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CHAPITRE XII

MOXSllît’R ET MADAME SEPTIMI S SEVERN

Carry Waters, à l’expiration du temps où son loyer était payé, quitta la maison que M. Trevellian avait prise pour elle et alla vivre en garni avec son amie Annie Hargrave. Elle eut à subir les épreuves auxquelles sont soumises les femmes qui vivent de la vie qu’elle menait, mais jamais une seule fois elle ne regretta d’avoir quitté la Mère Baggs et le Black Jack de Liverpool. Annie lui apprit beaucoup de choses, et deux années s’écoulèrent ainsi. A cette époque elle fit un jour la rencontre d’un jeune avocat qui était depuis peu de temps reçu au barreau. 11 avait quelque fortune et par conséquent peu de clientèle ; car rarement, pour ne pas dire jamais, un homme qui a de quoi vivre ne gagne d’argent au barreau. L’étude des lois n’est pas assez attrayante pour tenir un homme éloigné d’autres amusements moins sérieux.' Il n’y a que Thomme qui y

MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE

est contraint par la nécessité qui essaye de retenir le loup à la porte, sans lui permettre de la franchir. M. Septimus Severn était son maître; il n’avait ni père ni mère pour contrôler ses actions. Il rencontra Carry au Parc, un Dimanche dans l’après-midi, en hiver. La connaissance dégénéra en intimité, et, finalement, il mit à sa disposition une maison dans Saint John’s Wood, et fit ménage avec elle.

Carry avait des cartes gravées, et était pour le moment Madame Septimus Severn. L’avocat était réellement fort épris du bel oiseau qu’il avait mis en cage; mais, quant à Carry, elle ne le regardait que comme un homme dont elle se servait pour le moment présent. Ils avaient vécu un mois ensemble, et Carry le menait d’une façon remarquable. Elle avait reconnu que tant qu’elle était polie et aimable pour lui elle n’en pouvait rien faire. Ce n’était qu’en le malmenant et en le rappelant à l’ordre qu’elle le rendait docile et obéissant.

Un jour, elle avait ordonné de faire -rôtir un faisan pour le dîner, et elle était partie avec Severn pour faire un tour en voiture. Elle revint à l’heure qu’elle avait fixée, mais la servante avait mis son rôti à la broche beaucoup trop tôt, et en réalité il n’était presque plus mangeable. Dès que Carry s’aperçut de ce méfait, elle jeta tout, faisan et plat, à la tête de la servante. Elle manqua son coup, mais le plat alla frapper la muraille et retomber en mille morceaux sur le plancher.

M. Septimus Severn se leva de sa chaise, et. jetant sa serviette à terre, il s’écria : —

— Je ne puis en vérité tolérer cela, ma chère.

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— Vous, tolérer...! — répliqua-t-clle avec une expression de physionomie méprisante. — Je ne vois pas trop comment vous pourriez l’empêcher , mon ami?

— Mais une pareille violence !

— Tenez, asseyez-vous, ou il va y avoir encore un peu plus de violence, lutte et violence, comme vous appelez cela.

— Et dans ce cas la servante devrait plaider son droit de légitime défense.

— Ne faites pas le juriste, fermez votre boutique quand vous êtes à la maison, — dit Carry.

— C’est pour vous que je parle, et non pour la servante.

— N’intervenez pas entre moi et mes domestiques. Pourquoi le faisan était-il dans un état à ne plus être présentable ?

— Peut-être, — dit-il, — s’était-elle trompée d’heure.

— Qu’est-ce que cela me fait à moi? Est-ce qu’il faut que je me passe do diner parce qu’une brute pareille no connaît pas son service ?

— Non, ma chère, c’est réellement fort irritant; mais vous no devriez pas être si violente.

— Maintenant écoutez, — dit-elle, — si vous dites encore un mot, vous allez attraper quelque chose.

— Je serais vraiment désespéré... — commençait-il

à dire, *

— Bien! bien I Taisez-vous, il n’est que temps.

Carry était réellement fort irritée, et pendant dix

minutes elle marcha de long en large dans la chambre, en proie à une grande colère.

MlîMOinES d'UNK mCHE ANGLAISE

Quand elle fui un peu calmée, elle reprit sa place à la table et se mit la tête dans les mains ; elle paraissait être de la plus méchante humeur, et son petit pied frappait le plancher avec impatience.

— Comment vous sentez-vous maintenant, ma chère? — s’aventura à dire M, Septimus Severn.

— Oh ! je suis mieux ; je me suis domptée, — répondit-elle.

Après quelques instants de silence, elle reprit : —

— Il n’y a pas de dîner pour vous ici ; ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’en aller chercher un dehors.

— Voulez-vous venir avec moi ?

— Non, je ne pourrais rien manger, cette infernale fille m'a mise hors de moi.

— Voulez-vous aller dîner à Clarendon?

La belle affligée ne fit pas de réponse.

— 11 ne nous faudra pas grand temps pour nous y faire conduire en voiture.

Elle ne poussa pas encore la condescendance jusqu’il répondre.

— Venez, chérie; mettez un châle et un chapeau, nous prendrons un cab à la porte, — dit Septimus en insistant.

— Vous savez bien que j’ai horreur d’aller en cab, autant vaudrait monter en omnibus; cela me tuerait tout dh suite, — répondit-elle avec emportement.

M. Severn émiettait un morceau de pain à la manière des curés de village qui no sont pas habitués à dîner dehors.

Uneminute se passa: Carry relevalatête ets’écria : —

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— Allons! si vous voulez que nous partions, pourquoi n’allez-vous pas me chercher mon châle et mou chapeau? Je n’ai jamais vu un homme aussi peu serviable de ma vie. Si tous les avocats sont comme vous, au diable le barreau ! J’en ai assez comme cela.

— Faites- en l’épreuve, — dit M. Severn essayant de plaisanter.

— Que j’en fasse l’épreuve! Oh! oui, ce serait fâcheux pour vous si je m’y mettai.s une fois.

— C’est votre affaire, — dit M. Severn.

— Oh ! il est inutile de parler de cela, — dit Carry. — J’aime l’armée (elle s’était imbue des préjugés de son amie Annie Hargrave). Il y a de bonnes natures au service; je regrette de l’avoir quitté. Comment diable ai-je été m’affubler de vous ? Je n’en sais, ma foi, rien. Vous n’étes pas gentleman, vous savez. Après tout, vous êtes encore très-convenable pour la profession du barreau, qui est embrassée par les fils de barbiers et de blanchisseuses et qui leur procure l’honneur de s’asseoir sur les sacs delaine. Je suissùre qu’un Lord Chancelier se croit gentleman.

— Ne vous faut-il pas un général en chef? — dit M. Septimus Severn. .

Carry ne lui fit pas l’honneur de lui répondre et continua ; —

— Vous n’étes pas ce que j’appelle un gentleman : vous avez assez bonne façon et vous ne vous habillez pas trop mal, mais vous n’étes pas un homme comme je les aime.

— Vous me faites souvenir d’une femme qui resta suspendue quoique part en descendant dans les fouilles

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de Whitechapel, et qui no voulait parler à personne, si ce n’est à des officiers.

Les yeux de Carry étincelèrent à ce propos, et, saisissant un verre, elle le lui jeta de toute sa force. Elle l’atteignit au bras et fort rudement; mais il se contenta de sourire et dit : —

— Bien touché !

— Ne m’attaquez pas, alors, mon cher, où vous recevrez quelque chose qui vous fera souvenir de moi. Montez à ma chambre chercher mes affaires et je vais aller à Clarendon avec vous.

— Sonnez, vous avez une servante, — dit-il de mauvaise humeur.

— Oh ! quelle brute ! — s’écria Carry. — Vous croyez que vous pouvez faire de moi tout ce qu’il vous plaît, n’est-ce pas, parce que vous m’avez établie dans cette maison; mais ne vous inquiétez pas, je vous montrerai demain ce que je pense faire. Vous n’êtes pas le seul homme dans le monde, mon cher camarade, ne vous inquiétez pas.

Cette sortie fut suivie d'un long silence, et à la fin M. Septimus Severn monta et fit ce qui lui avait été demandé; avec mauvaise grâce, il est vrai, mais enfin il le fit, et Carry célébra son triomphe. Ils sortirent aussitôt que cette impérieuse petite beauté fut habillée, ils appelèrent un cab et ordonnèrent au cocher de les conduire à Clarendon.

Pendant le long trajet, Severn dit : —

— Je suis tout désappointé à votre sujet, ma petite souris.

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Il ayatt coutume do l’appeler sa souris dans ses môments>de tendresse.

— En vérité ! — répondit-elle en lui pressant doucement la main. — Pourquoi?

— Je suis comme le sultan Alnaschar, — répondit-il.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Il voulait avoir une souris blanche sans une seiile tache.

— Oh ! dites-moi cette histoire.

— Volontiers, — répondit-il, — elle n’est pas longue.

Et il commença à voix basse :

LÉGENDE DE LA SOt’RlS BLANCHE SANS TACHE.

Le Sultan Analschar était un des plus puissants potentats de l’Orient. Les ports de son royaume étaient pleins de vaisseaux, et sa capitale était le centre du commerce du monde entier. Chaque souhait qu’il formait était exaucé aussitôt qu’exprimé, et sa félicité n’avait jamais connu d’entrave, jusqu’à une certaine nuit où, tandis qu’il reposait dans spn lit, un génie lui apparut et lui dit :

— O ix)i ! tu es réellement le plus puissant parmi les puissants. Mais il y a une chose que tu ne peux posséder, et cette chose, c’est une souris blanche sans tache et sans défaut.

Le roi tressaillit, regarda autour de lui, mais il était seul. Nul n’était près de lui ; il pouvait entendre la sentinelle qui, le cimeterre nu à la main, montait sa faction devant la porte de sa chambre; mais les lampes à hüile parfumée qui répandaient leur faible lueur dans sa royale chambre à coucher lui permettaient de voir

qu’il ne pouvait avoir été visité que par quelque habitant de l’air qui était venu causer avec lui dans un rêve.

Il frappa à l’instant sur un gong qui était placé à sa portée, et à l’instant il se trouva entouré de ses esclaves.

— Qu’on appelle mon visir! — dit-il.

Plusieurs esclaves s’élancèrent à l’instant à la recherche du grand visir. Lôi’sque ce fonctionnaire arriva, il accomplit les saluts. d’usage et il se tint les mains croisées sur la poitrine , attendant avec soumission les ordres de son souverain.

— O maître de la terre ! lumière de l’univers ! — dit-il, — comment ton esclave peut-il te satisfaire et accomplir tes volontés?

— O Hazim ! — répondit le Sultan — il me faut une souris blanche sans tache et sans défaut.

— Qu’Allah nous protège I Je n’ai jamais entendu parler d’une pareille merveille, — répliqua le grand visir. — O sultan ! cette idée doit vous avoir été insinuée par quelque malin génie du pays des Ferriiighees.

— Que les tombeaux de leurs pères puissent être profanés ! Puissent leurs barbes être souillées de boue , et que leurs pas soient maudits I — crièrent tous les esclaves en chœur.

Ces anathèmes accueillaient toujours chaque mention qu’on faisait des Ferringhees, qui étaient haïs dans tout rindoustan et le puissant empire de Perse.

— Silence ! — cria le Sultan. — Hazim, si dans trois jours, à partir d’aujourd’hui, je u’ai pas une souris

MÉMOIHES d'une BICHE ANGLAISE 10!)

Uanclic sans tache et sans défaut, tu périras infailliblement. —

Hazini porta lés mains à sa tète et répondit avec soumission ; .

— Il n’y a qu’un seul Dieu , et Mahomet est son prophète.

Et il s’éloigna accablé de chagrin. Lorsqu’il fut rentré chez lui, il expédia des courriers sur tous les points du pays pour se mettre à la recherche d’une souris blanche sans tache et sans défaut, bien que dans le fond du cœur il désespérât d’en trouver une semblable.

— Une souris blanche sans tache et sans défaut ! Mais — dit-il — on n’a jamais entendu parler d’une semblable chose. Toutes les souris de l’Indoustan sont aussi noires que ma barbe; le Sultan doit-ctre en,sorcelé.

Aussi Hazim fit son testament, embrassa sa femme, et se prépara à son malheureux sort. A l’expiration du second jour, quelques courriers revinrent. L’un apportait une souris blanche avec la queue noire, l’autre e;i apportait une qui avait une tache autour de chaque œil. Un troisième apportait une souris qui avait sur le nez une tache de couleur indécise.

— Hélas! — s’écriait le visir, — ce sont bien des souris blanches, mais elles ne sont pas sans tache et sans défaut.

Et il était profondément affligé. A la fin du troisième jour, il se présenta devant Alnaschar et dit : —

— O Roi! que ta vie soit éternelle ! Ton serviteur a

MÉMUIKES d'üNK BICHE ANGLAISE

envoyé des courriers dans toutes les parties du royaume, mais nulle part il n'existe de souris Idanclie sans tache et sans défaut.

A ces mots le Sultan écuma de rage et ordonna que la tête du visir fût tranchée à l'instant. Mais, en considération de scs loyaux et fidèles services pendant une longue période de temps, il consentit à ce que sa vie fût épargnée jusqu’au lendemain matin.

— Quoi I — s'écria le Sultan en se retirant pour prendre son repos de la nuit, — moi, le puissant Sultan Alnaschar, je ne puis me procurer une souris blanche sans tache et sans défaut!

Lorsqu’il fut endormi, le mémo génie lui apparut et s’écria : —

— 0 Roi I quand je te parlais d’une souris blanche sans tache et sans défaut, je savais qu’il n’en existait pas de semblable dans tout l'Indoustan, où tout n’est que corruption et rapine : réforme les abus sous lesquels ton royaume gémit, mets une trêve aux souffrances du peuple, réduis les impôts, et alors ta conscience réalisera l’idée d’une souris blanche sans tache et sans défaut.

Le Roi s’éveilla et fit ce que le génie lui avait con* seillé. Hazim eut la vie sauve et Alnaschar devint plus puissant que jamais. Et voici l’iiistoire de la souris blanche sans tache et sans défaut.

— C’est un très-joli sermon, — dit Carry lorsqu’il eut fini. — Je suppose que vous pensiez avoir trouvé la souris blanche lorsque vous m’avez rencontrée.

— Oui. Mais maintenant, — répliqua-t-il, — jo trouve que vous n’êtcs pas sans tache et sans défaut.

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— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela, je suis encore bien assez bonne pour le barreau, — répliqua-t-elle en riant.

Le cab s’était arrêté dans Bond Street ; ils en descendirent, et firent leur entrée dans Clarendon.

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