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CHAPITRE XV

MADAMK MAOEE

Le jour suivant Carry questionnait son amie Annie Hargrave sur M. Magee M. P.

— Qui est-il? — demandait-elle i

— C’est un Irlandais, je crois.

— Oui, cela se reconnaît.

— Et il est membre ou plutôt il était membre de la Chambre des Communes à la dernière session . Il m’a dit, je crois, qu’il avait donné sa démission.

— Ab ! — dit Carry.

— Oui, je le crois.

— A-t-il de l’argent ?

— Beaucoup; il est vraiment très-bien, mais, comme je vous l’ai dit l’autre soir, il est complètement fou.

— Vous êtes parfaitement sûre qu’il a de la fortune?

— Tout à fait sûre. Mais pourquoi me demandez-vous cela? Vous avez quelques idées sur lui ?

— Oh ! sur lui comme sur toüt autre.

— Parfait! Oh! je ne m’en inquiète guère,— dit Annie. — Vous pouvez le plumer comme un pigeon si cela vous plaît, il ne m’est rien du tout. Il vient ici de . temps en temps, comme vous avez vu l’autre soir ; il m’apporte un cab plein d’abominations, il boit une bouteille de vin et puis s’en va. Je m’amuse beaucoup à ses dépens.

— Oh! oui, je le vois, et vous aimez tant à plaisanter que vous vous 'moqueriez d’un malheureux pour une croûte de pain.

Après cette conversation. Carry cultiva la connaissance du vieux fou M. P., et peu de temps après elle changea son nom contre celui de Magee.

Elle mit ordre comme elle put à ses excentricités ; mais c’était quelquefois une rude tâche.

Un matin , il descendit en se murmurant à lui -

même ; —

Chaux éteinte — une demi-once, — sel d’ammoniaque — une demi-once, — carbonate d’ammoniaque

une demi-once, — le tout bien pulvérisé et bien

mélangé.

— Qu’est-ce que c’est que ça? — demanda Carry. •

• Ne m’interrompez pas, ma chère, — répondit-il, et

il continua ; — Ajoutez essence de bergamotte — six gouttes, — huile de elous de girofle, — deux gouttes, — essence de musc — douze gouttes, extrait d ammoniaque — un drachme.

— Allons, avez-vous fini ?

— Oui, ma chère, c’est fini. Je composerai cela après déjeuner.

130 MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE

— Qu'est-ce que c’est que cela?

— C’est l’eau de beauté; — un instant, non, ce n’est pas cela, ce sont des sels. Les sels odorants de Prestou. Voici l’eau de beauté: — une livre de thym, — une livre do marjolaine. Oui, c’est bien cela Je pense que cela conviendra à mon teint, et quant aux sels ils sont utiles de temps en temps. Les chimistes vous font payer un prix fou tout ce que vous prenez chez eux. Je pense qu’on doit économiser autant qu’on le peut.

— Oh! certainement! c’est ce que je fais toujours, — ■ répondit Carry, jouant avec lui comme un pécheur avec une truite. Celui-ci ne prend jamais le poisson sans lui avoir lâché du fil.

— Je vais faire de moi un homme nouveau. Je ne fumerai plus que quatre cigares au lieu do six. Dernièrement j’ai fumé plus que d’habitude, parce que je n’avais plus à remplir mes devoirs parlementaires, et qu’avant que nous n’eussions fait connaissance le temps me pesait lourdement.

— Parfaitement! je comprends cela.

— J’ai réfléchi, ma chère, que votre peri’oquet mange beaucoup de pain et de lait ; — vous savez, le lait coûte cher la pinte, — voyez si vous ne pouvez pas rogner un sou par jour sur sa dépense: uh sou épargné est un sou gagné, vous savez; Je ne suis pas complètement satisfait de la manière dont la nourriture des chiens est réglée. Cela doit coûter gros.

Eu cet instant on sonna à la porto.

Courez et voyez ce que c’est, cher, voulez-vous? Annie est sortie et nous sommes seuls à la maison,-^

MÉMOIRES d’lnE lilCllK ANGLAISE 131

dit Carry; — si vous ne voulez pas y aller, j’y vais moiiiiêrae.

— Oh ! j’y vais.

Et il se dirigea vers la porte.

Quand il ouvrit la porte, un homme aux vêtements graisseux lui tendit quelque chose enfilé dans une brochette, en disant : —

— Votre viande, monsieur.

— Ma viande? *

— Oui, monsieur.

— Que voulez-vous dire ? Est-ce que vous êtes le boucher?

— Non, monsieur, je vends la viande pour les chats.

— Oh! — dit Mageo en faisant entendre un sifflement prolongé , — je vois.

Et prenant la brochette du bout des doigts il la porta à Carry.

— Je croyais que c’était le boucher; sur ma parole, je le croyais.

Et il jeta la brochette à terre dans un coin de la cheminée.

Carry se mit à rire.

— Maintenant c’est une dépense à supprimer, — dit - il.

— Parfaitement, c’est aussi mon idée; Annie lui dira de ne plus revenir.

— C’est parfait !

— Sortez-vous ce matin?

— Non, ma chère, je veux examiner ce qUe j’ai à recevoir.

— Alors remettez-moi un bon.

132 ilKMOlKKS D UMi BICHE ANGLAISE

— De quelle somme avez-vous besoin?

— Deux cents livres feront l’affaire ; vous savez que j’ai à payer mon manteau de fourrure, et que cela coûtera quatre-vingts guinées.

— Naturellement ! mais ne pouvez-vous pas vous arranger avec cent cinquante livres? J’ai peur de dépasser mon revenu. Vous savez que le trimestre échoit trèsprochainement, et tout rentrera dans l’ordre.

— Oh ! votre bamiuier vous aurait bien fait crédit si vous l’aviez dépassé; mais si vous voyez le moindre inconvénient à me donner un bon de deux cents livres, je m’arrangerai pour me contenter de cent cinquante livres.

— A vos ordi’es, ma petite chérie, — répondit-il en portant la main de Carry à ses lèvres et en la baisant.

Il alla vers un bureau, et y rédigea un bon sur son banquier pour la somme qu’elle lui avait demandée et le lui donna.

— Voici, mon amour, — dit-il. — Pour la peine cmsez votre vieil ami.

— Mon bon vieil ami, — répondit Carry, qui se leva, l’embrassa sur la joue et monta dans sa chambre pour se préparer à sortir.

Quand elle fut partie, il se livra d’un air affairé à ses préparations chimiques, car il adorait faire des expériences. Il avait un de ces grands coffres préparés par Tathan pour y renfermer des substances chimiques, et il aimait composer des feux de différentes couleurs qu’il allait brûler dans le jardin, le soir, comme un écolier. Lorsque Carry rentra, elle le trouva encore très-occupé .

— Ah! VOUS voilà de retour, ma chère! — s’écriat-il. — Je suis encore à l’ouvrage , comme vous pouvez vous en apercevoir; je suis en train de mettre de l’ordre clans mes poisons.

— Des poisons! — s’écria Carry, qui ne savait pas qu’il en eût en sa possession. — J’espère bien que vous n’en avez aucun.

— Ceci, — dit-il en montrant une petite fiole, — c’est de l’acide prussique, mais pas celui qu’on vend dans les boutiques et qui n’est qu’à seize degrés. Avec ce que je tiens dans ma main, il y aurait de quoi tuer un régiment. Deux gouttes sur votre langue et vous tomberiez par terre à l’instant, aussitôt morte qu’un hareng.

— Oh ! que vous êtes clFrayant !

— Ceci, — dit-il en prenant une autre bouteille, — c'est le cyanurc de potassium, autre préparation d’acide prussique, employée par les photographes.

— Oh ! au diable votre chimie ! — s’écria Carry en s’avançant sur lui et en lui arrachant les deux bouteilles des mains.

— Qu’allez-vous faire? — dit-il ?

— Vous allez le voir à l’instant.

Et s’approchant de la cheminée, elle jeta les deux fioles dans la grille du foyer.

Los fioles SC brisèrent et une forte odeur d’amandes amères se répandit dans l’appartement. L’ex-Membre du Parlement prit un peu d’humeur, mit scs mains dans scs poches et sortit de la chambre.

. — Où allez-vous? — demanda Carry.

— Vous me retrouverez dans la serre où je vais voir nia bacca ficurir.

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