‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 18 sur 41 · DES VOIX AU MILIEU DU VENT · texte numérisé non relu

DES VOIX AU MILIEU DU VENT

La soirée était belle, le ciel clair, et le soleil couchant colorait l’occident de teintes semblables à celles des œufs qu’on va jeter dans la poêle, lorsqu’on a mêlé les jaunes avec les blancs.

Carry Waters ou Madame Magee, comme elle se faisait appeler maintenant, était assise dans sa chambre, les yeux fixés sur le petit morceau de terrain qu’elle honorait du nom de son jardin*

Elle était en proie à uü étrange sentiment de malaise : il lui semblait que quelque chose de fâcheux et de pénible la menaçait. Elle s’imaginait entendre des voix qui parlaient au milieu du vent.

Il régnait une brise d’hiver plus vive et plus pénétrante que ne le comportait l’époque de l’année dans laquelle on se trouvait : c’était au commencement du printemps.

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D’étranges gémissements, des murmures' qui n’avaient rien de terrestre semblaient apportés sur les ailes de l’aquilon, comme de sinistres avertissements.

Le son d’un orgue des rues qui jouait l’air : Ali! che la morte, dans une des rues voisines, passait par-dessus les toits des maisons, et parvenait affaibli jusqu’à ses oreilles.

L’heure, le lieu, la musique, tout portait à la méditation, et appuyant sa tête dans sa main elle se laissa aller à la rêverie qui s’emparait de sa pensée et de son être tout entier.

Les pensées du foyer de famille ne venaient jamais la visiter, car elle n’avait jamais eu de famille dans la pleine acception du mot, ou du moins elle ne l’avait pas connue. Elle songeait pendant cette soirée solennelle à entrevoir l’avenir; elle voulait écarter, déchirer les nuages qui l’obscurcissaient, et que sa destinée lui fût révélée. Elle formulait presque une prière pour qu’il en fût ainsi; mais quant à prier réellement et saintement, c’était un sentiment qui lui était complètement inconnu.

Le vent furieux poursuivait sa course désordonnée, et elle se demandait avec étonnement où il allait, d’où il venait et qu’elle était sa mission?

Cet étrange coucher de soleil qu’elle avait pu apercevoir entre les intervalles qui existaient entre quelques maisons avait après un certain temps changé d’aspect; - il s’était modifié, mais pour revêtir des formes encore plus fantastiques. Les vapeurs avaient disparu, et l’orbe embrasé du soleil descendait pur et glorieux dans toute sa lumineuse majesté; c’était un flux éclatant de lu-

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mière, une boule d’or enchâssée dans un cadre de saphir qui semblait immobile tians le ciel.

Les nuages s’étaient massés de chaque côté en montagnes énormes, semblables à celles que les Titans cherchèrent à escalader pour atteindre cet empire céleste qui nous fait rêver.

Le vent qui gémissait lui parlait au moment où ilpa.';sait sur sa tête en agitant les boucles de ses cheveux. Ce qu’il lui disait'elle n’en savait rien. Elle ne-jpouvait comprendre le langage des sphères, mais les mots qu’elle entendait semblaient avoir une profonde signification, dont le sens caché la frappait de terreur.

Elle se sentait pendant cette soirée étrangement abattue, sans énergie et presque dans un état d’extase ; mais ses sens avaient pris un développement surnaturel, et elle pouvait percevoir les sons les moins distincts.

M. Magee était sorti dans l’après-midi, et elle l’attendait de moment en moment.

La cloche se fit entendre suivie d’un coup de marteau, et aussitôt après elle entendit sa voix bruyante dans la sall^

— Apportez cela ici, — disait-il.

Et il entra dans la chambre suivi d’un conducteur do cab qui portait dans ses bras une boîte d’une singulière forme et d’un travail curieux.

Elle arrêta pendant un instant un vague regard sur cet objet.

— C’est bien, posez cela à terre.

— Ici , monsieur?

— Oui, appuyez-le contre la table, — dit le fou répondant à la question du cocher.

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Ce dernier reçut ce qui lui était dû et quitta la chambre.

Alors Carry murmura à voix basse ; —

— Qu’avez-vous apporté là?

— Oh ! vous serez bien surprise lorsque vous le verrez.

Carry, entraînée par une fasci nation invincible, se leva de son siège et s’approcha. Ses regards restèrent un moment attachés sur l’objet qui était là à ses pieds, puis elle poussa un cri perçant.

C’était un cercueil !

Dans l’état nerveux dans lequel elle se trouvait, le coup ressenti fut trop violent, et elle perdit connaissance.

— Eh bien! qu’y a-t-il? — s’écria M. Magee lorsqu’elle tomba sur le plancher.

Il se précipita vers elle, la plaça sur un sopha, et, prenant une bouteille d’eau de Cologne, il en versa le contenu sur ses mains, et lui en bassina les tempes.

Elle fut plus d’une minute avant de rouvrir les yeux. Lorsqu’elle y fut parvenue, elle frissonna et dit d’une voix tremblante : —

— Faites jeter dehors cette horrible chose.

— Quelle cho>e ?

— Oh ! 'ceci ! ceci !

— Le cercueil ?... mais c’est une importante acquisition. Je l’ai obtenu à de bonnes conditions d’un fabricant de Piccadilly. Il est commode d’en avoir un, vous comprenez; cela peut être utile un jour.

Au moment où il parlait ainsi, il ne savait pas à

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quel point les événements devaient confirmer ses paroles.

— Vous voulez donc me tuer? — demanda Carry avec colère,

— Certainement non, ma chère.

— Alors enlevez cette horrible chose et mettez-la hors de ma vue.

— Je vais le mettre dans mon laboratoire, — dit-il se parlant à lui-même.

Puis, chargeant le cercueil sur son épaule, il l’emporta hors do la chambre.

— Oh! l’horrible homme! — murmura Carry. — Je suis sûre qu’il veut me tuer. Je ne veux pas rester plus longtemps liée à un pareil insensé. Il faut que je change de situation de façon ou d’autre.

Quand il eut déposé le cercueil dans la pièce, il revint et s’écria ; —

— Je suis désolé que ce morceau d’orme vous ait effrayée, ma chère.

— Ne vous approchez pas de mol, allez-vous-en! — dit Carry,

— Qu’ai-je fait?

— Vous en avez fait assez pour vous faire haïr pendant un mois ; allez-vous-en I

— Mais, ma chérie, — dit-il dans l’intention de plaider sa cause.

— Oh! ne me parlez pas. Allez dans votre chambre; votre vue me fait horreur, vieux fou.

M. Magee leva les épaules et fit ce qu’on lui avait ordonné. Il avait une grande frayeur de Carry lorsqu’il la voyait en colère, et il avait bien pu juger d’un coup

d’œil que son idée d’apporter un cercueil à la maison n’avait pas eu une bonne influence sur son caractère.

— Qui aurait pu penser cela? — dit-il lorsqu’il arriva dans son laboratoire. — Les femmes sont d’étranges créatures ! Comment s’imaginer qu’on va se mettre hors de soi à la vue d’un cercueil? Je pourrais dormir dedans sans éprouver même le plus léger frisson. Je ne vois rien d’effrayant là-dedans, c’est là que nous devons tous aller un jour. Les vers doivent faire bombance et les insectes faire leur nourriture du plus sage dos Mages de l’Orient; ce n’est que trop vrai, je le sais. Maintenant, voyons , je vais avoir une heure ou deux à moi. Qu’est-ce que je vais faire avec cet acide? J’en ai encore un peu dans les armoires de ce cabinet qu’elle n’a pas pu voir.

Il portait une grande jaquette de velours; il mit la main dans une de ses poches et en tira un écureuil vivant, auquel il permit de courir à travers la chambre, car il avait fermé la porte et il ne pouvait s’échapper. Ceci fait, il alla chercher deux fioles de cristal contenant du cyanure qu’il l'egarda d’un air affectueux en disant :

— Maintenant, aux expériences !

Le cercueil était posé à terre à côté de lui, et, à la lumière terne du jour sur son déclin, il présentait un aspect noir, froid et sombre.

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