‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 15 sur 41 · APRÈS DINER · texte numérisé non relu

APRÈS DINER

Soit que le diner qu’ils avaient pris à Clarendon ne ffit pas suffisamment bien préparé pour satisfaire l’appétit délicat de Madame Septimus Severn, soit que cette dame eût réellement un très-mauvais caractère, ce qui est le plus probable , elle sonna pour demander une bouteille de Claret, et quand elle eut été apportée, elle s'assit en face avec un air aussi maussade qu’un ^mrçon amoureux pour la première fois. Elle buvait toujours du Claret après dîner.

— J’aime ce vin, — avait-elle coutume de dire. — Je. hais le Porto, c’est de l’ordure. Le seul Claret qu’on puisse boire, c’est du Laffitte; le Cliâteau-Margaux est bon pour les cochons et le Saint-Julien une stupidité.

— Puis-je vous demander de me passer la bouteille? — dit M. Septimus Severn.

MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE

— Si VOUS en voulez, — répliqua-t-elle, — ce que vous avez de mieux à faire c’est de venir la chercher,

— Sur ma parole, vous avez un bien joli caractère, — (lit-il,

— En effet, et vous feriez bien de me laisser seule,

— Vous êtes parfois si étrange dans vos emportements, que je crois que vous êtes un peu folle,

— Oui, je suis folle. Qu'avez-vous besoin de me dire ça? — répliciua Carry, — Manière mourut folle, etj’ai un oncle dans une maison des fous. Je sens que l’un de ces jours je commettrai un suicide,

M, Septimus Severn commençait à se sentir mal à l’aise.

Naturellement son assertion relative à la folie des membres de sa famille n’avait aucun fondement, et elle n’inventait tout cela que pour effrayer son auditeur.

— Il faut que je vous parle sérieusement, ma chère Carry, — dit M. Severn; — vous vous conduisez véritablement bien mal envers moi , vous n’avez nul égard pour moi avec qui vous devriez vous montrer un peu plus aimable.

— Je ne suis pas votre femme, — répliqua-t-elle avec vivacité.

— Non, — dit-il en hésitant.

— Un homme, — continua-t-elle, — rond Icl plus grand honneur qu’il puisse faire à une femme en l’épousant, et quand il ne fait que vivre avec elle, il fait peut-être exactement le contraire.

— Je ne pense pas ainsi,

— Oh ! je ne m’inquiète jamais de ce que vous pensez ; si j’étais votre femme vous auriez un droit de con-

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truie sur ma personne. A présent vous n’en avez aucun, je ne suis que votre maîtresse.

— Mais vous me menacez et vous me frappez.

— C’est vrai. Vous êtes un gentleman ; tout au moins vous êtes un avocat, si vous n’étes pas gentleman ; car cette désignation est un peu équivoque, puisque tout le monde peut être avocat en apprenant des termes de chicane, en mangeant des dîners et en acquittant certains droits. Mais être attaché au barreau est une certaine garantie d’honorabilité , de tranquillité pour un homme; et vous êtes supposé passer par-dessus mon impertinence ou tout autre terme qui vous conviendra. Si j’étais votre femme ce serait une tout autre chose.

— Je vois où voulez en venir, — dit-il un peu confondu.

— Bien ! je vous accordais ce degré de perspicacité, et je suis heureuse de ne pas m’être trompée.

— Vous êtes vraiment trop bonne.

— Oh ! vous pouvez plaisanter; mais aussi longtemps que je ne serai que votre maîtresse, je ne ferai que ce qu’il me plaira de faire.

— Je ne l’entends pas ainsi, — dit M. Septimus Severn d’un ton un peu plus décidé.

— Vous no l’entendez pas ainsi?

— Non ; aussi longtemps que vous vivrez avec moi , vous voudrez bien, dans une certaine mesure, agir selon ma volonté.

— Vous croyez ? JEh bien! je vous plaindrais si vous en essayiez. Pourquoi n’exercez-vous pas votre autorité à l’instant même?

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— Soit, c’est ce que je vais faire. Mettez votre chapeau et rentrons.

A-ussitôt qu’ii eut prononcé ces paroles dites d’une voix sévère, il en fut fâché. Il vit bien qu’il avait allumé • une flamme qu’il ne lui serait pas facile d’éteindre. Elle avait jeté le gant et il l’avait relevé. Le combat pouvait s’ensuivre, et il avait le pressentiment qu’il pourrait bien être vaincu. Le sang lui montait au visage et il ne se sentait pas à son aise.

— Oh ! non pas, mon cher, — dit Carry sans s’émouvoir. — Je ne ferai rien de semblable, mon cher monsieur; j’ai l’intention de rester ici jusqu’à ce que j’aie fini cette bouteille, et après j’irai à Argyll.

— Vous ne ferez pas cela. Carry ?

— Pourquoi pas?... Qui m’en empêchera?

— Moi.

— Vous! — dit-elle avec l’expression la plus méprisante qu’elle put donner à sa voix.

— Eh bien ! nous allons voir. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas qu’on vous vît dans ces infâmes endroits.

— Ce ne sont pas d’infâmes endroits, ce sont des lieux <le réunion beaucoup trop distingués pour vous, et j’irai toutes les fois que cela me fera plaisir, — répondit Carry en se versant un verre de Claret, et le buvant goutte à goutte,

— .Te persiste à dire que ce sont des lieux infâmes, et je n’entends pas qu’une femme m’appartenant ou ayant un rapport quelconque avec moi puisse y être vue.

— Vous appartenant!... Je serais vraiment bien fâchée de vous appartenir à un titre quelconque.

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— Les femmes n’ont qu’un seul but en y allant, et cela jetterait du discrédit sur moi.

— Si cela ne fait pas pitié! — répliqua-t-elle d’un air moqueur.

— No me mettez pas en colère, — dit-il avec un léger tremblement dans la voix.

— Mettez-vous en colère. Oh ! cela ne m’effraye pas.

— Prenez garde, Carry.

— Oh ! vous ne m’effrayerez pas, je ne suis pas un poulet. Des gens qui valaient mieux que vous ont plié devant moi, et je ne me laisserai pas intimider et réduire en esclavage par les menaces d’un homme de rien comme voua.

Il s’avança et s’arrêta devant elle en la regardant avec des yeux flamboyants ; elle répondit à son regard, et le sien ne fléchit pas; alors il leva la main et la frappa. Une seconde après il eût donné des mondes pour pouvoir reprendre le coup qu’il avait porté. L’effet sur Carry fut magique. Elle se dressa sur ses pieds, jeta autour d’elle un regard égaré, comme si elle avait été atteinte d'un coup de feu, et retombant sur sa chaise elle se prit à sangloter comme un enfant. Alors il tomba à genoux auprès d’elle, et saisit sa main, qu’elle retira durement. C’était son orgueil blessé et sa colère qui la faisaient crier et pleurer. Son agitation était telle qu’elle ne pouvait parler. Tout ce qu’d lui fut possible de faire fut de s’asseoir en se comprimant la poitrine avec les mains, comme si elle avait eu le cœur brisé. Il y avait sur ses joues trois ou quatre longues lignes rouges qu’avaient laissées les doigts de son amant.

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— Chère Ca^y, — dit Septimus avec tendresse, — pouvez-vous pardonner ma vivacité... ma brutalité?

— Oh! non, non, — répondit-elle en sanglotant! — Allez vous-enl... Ne m’approchez pas !

— Carry ! .

— Retirez-vous. Je vous hais ! J’aimerais mieux toucher un cadavre que de sentir le contact de votre main. Oh! allez-vous-en !.. . allez-vous-en !...

En prononçant ces derniers mots, ce n’étaient plus des paroles, c’étaient des cris qu’elle faisait entendre.

— Mais, Carry, je suis vraiment au désespoir. Jamais pareille chose ne se renouvellera, oh ! jamais !

— Non. Oh ! pour cela, j’en suis bien sûre, — répondit-elle en se redressant et en commençant à reprendre quelque empire sur elle-même. — Vous ne recommencerez pas, parce que jamais vous n’en aurez plus l’occasion.

— Que voulez-vous dire? — demanda-t-il avec étonnement.

— Je veux dire que je préférerais devenir la dernière des femmes d’Haymarket , plutôt que d’avoir jamais le moindre rapport avec vous. Ainsi vous avez supposé que, parce que je n’étais pas votre femme, vous pouviez tout vous permettre avec moi ? Ce serait une chose bien honorable pour vous d’être assigné, et je le ferais pour vous afficher et vous ruiner dans votre profession , si je n’étais retenue par la seule considération qu’il me serait désagréable que mes amis sussent que j’ai eu le moindre rapport avec un misérable de votre espèce. Certainement, le plus grossier fruitier de Saint Gilles n’en ferait pas davantage s’il rentrait ivre à

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deux heures du matin, un Dimanche. Eloignez-vous, ne me touchez pas! Je vous tnords, je vous égratigne si vous vous approchez de moi.

Pendant qu’elle parlait, une crainte mortelle s’emparait de cet homme. Un frisson glacial le saisit, et tout l’amour qu’il nourrissait pour la femme qui était là devant lui agitait son cœur et l’inondait. Depuis quelque temps sa passion sommeillait, mais la scèpe extraordinaire qui venait de se passer l’avait ravivée et ressuscitée,

— Vous ne pensez pas ce que vous dites, Carry?- — ditil en balbutiant.

— Je ne le pense pas? Vous allez le voir à l’instant.

— Pour l’amour de Dieu, considérez cela comme un acte d’emportement, comme une chose qu’il faut regretter et pardonner.

— Regretter, certainement; mais pardonner, jamais ! J’en ai fini avec vous. Je n’aurai jamais la moindre estime pour un homme qui peut s’oublier au point de battre une femme. J’ai beaucoup d’orgueil, mon cher, si je suis une femme perdue. Il y a des gens, et surtout des parvenus comme vous, qui se font de très-fausses idées sur les femmes de mon espèce. Ils ne les mêlent qu’aux réunions de minuit, aux thés, aux toasts, aux folies de la Noël; mais ils ont tort, ils ont complètement tort, et vous reconnaîtrez vous-même que vous étiez dans le faux. Dans tous les cas, ceci me servira de leçon pour ne plus ramasser mes amis parmi les gens de basse condition. J’ai assez du barreau pour toute la durée de ma vie.

Il s’était relevé et se tenait les bras croisés, appuyé

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contre le manteau de la cheminée et sans dire un mot.

— Carry ? — dit-il à la fin .

— Assez ! — répliqua-t-elle d'un ton farouche,

— Vous regretterez votre dureté.

— Jamais ! — répliqua-t-elle avec décision. — Je trou- A’erai mieux que vous, beaucoup mieux. Tout l’avantage est pour moi.

Elle mit son chapeau, ses gants, et abaissa son voile sur sa figure. Sans le regarder, elle ouvrit la porte, descendit l’escalier, et s’élança dans la rue. Quand elle fut partie, il appuya sa tète sur son bras, et il fut quelque temps avant de pouvoir trouver asse* de force pour sonner le garçon et lui demander la carte.

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