‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 16 sur 41 · LE FOU, MEMBRE DU PARLEMENT · texte numérisé non relu

LE FOU, MEMBRE DU PARLEMENT

Carry avait quitté le salon de Clarendon le cœur plein (le rage et (le colère. Jamais de sa vie elle n’avait été frappée par un homme, et le coup (pi’elle avait reçu brûlait sa joue comme si un fer rouge y eût laissé son empreinte. Dans sa détresse, elle se rappela sa vieille amie Annie Hargrave ; cette dame était chez elle et s’amusait à faire un peu de musique. Lorsque Carr^entra, elle chantait un fragment d’une vieille chanson.

— Tiens! Carry! — s’écria Annie fini interrompit brusquement son chant. — Qui pouvait s’attendre à vous voir?

Carry s’assit sur une chaise et dit d’une voix affaiblie ; —

— Comment allez-vous?

— Oh! toujours bien, comme d’habitude. Mais qu’avez-vous? Est-ce que Severn vous a donné votre congé?

MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE ISl

Est-ce que vous avez tué un avocat par amour du changement?

— Oui, il l’a fait, — dit Carry d’un ton farouche.

— C’est impossible I

— Il l’a fait cependant. Nous dînions à cet endroit, dans Bond Street, comment l’appelez-vous?

— A Clarendon.

— Oui, c’est cela. Et il m’a donné un soufflet sur la figure.

— Oh ! il n’y avait pas de quoi vous tuer, — dit Annie en riant.

— Je sais bien qu’il n’y a pa^ de quoi me tuer; mais rien que l’idée d’être frappée par un être pareil...

— Certes, c’est bien ennuyeux d’être brutalisée par un homme de rien, — dit Annie avec sympathie.

— Qu’ost-ce (jue je pourrais bien lui faire? — demanda Carry.

— Oh! Je ne sais... Peut-être voudra-t-il courir après vous. Vous pourrez le voir rôder pour vous chercher autour des lieux de réunion qui se trouvent dans les environs de Haymarket, et si vous le rencontrez dans les salons de Kate ou partout ailleurs, cassez-lui la tête avec une bouteille de Champagne, et donnez au garçon une demi-couronne pour le faire jeter dehors.

— Oh ! il aura bien mauvaise chance s’il se rencontre avec moi, — répondit Carry. — Pour cela je le sais bien.

— Ou, si vous aimez mieux, chargez Kangaroo ou tout autre brave garçon de son espèce de le guetter, de le pousser sur un rail, et de le faire couper en morceaux.

— Oh ! je dois vous rendre cette justice, que, de toutes les femmes que je connais, c’est vous qui avez

122 MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE

la plus remarquable expérience, — dit Carry en riant.

— Allons, tout cela n’est rien, enfant, — répondit Annie en s’asseyant au piano et en attaquant bruyamment l’air des Courses de Limerich.

A peine s’était-elle mise à jouer que le bruit des roues d’un cab se fit entendre et fut suivi de bruyants coups de marteau frappés à la porte. Annie laissa là son piano pour aller à la fenêtre, écarter les rideaux et voir quel visiteur lui arrivait.

Les coups de marteau ne cessaient pas un instant; ils se succédaient avec une monotone régularité.

— Que le ciel le confonde ! Où est Sally? — s’écria Annie. — Cette fille n’est jamais là quand on a besoin d’elle; c’est la plaie de mon existence.

— Qui frappe ainsi? — demanda Carry.

— Mais c’est le fou, et il ne cessera pas de frapper avant d’avoir été introduit. Vous allez l’entendre bientôt commencer à sonner.

Et en effet, un moment après, il se mit à sonner d’une main sans discontinuer de frapper de l’autre.

— Il va renverser la maison, — dit Carry.

— Oh ! c’est chaque fois la même chose.

— Vraiment?

— Oui. Il est fou à lier.

— Il me semble que j’entends venir Sally.

— Ohl nous n’aurons pas cette chance, je le crains bien. Elle prend toujours une heure pour se nettoyer, comme elle appelle cela, et il n’y a pas de danger qu’elle se montre. Je ne peux pourtant pas supporter cela, il faut que j’aille moi-même lui ouvrir.

Annie se rendit dans l’allée, ouvrit la porte de la

te

MÉMOIRES d’une BIf'HE ANGLAISE

rue, et introduisit un homme d’ùge moyen, ayant une agréable et bonne figure, mais des yeux brillants et égarés qui, en un instant, eurent fait l’inspection de la chambre. Il avait les bras chargés de paquets, et sans dire un mot à Annie, il se rua dans le parloir, les posa sur la table, et retourna dans la rue.

— Maintenant, mon garçon , — dit-il au cocher, — occupez-vous des oranges.

— Bien, monsieur, — dit celui-ci occupé à bourrer ses poches et à se charger les mains et les bras de toutes les oranges dont le cab était plus d’à moitié plein.

— Portez-les dans la maison. — dit le député.

— Oh ! ciel ! — s’écria Annie lorsqu’elle vit les oranges sortir du cab.

— Qu’y a-t-il? — demanda Carry.

— Mais c’est ce vieux fou qui nous amène un cab plein d'oranges.^

— Des oranges, oui, ma chère, — s’écria le Membre du Parlement en entrant dans la chambre, — Il y en a encore à apporter, et le siège de devant es{ rempli de navets. Je pensais que vous deviez aimer les navets. C’est une bonne chose quand on les fricasse avec du mouton bouilli.

— C’est aussi mon avis.

A la fin, les oranges et les navets furent tous apportés . et mis en tas dans un coin ; il y avait environ cent vingt oranges et sept ou huit boisseaux de navets.

— Vous avez dévalisé quelque marché, je suppose? — dit Annie.

— Oh I non, pas du tout ! Je viens de Covent Garden.

Digitizoa Dy t

— Et qu’est-ce que vous avez là, dans ces paquets sur la table?

— Ah ! nous allons voir, — répondit-il en se frottant les mains comme s’il parlait à des petits enfants. — Nous serons bonnes filles et pas trop impatientes.

— Oh ! au diable ! — s’écria Annie. — Ne faites pas la bête, je vais ouvrir les paquets moi-même.

Elle commença l’opération, et il la regardait faire on souriant et avec les plus grandes démonstrations de joie et de plaisir. Le premier qu’elle défit était un paquet carré qui contenait une petite cage avec deux serins.

Elle avait à peine finiqu’il se leva par un mouvement brusque en s’écriant; —

— Ma chère!... ma chère !... arrêtez l’homme du cab, arrêtez-Ie I

— Qu’y a-t-il ?

— Mais le chien... le chien qui est dans le coffre...

Et il s’élança dans la rue en courant après le cab plus

d’une centaine de pas et en criant et en vociférant de sa voix la plus élevée. Il revint bientôt portant triomphalement un petit chien.

— Voici, ma chère, — s’écria-t-il en le donnant à Annie.

— Oh! la jolie petite créature! quel amour! — ditelle en le caressant.

— L’un des meilleurs chiens de Londres, ma chère, — dit-il, — acheté chez Morisson de Walham Green. Il n’y a pas une personne dans Londres qui en ait un pareil, excepté le Gentleman Brown; aussi ne l’ai-je

MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE l«r.

obtenu que par un praiide faveur. Vous prendrez soin de lui, ma chère, prencz-en bien soin.

— Tenez-le, Carry, — dit Annie, — pendant que je vais rcfrarder le reste des saletés qu’il a apportées.

Le second paquet qu’elle ouvrit contenait un manchon qui avait dû coiiter au moins trois guinées.

— Oh! le joli manchon ! — s’éciia-t-elle.

— L’appeliprez-vous encore une saleté? — murmura le fou. — Il vient d’arriver , il est tout à fait nouveau.

— Oh ! non , ce n’est pas une saleté, — répondit-elle en lui caressant la joue avec le revers de sa main.

Après avoir mis le manchon de côté, elle prit un petit paquet carré et pesant , dans lequel elle découvrit avec horreur et étonnement une livre de saucisses.

— Oh! — dit-elle, — où avez-vous»pu aller chercher l’idée d’apporter de pareilles choses ici?

— C’est excellent pour le déjeuner, ma chère. Ce sont les meilleures de Cambridge; ■ — un shilling la livre, je vous assure.

Elle mit les saucisses sur le bord de la table, et passa à un paire de brosses à dents.

— Comment, vieux malpropre, est-ce que vous pensez que j’ai besoin de choses semblables?

Et elle jeta les brosses dans la grille du foyer.

— Ce qu’il y a de mieux en soie de sanglier, ma chère ; c’est pitié de les jeter ainsi.

Un petit paquet attira son attention, elle l’ouvrit, et . trouva dedans quelque chose de vivant. L’animal se tenait enroulé en boule, de telle sorte qu’on ne pouvait

MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE

voir ni sa tcHe ni sa queue. Elle releva la tête et denianda : —

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Un hérisson, ma chère ; comme vous pouvez avoir des grillons dans votre cuisine, le hérisson les tuera et les mangera; il est fou de ces hêtes-là, le hérisson. J’ai battu dans toute sa longueur Great Saint Andrew Street pour me le procurer.

— Il faut que vous soyez un vieux misérable pour transformer ainsi u-ne maison en ménagerie de bêtes sauvages.

Elle tira le cordon de la sonnette, fit porter le hérisson à la cuisine et ordonna d’apporter du vin.

— De tout ce bagage, il n’y a que le manchon qui valait la peine d’être offert, — dit-elle.

— Oui, un joli manchon, — répondit-il; — mais qui avons-nous ici, qui est l’amie que vous avez là dans ce fauteuil? Voulez-vous me présenter? Quelque nouvelle étoile lancée dans le monde de la fashion , je présume ?

— C’est Madame Severn , et vous , vous êtes le vieux Magee. Maintenant vous vous connaissez l’un et l’autre, — dit Annie en riant.

— Oui, ma chère, nous sommes en règle; j’aime à vous voir de joyeuse humeur. Je suis le vieux Magee, M. P. Voici quelques rimes à votre intention. Je suis sûr que si je m’étais occupé de poésie, j’aurais laissé dans l’ombre Tennyson et Tupper.

— Vous mettrez le feu à la Tamise un de ces jours, — dit Annie.

— Je vais vous dire ce que je veux faire ; j’ai envie de me marier.

— Vous marier? Quelle folie ! Qui est-ce qui voudra do vous?

— Vous voudrez bien attendre jusqu’au moment où l’on vous fera la demande, ma chère amie.

— A moi? Mais je ne voudrais pas vous regarder môme à travers une meule de foin. C’est une idée qu’il faut chasser de votre cervelle. Vous avez aussi besoin d’une femme qu’un crapaud d’une poche.

— Oh ! je ne sais pas. Il n’est déjà pas si dépourvu de bonne mine, — dit Carry, qui avait ses motifs pour parler ainsi.

— Ma chère Quillette, — dit Annie, — que savez-vous sur...

— Quillette! — s’écria Magee ravi, — c’est un nom de premier ordre. Pourquoi l’appelle-t-on Quillette?

— C’est son nom de baptême, je suppose.

— Oh! je veux toujours l’appeler Quillette. J’aime ce nom-là, je le trouve joli.

Et il se mit à se frotter les mains d’une façon tout à fait enfantine.

Page 1