CHAPITRE XVII
LE f'ERCUEIL
Pendant plus d’une heure, Carry Waters resta seule étendue sur le sopha et dans un état d’esprit tout à fait misérable. A l’expiration de ce temps, elle éprouva le besoin de parler à quelqu’un ; elle s’étonnait que M. Magee ne fût pas revenu auprès d’elle. Chaque fois qu’il survenait quelque trouble dans leur ménage, il avait coutume, lorsqu’il avait été chassé, de revenir après avoir expié ses offenses réelles ou imaginaires en accomplissant une sorte de quarantaine dans son laboratoire; mais cette fois il ne reparaissait pas.
— Peut-être est-il sérieusement fâché, — pensait Carry. — Après tout, cela m’importe peu ;.je suis vraiment lasse d’assister à scs folies. Quelle idée, d’apporter un cercueil ici! Personne ne peut jamais avoir entendu parler d’une pareille imagination. Il n’y a plus aucun doute, comme beaucoup de gens le disent, il est bien
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décidément fou. J’ai pu l’exploiter lui et sa folie, mais je ne l’aime pas. Je pouvais le tolérer dans les premiers temps, parce qu’il était vraiment inotfensif; mais maintenant, sur ma parole, je crois qu’il m’est devenu positivement insupportable. J’ai rompu avec l'armée et le b.^rreau; j’ai une bien grande envie d’en finir avec la Chambre des Communes et de rentrer au service. Que ne puis-je y retourner ce soir même? Je ne vois aucune raison qui pourrait m’en empêcher, après tout ; il n’y a rien de tel que de battre le fer pendant qu’il est chaud, et de frapper le clou sur la tête lorsqu’on a le marteau à la main. J’aime à faire les choses à l’instant et sans remettre au lendemain. Supposons que je le quitte cette nuit! quel sera son étonnement lorsque j’irai lui faire mes adieux? Voyons! que pourra-t-il bien faire? Pleurer, peut-être, — c’est dans la nature de ces sortes de gens-là. J’ai horreur de voir un homme pleurer.
Se levant alors nonchalamment de son sopha, elle savoura la jouissance d’un long bâillement, et elle monta lentement à sa chambre, où elle tira la sonnette pour appeler sa femme de chambre.
Lorsque cette femme entra, elle lui dit ; —
' — Stonah, je m’en vais d’ici demain; tenez toutes mes alfaires prêtes pour le milieu de la journée, je viendrai ou j’enverrai les prendre.
Stonah était une servante sur laquelle elle pouvait compter; elle l’avait prise chez une de ses amies, et elle l’avait toujours traitée avec une grande bonté, plutôt comme une égale que comme une domestique, et elle savait qu’elle pouvait se reposer sur elle en toute circonstance. Bien qu’elle fût très-bonne avee sa femme
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de chambre, Stonah ne se laissait jamais aller h la moindre familiarité, à moins d’y être formellement autorisée par sa maitresse.
Dans l’occasion présente, elle ne fit aucune question, et promit simplement d’exécuter les ordres qui lui étaient donnés.
Lorsqu’elle fut habillée , Carry descendit en souriant d’avance à l’idée de la scène qu’elle allait avoir avec M. Magee.
— Quelle bonne comédie je vais avoir! — dit-elle. — Je ne voudrais pas la manquer pour rien au monde.
Et prenant un bougeoir à la main , elle suivit le corridor jusqu’à la porte du laboratoire et l’ouvrit.
Au moment où la porte tournait sur ses gonds, une odeur tout à fait suffocante vint frapper scs narines. Un épais nuage blanc l’enveloppa et se répandit dans le couloir, le gaz de la chambre était éteint et son odeur se mêlait à d’autres exhalaisons également pernicieuses.
La lumière que portait Carry s’était éteinte tout à coup au moment où elle-même s’était sentie étouffée, suffoquée, asphyxiée. Les subtiles essences qui remplissaient la chambre s’étaient emparées de ses sens ; des points noirs lui passaient devant les yeux, sa vue s’obscurcissait, et après avoir poussé un faible gémissement elle était tombée par terre.
Heureusement pour elle le chandelier qu’elle tenait à la main était tombé avec un grand bruit qui avait retenti dans le couloir.
• Stonah, qui était encore en haut dans la chambre de sa maîtresse , entendit le bruit de sa chute et descendit
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pour en connaître la cause. Comprenant à l’instant ce qui avait dù se passer, elle saisit courageusement Carrj par ses vêtements et la tira jusque dans le parloir en la laissant étendue sur le plancher. Puis, sc précipitant vers la fenêtre, elle l’ouvrit et alla également ouvrir la porte de la rue et la fenêtre qui éclairait le corridor. Lorsqn’fellc eut fait cela afin d’établir un courant d’air et que les vapeurs empoisonnées pussent s’échapper, elle prit une bouteille d’eau-de-vie sur le buffet et en introduisit quelques gouttes dans la bouche de sa maîtresse. Carry, d’un mouvement brusque , se mit sur son séant et quelques minutes après elle était revenue à elle.
— Oh ! — s’écria-t-elle, — je suis sûre que quelque chose d’épouvantable est arrivé. Stonah, je savais bien qu’il devait survenir quelque malheur. J’ai entendu des voix parler au milieu du vent pendant cette après-midi. Il y avait trois chandeliers sur la table de la salle à manger et votre maître s’est assis sur la table ayant scs bottes à côté de lui.
— Ce sont là des signes bien certains, bien infaillibles, madame, — dit Stonah qui, comme toutes les personnes sans éducation première, était très-superstitieuse.
— Croyez-vous qu’il est possible maintenant d’entrer dans la chambre?
Stonah répondit (ju’eUe ne le croyait pas et toutes deux s’assirent pendant plus d’une heure devant la fenêtre ouverte avant de s’aventurer à explorer les mystères que cachait la cliambre fatale. Pendant cé temps, les gaz et les vapeurs s’étaient évaporés et l’air
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était redevenu comparativement pur, bien qu’une forte odeur de gaz se fit encore sentir.
Il était clair que quelque explosion ou quelque combinaison de gaz avait eu lieu, et que M. Magee, étant dans la chambre, n’avait pas pu s’échapper; un résultat sinistre était à craindre.
Carry entra la première dans la chambre et regarda avec anxiété les ray ons sur lesquels étaient rangés les fioles et les bouteilles contenant difiérentes drogues et préparations chimiques, puis ses yeux s’abaissèrent vers le plancher.
Elle tressaillit et se tordit les mains d’effroi à la vue du terrible spectacle qui s’offrit à elle. Il était suffisamment horrible pour impressionner une femme.
Moitié dedans, moitié dehors du cercueil gisait le pauvre fou. Ses traits étaient étrangement contractés et il avait évidemment lutté vigoureusement; mais exposé à la force et à la puissance irrésistible des différentes vapeurs qui s’étaient combinées ensemble, il avait succombé sous leur maligne influence et il était tombé étouffé sous l’effort de leur étreinte mortelle. Un amas do substances chimiques de toutes sortes se trouvait auprès lui au milieu des débris des flacons qui les avaient renfermées. Ce qu’il y avait de plus probable, c’est que par un niouvement maladroit il avait renversé la boîte qui les contenait et que les bouteilles s’étant brisées, la catastrophe avait eu lieu.
Stonah prit la main droite de M. Magee et lui ü\ta le pouls, mais il était sans mouvement ; le malheureux avait cessé de vivre et son corps avait été rapidement envahi par le froid et la rigidité de la mort.
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Carry s’élança hors de la chambre en s’appuyant contre la muraille du couloir, et elle serait tombée une seconde fois si Stonah ne l’avait soutenue. En arrivant dans le parloir, Carry but trois verres d’eau-dc-vie coup sur coup et se trouva alors en état de parler.
— Je le savais, — dit-elle, — mes pressentiments no me trompent jamais. Pauvre homme I c’est vraiment horrible. Je pensais bien qu’il s’empoisonnerait quelque jour avec ces stupides choses, mais autant vaut parler à des pierres qu’à certaines natures d’hommes.
— Allez-vous passer la nuitici, madame? — demanda Stonah.
— Rester ici!... quoi!... dans une maison où sc trouve un cadavre... Non, pas pour rien au monde; aussitôt que je me sentirai suffisamment bien, je me sauverai d’ici, et jamais je n’y remettrai le pied.
— Faut-il que j’aille vous chercher un cab , madame?
— Non, non! n’y allez pas, no me quittez pas. Je no puis supporter l’idée de me trouver seule avec un mort. Je vais être remise à l’instant et je prendrai la pre mière voiture que je trouverai dans la rue. Il faut que vous restiez ici pour prévenir la police de ce terril)le événement. Oh! n’ost-ce pas affreux? Je vous verrai demain. Vous n’avez pas besoin de passer la nuit ici si cela vous déplaît, c’est inutile. Vous avez de l’argent et vous pouvez aller chercher un gîte quelque part.
— Oui, madame, — répondit Stonah, qui était beaucoup plus maîtresse d’ellc-méme que sa compagne.
Aussîtôt que Carry s’en ^entit la force, elle quitta la maison fatale, et, apercevant un cab qui passait près do
la porte, elle lui fit signe de s’approcher, et elle y monta.
— Où faut-il vous conduire, madame? — dit le cocher.
Carry réfléchit un moment et dit : —
— A Holhorn.
— Au casino d’Holborn? Très-l)ien, — dit le cocher.
Et il monta sur son siège et partit.
— Je veux aller à Holhorn, cette nuit! — dit Carry à demi-voix. — C’est quelquefois très-drôle, et j’ai besoin de quelque chose qui m’amuse. Il faut que je me grise tout à fait cette nuit, ou sans cela je ne pourrai jamais m’ôter de devant les yeux le vieux Magee et son cercueil.
Ce simple souvenir la fit frissonner, et elle se mit à regarder dehors les lumières, le monde et les boutiques brillamment éclairées, car, dans son imagination, elle croyait voir l’ex-Membre du Parlement couché en face d’elle sur la banquette, qui lui semblait ressembler à un cercueil.
Il était de bonne heure lorsqu’elle arriva au casino, et il n’y avait presque personne. Montant à la galerie, clic se promena tout autour, et s’assit à une petite table au bout du salon des fumeurs. Le journal l'Express était h sa portée, elle s’en empara pour passer le temps à lire les rapports de police. C’était la seule chose qu’elle eût jamais lu dans un journal. Pendant qu’elle était ainsi occupée, elle entendit des bruits de voix, et elle aperçut trois jeunes gens qui fumaient et causaient joyeusement ensemble. L’un d’eux était grand, mince, beau et d’apparence distinguée; il fit une grande impression, sur
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Carry. Elle trouvait que c’était le plus joli cavalier qu’elle eût jamais vu, et elle se creusait la tête pour savoir qui il pouvait être. Les femmes ont parfois d’étranges caprices, et Carry n’était pas étrangère aux faiblesses de son sexe.
Elle jeta un regard sur lui. Il le lui rendit, et elle baissa les yeux. Lejeune homme dit un mot à ses compagnons, qui SC mirent à rire, et s’éloignèrent. Quant à lui, il s’approcha de Carry, et il engagea la conversation par les lieux communs d’usage.