LA RONDE
Ils descendirent par Windmill Street dans Haymarket, Annie avec Duncombe et Carry avec Snape, qui babillait avec elle et cherchait à se rendre aimable et agréable.
— Qu’est-ce que vous entendez par faire la ronde? — dit Carry en s’adressant à Annie Hargrave.
— Oh! cela veut dire aller à une foule d’’endroits, à Carlton, chez Bess-Harvey, la femme qui a la voix d’une grenouille; oh! si vous l'aviez entendue une fois parler vous ne pourriez plus l’oublier; — puis aux maisons de Count, de Lizzie Davis, de Kato, de Jack Percival, au Café Riche et au Pic.
— C’est un long catalogue, — dit Duncombe en riant.
Ils visitèrent tous ces endroits, où ils assistèrent à
des scènes de folie et de dissipation de toute espèce. Ils étaient assis dans une des salles du premier du Café
MKMOlUKS U’UNE MICHE ANGLAISE
Riche, en train de boire du vin de Moselle, lorsque l’horloge sonna trois heures.
— Par Jupiter ! — dit Snape se mettant sur pieds, — je devrais être loin. Il est temps de démarrer, Duncombe !
— Pourquoi ? — demanda Carry.
— Il faut que je sois à la paradé au camp; c’est le point essentiel.
. — A Aldershot?
— Oui.
— Mais comment allez-vous vous y rendre? Est-co qu’il y a un train?
— Il y en a et il n’y en a pas, si vous pouvez comprendre cela. ,
— Je confesse que je ne puis y parvenir.
— Naturellement, il n’y a pas de train régulier, mais nous pouvons partir de Nine Elms.
— Oh ! en vérité, il y a là une station ?
— Seulement une station de marchandises.
— Alors je suppose que vous voyagez en qualité de munitions ou de bagages militaires.
— Non , *du tout, — répondit Snape; — nous voya-
geons comme avant-garde. Un train de marchandises s’arrête à quatre heures du matin, nous nous arrangeons avec le gardien et nous arrivons pour la parade à sept heures. '
— Oh! c’est vraiment charmant! Je suppose alors que vous allez prendre un cab et partir à l'instant.
— Oui, voulez-vous venir avec nous?
— J’y consens, le voulez-vous, Annie? — dit Carry.
Annie lépondit affirmativement, et fort peu de temps
après ils roulaient avec fracas dans la direction de Nine Elms.
— Il ne faut pas me garder rancune pour ma plaisanterie à propos des quilles et du bonnet de nuit, — dit Snape à Carry. — C’est votre amie qui nous avait engagés à la faire comme matière d'amusement. Mon opinion est que vous êtes une charmante petite femme; vous devriez venir me rendre visite au camp, le voulezvous?
— Où est votre quartier? — demanda-t-elle.
— Lignes O, Camp du ^S'ord...
— Lignes O. J’irai un de ces jours quand je n’aurai rien de mieux à faire.
— Vous ne pourriez mieux employer votre temps, — dit- il.
— Je n’en sais rien, c’est une affaire de goût.
Ils atteignirent l’extérieur de la station et se dirigèrent du côté du train. Le gardien les connaissait pour avoir souvent pris des arrangements avec eux dans des circonstances semblables. En flùnant, en fumant autour de la station, ils trouvèrent trois ou quatre officiers qui étaient dans une situation semblable à la leur, et lorsque le train partit ils s’y étaient installés en joyeuse compagnie. Les deux jeunes femmes revinrent en cab au logement d’.\nnic. Pendant la route Carry s’écria ; —
— Ces messieurs sont tous deux dans l’armée, je suppose?
— Oui, j’aime les hommes qui sont au service.
— Pourquoi? Est-ce qu’ils valent mieux que d’autres?
— C’est mon avis ; ils ont quelque chose de soigné, une tenue de gentlemen parfaits. Si j’étais libre d’épouser qui me conviendrait, je voudrais avoir un militaire pour mari. J’adore l’armée.
— Mais généralement ils ne sont guère favorisés do la fortune, — dit Carry.
— Non, c’est malheureusement vrai, beaucoup d’entre eux sont pauvres. Il y a des hommes dans la garde à pied qui n’ont pas plus de deux cents livres par an, s’ils ont cela ; mais ils sont gentlemen, .et cela rachète tout. S’ils ont peu d’argent, ils le dépensent avec vous. Si vous prenez un riche marchand, il dépensera peutêtre de grosses sommes, mais il vous le fait bien sentir. Il a toujours des manières d’agir qui vous font comprendre clairement qu’il a la plus haute estime de son mérite, et qu'il croit vous faire beaucoup d’honneur en vous parlant. Les hommes de la Cité tiennent à leur argent, ils en connaissent la valeur. Ils ont eu à travailler pour l’acquérir et souvent très-rudement. Ils savent combien il est difficile d’en amasser, et ils ont la main très-roide quand il s’agit de le dépenser. J’ai ma petite expérience, et maintenant je ne me lie plus jamais qu’avec des hommes au service.
— Ne faites-vous pas un peu la dégoûtée? — répliqua Carry en souriant.
— Ne vous inquiétez jamais de ce que je suis. Est-cc que Snape ne vous a pas demandé de venir le voir au camp ?
— En effet.
— Très-bien ; nous irons un de ces jours; Duncombe m’a fait la même demande. Je me suis fait renseigner à
MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE 09
fond sur Snape : il est en bonne position de fortune, et vous avez vraiment de la chance. Je me fais toujours une règle de savoir ce que sont les hommes. Je crois que je connais la généalogie do la moitié des hommes qui fréquentent nos lieux de réunion. Duacombe est d’une bonne famille, mâis il n’a pas d’argent; de ce côté il n’en faut pas parler. Nous avons été ensemble au dernier Derby.
— En vérité ! Oh ! j’ai une terrible envie de voir une course.
— Un peu de patience, cela viendra en son temps.
Lorsqu’elles arrivèrent à la demeure d’Annie Har- <grave, la porte leur fut ouverte par une servante paraissant accablée d’envie de dormir. Annie n’emportait jamais de passe-partout.
— Je puis rentrer trop grise pour trouver ma clef et m’en servir, — dit-elle, — et je paye assez pour ne pas me gêner; et, d’ailleurs, où serait la nécessité d’avoir une domestique si on no s’en servait pas? Donnez-moi du soda, — dit-elle à la fille.
Lorsqu’il fut apporté, elle coupa le fil, laissa sauter le bouchon, et, approchant le goulot de ses lèvres, elle but le contenu de la bouteille.
— C’est une drôle de manière de boire le soda-water, — dit Carry.
— Pas du tout; vous ne perdez rien de sa bonté. Le gaz qui vous remet lorsque vous êtes malade ne peut pas s’échapper par ce procédé. C’est la seule manière de le boire.
Lorsqu’elle eut vidé la bouteille, elle la mit dans un coin de la chambre et dit : —
MÉMOIRES d’une BIUHE ANGLAISE
— Je n’ai pas encore la moindre envie de me mettre nu lit, je ne sens aucun besoin de dormir. Je vote pour que nous nous disions la bonne aventure. Savez-vous tirer les cartes ?
— Non, je ne crois pas, — dit Cai’ry.
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela ; Sally le sait et moi aussi. Nous nous tirons souvent les cartes, n’est-ce pas, Sally?
— Oui, mademoiselle, — répondit la servante.
— Venez alors; allons à la cuisine, il y a du feu.
Les deux femmes, suivies de Carry, se rendirent dans la cuisine et s’assirent sur un tapis devant le feu. Sally sortit d’un tiroir du buffet un paquet de cartes graisseuses, et Annie les rangea sur le plancher en faisant diverses prédictions sur un homme brun et de belles dames, et en disant comment de manière ou d’autre ce qu’elle prédisait finissait toujours par se réaliser. Elle se mit alors à raconter des histoires merveilleuses sur un vieux diseur de bonne aventure sourd et boiteux, qui courait les maisons avec une ardoise.
. — Et dit-il aussi la vérité ? — demanda Carry.
— Certainement! — répondit Annie. — Je ne puis mé débarrasser de ces cartes qui reviennent toujours : — une dame et un as. Je serais curieuse de voir comment le vieux s’y prendrait. Un roi et un valet : — c’est un étranger.
En cet instant quelque chose roula hors du feu ; toutes trois se précipitèrent pour le ramasser.
— C’est un cornet! — dit Sally.
— Non, — dit Annie en s’en emparant, — c'est une bourse. Hurrah ! la chance est pour moi.