CHAPITRE XIX
TOUT n’est pas or
La vie d’une femme légère est une existence d’agitation perpétuelle et de continuels changements. Les anonymes peuvent être parfaitement appelées les Juives errantes de la création.
Il est rare qu’elles habitent la meme maison pendant longtemps, et elles jugent complètement inutile de former des projets, ce qui est la plus grande joie et la plus grande consolation des autres femmes. Si elles s’attachent à un homme, leur position devient terrible, parce que l’objet sur lequel elles placent leur affection peut à tout moment rompre toutes relations avec elles et briser leur cœur qui commençait à se retremper à la source d’un amour vrai.
Il y a un vieux dicton qui nous apprend que l’amour est aveugle, et que celui-là est un fou qui essaye do con-
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ti'ôler ses affections, pai’co que c’est une chose complètement impossible.
Carry Waters voyait souvent John Liston, l’étudiant en médecine, et elle ne pouvait se dissimuler que graduellement elle se sentait éprise d’amour pour lui.
C’était une chose stupide, mais elle n’avait pas plus d’empire sur elle-même qu’un enfant. Il avait quelques centaines de livres de revenus pour vivre, mais c’était tout.
Carry nourrissait cette illusion romanesque qu’elle pourrait être heureuse avec lui, et elle faisait tout pour lui plaire ; elle essayait de le fasciner par tous les moyens qu’elle avait en son pouvoir.
A la fin il céda à ses enchantementi>, et succomba sous les savantes circonvallations dont elle l’avait entouré. Avec l’habileté des femmes qui ont une grande dîipérienco des hommes et des choses, elle voulait que la jtroposition tant désirée vînt de lui.
Ils étaient à dîner à l’hôtel de la Mitre à Hampton Court, John Liston l’avait emmenée i\ Hampton pour voir le palais, et par ce beau temps doux de l’été qui l)orte à la rêverie, il s’était écrié : —
— Que je serais heureux si vous vouliez venir vivre avec moi !
— N’auriez-vous pas peur d’être ruiné en une semaine?
— Pas du tout; si réellement vous m’aimiez, vous me ménageriez un peu, — répliqua-t-il.
— Oui, c’est ce que je voudrais faire si réellement j’aimais un homme. Je voudrais faire tout au monde piur lui. Je ferais sa cuisine, je réparerais son linge, et
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je vivrais avec un shilling par jour, — dit Carry avec chaleur.
Il est possible qu’elle pensAt ce qu’elle disait, mais la théorie diffère sensiblement de la pratique,
— Est-ce que vous consentiriez à cela? — demandat-il, pouvant à peine croire ce qu’il entendait.
— Oui, sans doute, j’y consentirais, — dit-elle d’un ton sérieux.
— Voudriez-vous faire cela pouc moi. Carry?
Elle baissa la tête.
— Voudriez- vous? — répéta-t-il en se levant, en jetant sa serviette et s’avançant près d’elle. Ses lèvres allèrent chercher sa joue et il redit : — Voudriez-vous faire cela pour moi. Carry?
— Oui,... — répéta-t-elle d’une voix indistincte...— oui, parce que je vous aimee.
Il lui saisit la main.
— J’ai peu de chose à vous offrir, mais vous êtes la
seule femme que j’aie jamais aimée.
— La seule? — demanda-t-elle en levant sur lui ses yeux expressifs rendus plus brillants encore par une larme qui perlait à travers ses cils longs et soyeux.
— Je le jure devant Dieu, Carry, je n’avais jamais fait attention à aucune femme avant vous.
— Soyez béni ! — s’écria Carry en lui pressant la main et le regardant avec ses yeux pleins de larmes, comme si elle lui était profondément reconnaissante des mots qu’il venait de prononcer.
— Et combien do temps penserez-vous à moi? — dit la sirène.
— Toujours ! — répondit-il avec passion»
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lûd
— Toujours? — répéta-t-elle d’une voixclaire quoique modulée sur un diapason plus bas que celui qui lui était habituel ; — toujours, c’est bien long.
— Jamais trop pour une aussi charmante femme que vous.
— Ah ! mais je puis devenir une vieille femme un jour, alors vous me quitterez -et vous courrez après quelque autre.
— Oh! non, l’amour vrai ne change jamais.
— Ne songez pas à cela; je vous aime et aussi longtemps que vous serez à moi je ne m’occuperai pas de ce qui peut arriver. Je puis bien payer par quelques années ' de douleur dans l’avenir les quelques années de mon bonheur présent.
— Ma chérie! — dit-il en l’embrassant tendrement presque avec ivresse.
Ils étaient tous deux jeunes, et c'était le premier amour sérieux auquel ils s’abandonnaient l’un etl’autre.
Encore une fois Carry changea de nom et devint Madame Liston. Peut-être ne faisait-elle pas beaucoup plus de mal, si mal il y a, que certaines femmes qui dépensent la meilleure partie de leur existence en instances auprès de la cour des divorces.
Une période de bonheur illicite fut accordée à nos jeunes gens, mais elle ne fut pas d’une bien longue duree.
Au bout de quelque temps. Carry commença à trouver quelques imperfections à son idole, et elle fit aussi cette découverte que beaucoup de femmes ont faite tût ou tard, que vivre avec un shilling ou deux par jour n’Cït pas une chose bien agréable.
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Ils s’en allèrent à Boulogne pour passer là quelques semaines, et ils s’y trouvèrent véritablement heureux.
Liston avait emporté tout l’argent qu’il avait pu se procurer, et il avait en outre battu monnaie à l’aide d’un billet. Son père lui faisait une pension de quatre cents livres par an payable par quartiers.
Mais comme ils s’étaient établis à \' Hôtel des Bains, l’hôtel le plus cher du pays, ils trouvèrent que les notes de l’hôtelier étaient plus enflées que leur bourse.
Un matin ils se profnenaient sur la côte du côté de Capécure, se dirigeant à travers les rochers vers le petit village du Portel John. Liston était distrait. Carry s’en aperçut et comme elle n’était pas elle-même de fort bonne humeur, comme la généralité des femmes quand elles commencent à s’ennuyer quelque part, elle s’écria ; —
— Pourquoi n’étes-vous pas plus animé ? Il est sûr que c’est une véritable misère d’aller quelque part avec vous, vous êtes toujours tout engourdi.
Ce n’était pas exactement vrai, mais ceci était de peu d’importance. Les femmes s’inquiètent fort peu de l’exactitude des faits qu’elles avancent quand elles veulent dire quelque chose de blessant.
Une femme, un jour, me dit qu’elle me haïssait et qu’elle aimerait mieux mourir que de se retrouver dans la même chambre que moi ; mais au bout de moins d’une douzaine d’heures elle était assise par terre à mes pieds, me tendant un tortillon de papier pour allumer mon cigare. En fait, John Liston était un bon et joyeux garçon toujours riant et do bonne humeur.
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— Je réfléchis, — répondit-il tristement.
— Bien I Mais à quoi réfléchissez- vous? Vous pourriez bien être au moins un peu plus poli, je suppose, et causer avec moi, mais il en est toujours ainsi avec les gens mal élevés. Ils pensent toujours à eux de préférence à tous autres. S’ils ont quelques ennuis, il faut qu’ils les fassent voir.
— Oh ! taisez-vous, Carry, vous cherchez toujours à me piquer, — dit-il avec impatience.
— Je ne veux pas me taire, je veux dire ce qui me
plaît. Si je vivais avec un gentleman, je pourrais avoir quelque considération pour lui quelquefois; mais quand une femme comme moi vit avec un l)Ourgcois, il me semble qu’elle peut agir exactement comme il agit luimême. ,
— Oh ! on vérité.
— En fait, il me semble que je suis un peu trop bonne pour vous.
— Il me semble que j’apprécie l’honneur que vous me faites comme je le dois, — répliqua-t-il sèchement.
Carry chassa du pied quelques cailloux, mais ne répondit rien.
La mer commençait à monter, et une antique tour qu’on apercevait dans le lointain laissait voir les eaux qui la gagnaient et venaient se briser contre ses murs pour retomber en vapeurs qui étincelaient au soleil.
— Je pensais, Carry, — *dit John Liston, — que ce que nous avons de mieux à faire c’est de regagner Londres bientôt. J’ai dépensé presque tout mon argent.
— Oil ! — répliqua-t-elle, — vous pouvez partir quand vous voudrez, je ne serai nullement chagrine de m’éloi-
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gner de ce pays. Je hais les mangeurs de grenouilles, je hais les stupides et détestables dîners qu’on sert ici. Je hais les sales quais du port et les pitoyables bals et fêtes qui se donnent dans l’établissement des bains. J’en donnerais une douzaine pour une seule nuit chez Mott. Enfin tout ici me fait horreur.
— Moi aussi ?
— Oui, vous aussi, vous vous en seriez aperçu déjà depuis longtemps si vous n’étiez pas un sot.
— Parlez-vous sérieusement. Carry?
— Oh ! ne nous querellons pas! Voici le Portel, montez et voyez si vous pouvez m’avoir un peu'd’eau-de-vie. Elle est infernalement mauvaise, mais je la préfère encore à leur sale genièvre, qui est pire que notre plus mauvais whisky d’Ecosse.'
— Soyez bonne fille alors!
— Ne le suis-je pas? — répondit-elle en faisant une petite moue.
— Pas toujours.
— Si je suis bonne !
— Vous l’êtes maintenant, — répliqua-t-il en souriant.
— Embrassez-moi alors ! ■
Le baiser ayant été donné et reçu, ils entrèrent au Portel pour se mettre en quête d’eau-de-vie.