‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 22 sur 41 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

IL n’est pas si fou que je le croyais

Ils étaient de retour dans Stanley Street — dans un logement garni, — vivant presque exclusivement dans la société l’un de l’autre, excepté lorsque Liston était à rhôpital. Rien de tel qu’une semblable existence pour que des gens arrivent promptement à avoir assez l’un de-l’autro et en viennent à se chercher querelle.

Curry soupirait après sa liberté et elle sentait les res anyusta domi.

Les difficultés de la vie à un shilling par jour commencèrent, et afin de subvenir à ses besoins ou à ses extravagances (elle eût probablement protesté contre ce dernier mot) elle engagea quelques-uns de ses effets, car sa garde-robe était encore assez considérable.

John Liston était fort attaché à Carry, et il l’aimait à sa manière. Il lui achetait toujours ou une chose ou une autre ; mais il avait fort à souffrir de son mauvais

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caractère. Beaucoup de femmes légères sont impérieuses. despotiques, et rarement elles évitent une dispute, si elles pensent y trouver un amusement ou un moj'en d’arriver au but qu’elles ont en vue d’atteindre.

Cariy était légère et inconstante, mais elle avait fait beaucoup pour John Liston. Elle avait abandonné ses amis et scs connaissances. Elle s’était procuré de l’argent en engageant ses effets et ses bijoux, certainement contre le désir et la volonté de son amant , mais enfin elle l’avait fait; elle s’était ainsi privée des moyens de faire toilette.

Liston était un habile garçon , et aussitôt après son retour do Boulogne, il s’était présenté aux examens, il avait passé avec distinction au collège et à la salle, et l’on était fort bien disposé pour lui. Il avait été appointé comme aide-chirurgien honoraire d’un corps de volontaires et il avait été également nommé chirurgien d’un dispensaire.

Un soir qu’il revenait du dispensaire, il trouva Carry de fort méchante humeur.

— Je pensais que vous m’aviez promis de venir me prendre pour aller faire une promenade, — lui dit-elle aussitôt qu’il fut entré. — Vous m’aviez dit que vous viendriez à quatre heures, et voyez l’heure qu’il est.

— C’est vrai, je vous l’avais dit... — dit-il en l)albuliant.

— Alors pourquoi ne l’avez-vous pas fait? Je suppose que vous vous ôtes amusé avec quelque autre femme.

— Vous savez que je ne l’ai pas fait. Carry, — répliqua-t-il fort blessé.

— Comment puis-je le savoir? Tous les hommes se

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ressemblent ; pourquoi voudriez- vous être meilleur qu’un autre? Vous aurez trouvé quelque sotte femme qui aura cru tout ce que vous lui avez dit et qui vous aura considéré comme un grand homme. J’ai toujours connu des personnes qui n’auraient pas voulu faire la moindre attention à des hommes comme vous. Je ne comprends rien aux hommes de votre espèce.

— Il y avait tant de malades au dispensaire, Carry, — répliqua-t-il tranquillement, — que je n’ai pas pu sortir plus tôt ; encore ai-je laissé deux ou trois cas pour Samedi, parce qu’il me tardait d’être rentré à cause de vous, et je suis venu en voiture.

— Bon! bon! c’est vraiment étrange! — continua Carry; — vous ne venez jamais si tard.

— J’ai eu une opération difficile à faire ; il s’est présenté une femme qui avait une glande cancéreuse au sein, dont je lui ai fait l’ablation; vous savez que c’est la pire sorte de cancer, et bien que j’aie fait de mon mieux, je ne crois pas qu’il soit possible de l’en guérir.

— Oh ! ne me parlez donc pas de ces horribles choses. Je suppose que vous vous mettrez en rage contre moi un de ces jours, que vous me frapperez à la poitrine, et que vous me donnerez un cancer. Oh ! cela ne me surprendrait pas le moins du monde.

— .Comme vous bavardez. Carry.

— Je bavarde ! de mieux en mieux.

Il se fit un instant de silence, mais il ne fut pas de longue durée; Carry le rompit en disant : —

— Il est vraiment bien agréable pour moi d’attendre renfermée toute la journée, n’cst-il pas vrai, pendant que vous allez vous amuser dehors?

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— Je ne m’amuse pas, je travaille!

— Oui, joliment ; vous ne me ferez pas croire cela, mon cher, — répliqua Carry.

— Vous feriez bien mieux de mettre votre chapeau et de venir faire un tour maintenant, cela vous ferait du bien, — dit-il.

— Non , je vous remercie , je ne suis plus disposée à sortir à présent, il y a une demi-heure cela me convenait. Si vous étiez arrivé à l’heure que vous aviez indiquée, tout aurait été pour le mieux. Le fait est que je suis fatiguée de ce genre de vie et que je ne puis le supporter plus longtemps.

— Il peut être facilement changé.

— Bien, naturellement vous deviez parler ainsi. Vous êtes fatigué de moi, vous avez envie de me quitter. Mais je n’ai jamais été léchée par un bourgeois, et ce n’est pas maintenant que je commencerai.

Liston se leva, bourra sa pipe, l’alluma, et s’asseyant dans un fauteuil, il se mit à fumer avec acliarnement sa pipe d’écume.

— De façon ou d’autre il faudra que j’apporte un changement dans ma situation.

— Vous le pouvez dès demain, si cela vous plaît, — répondit-il en retirant «a pipe de sa bouche.

— C’est vraiment digne d’un gentilhomme de me parler comme vous le faites, — dit Carry d’un ton railleur; — mais cela me rend service. Vous êtes la seule erreur que j’aie jamais faite, mais il n’est pas trop tard maintenant pour tout réparer.

— Je suis heureux de vous entendre dire*cela.

— J’ai bon nombre d’amies auprès desquelles je puis

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aller, et je connais pas mal de gens qui seraient trop heureux de me voir; je n’aurais qu’à m’asseoir et écrire à trois hommes pour les voir accourir à l’instant.

— Il serait peut-être maladroit de les faire se rencontrer tous les trois ensemble, n’est-il pas vrai?

— Oh ! ne me poussez pas à bout, ou ce sera bientôt fait, — dit Carry avec colère.

— Je serai aussi tranquille qu’un agneau, — répondit Liston.

— Je sais pourquoi vous voulez être débarrassé de moi. J’ai engagé tous mes effets, et maintenant que je n’ai plus rien avec quoi je puisse battre monnaie, je pense bien que je vous fatigue.

— Taisez-vous, Carry, ceci est par trop méchant! — s’écria-t-il; — si vous avez vendu vos effets, je n’en ai pas reçu l’argent.

— Qui l’a reçu alors ?

— Mais vous-même, je pense, et vous l’avez dépensé en courses de voitures et on achats à votre volonté.

— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela, si vous ne pouviez pas m’entretenir convenablement, il fallait me le dire.

— C’est ce que j’ai fait, — répliqua-t-il.

— Ah! — dit Carry d’un air incrédule.

— Oui, le jour où nous étions à la Mitre, à Hampton Court, vous avez dit que vous vouliez faire ma cuisine, réparer mon linge, et vivre avec un shilling par jour.

— Il n’est pas possible que vous ayez été assez complètement dénué de raison pour ajouter foi à tout cela. Est-ce que vous l’avez cru? — dit Carry avec un sourire

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ironique sur les lèvres; — mais de voti*e côté que m’avezvous promis en échange ?

— Oh ! j’étais sincère dans ce que je vous ai dit, — répondit-il tout abasourdi.

— Je veux bien le croire, que m’avez-vous dit alors?

— Oh ! beaucoup de choses.

— Vous m’avez dit que vous vouliez m’aimer toujours. Avez-vous tenu votre parole? Si vous me traitez ainsi maintenant, qu'ai-jc à attendre lorsque je serai devenue vieille. Je ne suis pas votre femme, je n’ai pas de droits sur vous, et vous pouvez me mettre de côté ou essayer de le faire quand cela vous conviendra.

— Non, je ne voudrais pas faire une pareille chose, Carry.

— Oh non ! et c’est ce que vous avez de mieux à faire. Vous ne vivriez pas longtemps après m’avoir fait un pareil affront. Peut-être avez-vous envie d’épouser quelque autre femme, et c’est pourquoi vous me traitez si mal.

— Je ne vous traite pas mal. Carry; pour cela j’en suis bien sûr, — dit le pauvre garçon si malmené par la femme qui était devant lui,

— Ah ! vous ne me traitez pas mal ! C’est votre opinion; mais il y a déjà longtemps que j’ai remarqué que vous ne m’aimiez plus, que vous n’étiez plus aux petits soins pour moi et...

— Non; seulement je n’ai pu être aussi constamment avec vous à cause des devoirs de ma profession.

— Ah ! voilà justement ce que je ne puis comprendre. Je n’ai jamais connu d’homme ayant avant tout à s’occuper de gagner son existence.

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— Pourtant je trouve cela plus honorable que de vivre sur l’argent qui m’aurait été laissé par mon père, — dit le jeune homme avec un juste orgueil.

— Oh ! très-bien ! très-bien ! ne vous emportez pas. Il ne faut pas que vous pensiez que vous allez m’intimider. Je n’ai pas plus peur de vous que de tous les autres fils de bourgeois de Londres. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de retourner chez vous avec tous vos parents de basse extraction. Je n’ai plus besoin de vous.

— Ils ne sont pas de plus basse condition que vous, — répliqua-t-il.

— Moi, je sais que je suis de basse condition, comme vous dites, mais ce n’est pas d’un gentleman de me le reprocher. Je sais que je ne suis pas une dame, et je n’en ai pas la prétention.

Carry se couvrit la figure avec ses mains, et se prit à pleurpr.

John Liston quitta sa pipe, et en une seconde il était auprès d’elle.

— Ne pleurez pas, — dit-il avec douceur, — je n’ai rien voulu dire de pareil.

— Oh! qu’ai-je fait?... qu’ai-je fait pour être traitée ainsi! — s’écria-t-elle en sanglotant.

Il la prit dans ses bras et l’assit sur ses genoux.

— Là! — dit-il en appuyant la tête de Carry sur sa poitrine, — là, vous allez dormir, mon baby.

Mais Carry sanglotait toujours.

Alafin elle se calma, et, ouvrantlesyeux, elle dit : —

— Il faut nous séparer, Jack; nous ne pourrons jamais vivre ensemble.

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— Oh! ne parle/, pas de séparation, Carry, — dit-il d’une A’oix tremblante.

Elle était pour lui un trésor qu’il avaitpeur de perdre.

— Il le faut cependant. C’est ce qui doit infailliblement arriver, et il vaut mieux nous y résoudre plus tôt que plus tard.

— üh! non, non, mille fois non !

— Il n’y a qu’un seul moyen d’arranger cela, — ditelle.

— Quel est-il ?

— Epousez- moi, et préscntez-moi dans le monde comme votre femme.

John Liston ne fit pas de réponse.

— Vous ne voulez pas?... Peut-ctrè pensez-vous que je ne suis pas assez bonne pour vous?

Il tenait ses yeux baissés et jouait avec la petite main de Carry.

— Le voulez-vous? — dit-elle d’une voix séductrice.

Il lui fallut répéter trois fois sa ([uestion avant d’olj-

tenir une réponse.

Après le dernier? « Vouiez-vous » il dit en détournant les yeux ; —

— Non, Carry, je ne le puis. Tout, excepté cela*

■ — Mais pourquoi? lime semble que je vous vaux bien.

— Je le sais, mais...

— Oh ! je vois; le fait est que vous êtes las de moi; très-bien, alors nous allons nous séparera l'instant. Je pars immédiatement. Si je restais jusqu’à demain, je pourrais faiblir dans ma résolution. Comme votre femme, Jack, j’aurais pu passer par-dessus une foule de choses, mais comme votre maîtresse, je ne vois pas pourquoi je

le ferais. Quant à souffrir certaines choses, autant vaut en tirer quelque avantage. 11 y a assez longtemps que je me mets eij. dehors de tout pour vous. D’abord j’ai été heureuse, oh ! bien heureuse ; jamais je ne l’ai été plus de ma vie. Mais il faut que je songe un peu à moi. Je connais les hommes. Vous n’étes encore qu’un enfant, mais dans quelques années vos idées et vos opinions peuvent changer. Je n’ai pas d’argent ni quoi que ce soit; mais que cela ne vous inquiète pas, tout ira bien. Ne venez pas courir après moi. J’irai à l’établi.ssement de Kate ou tout autre. Je me griserai et je vous oublierai. Surtout ne cherchez pas à me retrouver. Je pourrais pleurer et faire quelque folie si je venais à vous revoir.

John Liston se sentait complètement malheureux et désespéré. 11 perdait la seule femme qu’il eût jamais aimée. C’était une rude épreuve pour lui, mais il était décidé à la laisser partir plutôt que de l’épouser.

— Ne vous tourmentez pas, mon cher, — dit Carry, ■ — 11 n’y a que les hommes comme vous qui ne peuvent se décider à épouser des femmes comme moi. Un gentleman en prend très-bien son parti ; mais un bourgeois, jamais. Vous avez à vous créer une position dans le monde, je ne vous blâme pas.

Liston ne pouvait retenir les larmes qui jaillissaient de ses yeux.

Carry le guettait comme le chat guette la souris.

— Ne pleurez pas! — dit-elle en mettant son chapeau qui était sur le sopha. — Ne ideurez pas! c’est stupido. J'ai bien plus de sujet de pleurer que vous. Vous êtes dans les meilleuresconditions, vous êtes en voie de par-

venir, vous avez tout devant vous. Moi, je n'ai rien, tout est à recommencer , e\ dans ma carrière il n’cst pas agréable, lorsqu'on est arrivé au haut de réchelle, d’être jetée par terre, et d’avoir à remonter en commençant presque par le premier échelon.

Elle mit alors. son cliàle,sc regarda dans la glace, et, se tournant vers Liston, elle dit : —

— Adieu, Jack.

Il ne fit pas un mouvement.

— Ne voulez-vous pas me dire adieu ?

Il se leva, et regarda autour de lui d'un air égaré, comme s’il faisait un rêve.

— Adieu, Jack, — répéta-t-elle.

— Est-ce que vous allez réellement partir ? — dit-il d'une voix éteinte et brisée.

— Si je vais partir?... Mais cela m’en a bien l’air.

— Je vous ai entendu dire que vous n'aviez pas d’argent — s’écria-t-il. — Je n’en ai pas non plus aujourd’hui, mais prenez cette montre.

Il détacha la chaine de son gilet et lui donna sa montre ; c’était une montre de chasse en or et d’une certaine valeur.

Elle la prit négligemment et dit d’un ton tranquille ;

— Je ne pensais pas à cela; mais je ne suis pas fière, cela vaut toujours mieux que rien. J’ai tant perdu de temps avec vous que vous devez bien faire quelque chose pour moi.

Et elle glissa sa montre dans sa poche.

Alors il retomba dans son fauteuil, la poitrine oppressée et sifllantc.

— Ne vous laissez pas abattre, mon garçon, — dit

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Carry; — appliquez-vous à votre profession, et j’ose dire que j’entendrai parler de vous quelque jour. Mon départ d’ici est une bonne chose pour vous.

Les yeux de Liston étaient noyés de larmes.

En disant une dernière fois de la môme voix insouciante son « Adieu, Jack, « elle ouvrit -la porte.

Elle attendit un moment sur le seuil pour voir s’il ne ferait pas un mouvement vers elle.

Il s’agita d’un air inquiet, comme s’il allait se lever et prononcer les mots qu’elle attendait, mais d’autres sentiments l’emportèrent et il resta immobile.

Carry jeta sur lui un dernier coup d’œil, s’engagea dans le corridor, ouvrit la porto extérieure et, lorsqu’elle l’eut refermée derrière elle, elle s’arrêta sur le seuil en se disant à elle-même.

— Il n’est pas si fou que je le croyais.

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