vous d’une partie de quilles? — dit Buncombe.
— Il n’y a rien que j’aimerais mieux. C’est un jeu diablement joli, monsieur.
Carry ne pouvait douter que ceci ne fut encore dit dans l’intention de la ridiculiser. Annie devait leur avoir fait la leçon pour s’amuser à ses dépens lorsqu’elle monterait aux galeries.
— Je trouve que ce n’est réellement pas bien à elle, — se dit-elle à elle-même. — Mais je veux leur faire voir que je m’inquiète peu de leurs plaisanteries, et ils flniront peut-être par y mettre un terme. Le meilleur moyen de faire finir une plaisanterie, c’est d'avoir l’air de n’y faire aucune attention; alors ceux qui s’y livrent ne se donnent plus la peine de la prolonger davantage.
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Carry sut parfaitement se dominer, et, en fait, beaucoup mieux qu’Annie ne supposait qu’elle pourrait le faire.
— Si vous vous en allez jouer à quelques jeux de bas étage, — dit-elle, — cela prouvera que vous ne faites pas grand cas de notre société.
— Mais les quilles sont un si joli jeu ! — dit Snape.
— Est-ce votre avis ?
— Oh ! il n’y a pas de doute.
— Peut-être avez-vous un emploi dans les allées où on joue aux quilles? — dit Carry.
— Vous avez touché juste, — répondit Snape. — Mon ami tient un cabaret, et c’est moi qui suis son garçon. Toute la matinée je tourne pour ramasser les pots et je porte la bière à l’heure du dîner aux consommateurs, et en échange de ce service on me laisse libre de sortir une heure ou deux le soir.
— C’était juste ce que je m’étais imaginé, — dit Carry en riant de 'son bon caractère.
— Eh ! — dit Annie, — * il semble qu’on se dispose à fermer ici, car tout le monde s’en va.
— Eh bien ! partons aussi, — dit Duncombe.
Ils se levèrent et quittèrent le casino.
Lorsqu’ils furent dans la rue, Snape s'écria ; —
— Où allons-nous aller?
— Oh ! — répondit Annie, — allons faire la ronde.