‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 23 sur 41 · DANS HAYMARKET · texte numérisé non relu

DANS HAYMARKET

C’est ainsi que Carry Waters se sépara de John Liston. Elle trouvait qu’il ne lui était d’aucune utilité, et après quelque temps d’intimité son engouement et sa passion pour lui étaient usés, car elle était fort capricieuse. Elle avait fait une folie, comme on dit, et elle était heureuse d’avoir enfin trouvé en elle assez de résolution pour rompre la chaîne qu’elle s’était plu à lier autour de ses membres avec une telle habileté qu’il lui avait fallu des mois pour arriver à s’en débarrasser. Cupidon forge bien, et son enclume rive les anneaux d’une chaîne d’une façon très-solide. Elle avait absolument tout à refaire, car elle avait vécu longtemps en dehors du monde; il lui fallait ce qu’on appelle recommencer sur de nouveaux frais.

Elle erra à l’aventure en sortant de chez John Lisonusqu’à ce qu’elle ait pu se procurer un cab. Par la

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force de l’habitude elle y monta, car elle n’allait jamais à pied que dans les endroits oü l’on avait coutume de se rendre comme but de promenade.

En arrivant dans Pali Mall elle descendit, car elle avait dit au cocher de la conduire au milieu d’Haymarket.

Il était environ six heures et demie. En suivant le côté le plus tranquille de la rue; elle passa sous la colonnade du théâtre, et elle atteignit le Café de l'Europe au bout de quelques minutes. Comme elle n’avait pas dîné, elle entra et se fit servir quelque chose à manger. Elle avait à peu près une livre dans sa poche , et c’est tout ce qui lui était nécessaire pour ses besoins présents. No sachant que faire à cette heure si peu avancée de la soirée, elle regarda les annonces des théâtres dans le journal, et elle se décida à aller passer une heure ou deux au théâtre d’Haymarkot. Elle alla au parterre. C’était trop d’embarras pour elle de retirer son chapeau pour aller aux stalles et aux galeries qui exigent de la toilette, elle avait horreur des places dans les loges des étages supérieurs , et ses moyens ne lui permettaient pas de louer une loge pour elle seule. La pièce que l’on jouait s’appelait Za Chasse aux Amours, et Carry passa lâ deux heures suffisamment agréables. Il était environ dix heures lorsqu’elle quitta le théâtre, elle traversa la rue à l’endroit où se trouvait le Café Turc et le Café des Grecs, avec leurs croissants et leur brillant éclairage au gaz qui attirent l.’attention des passants.

Carry avait été souvent conduite là par Annie Hargrave, et elle avait horreur de ces cafés où elle savait qu’on no rencontrait jamais une femme convenable.

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Sur le pas de la porte des Blue Posts se tenait arrêté un homme à l’air commun , qui avait la coupe et l’aspect d’un teneur de paris , sans cependant pouvoir être pris pour un parieur du pays de Galles, ce qu’il y a de plus infime dans l’espèce. Il toucha son chapeau en apercevant Carry, qui reconnut en lui un homme qu’elle avait souvent rencontré. Il était connu sous le nom de Dan le Lunatique, probablement parce qu’il se livrait à son jeu la nuit, lorsque la lune était supposée éclairer le monde.

— Oh ! est-ce vous. Lunatique? — s’écria-t-elle.

— Comment vous portez-vous cette nuit , mademoiselle? — répondit-il avec respect.

— Assez bien ; que faites- vous là?

— Je guette une petite scène d’escamotage qui se passe par ici.

Et il lui désigna du doigt deux femmes qui parlaient à un homme qui paraissait très-occupé de l’une d’elles.

— Qu’est-ce que c’est. Dan? — demanda Carry.

— Ce sont deux voleuses à la conversation qui font la mouche.

Pendant que Carry observait les deux femmes et le pigeon qu’elles avaient fini par trouve!^ l'une d'elles prit quelque chose dans sa poche , puis elles s’avancèrent en causant et en riant jusqu’à l’endroit où étaient arrêtés Carry et le Lunatique.

— Prenez-lui le bras, — dit l’une des deux femmes à l’autre , qui n’agissait évidemment que d’après ses instructions.

Et après avoir caché un oljet quelconque sous son

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manteau, elle s’éloigna, mais avant de partir elle murmura à l’oreille de l’autre : —

— Faites-lui payer quelque chose.

Sa compagne fit un signe d’assentiment, et elle entra dans le cabaret avec l’homme, qui ne se douta pas un seul moment qu’il venait d’être volé.

— Bien exécuté, n’est-ce pas? — dit le Lunatique en riant.

— Elles ont traité le vieux fou comme il le méritait,

— répondit Carry. — J’aime à voir ces vieux drôles-lâ victimes de pareils tours, car je ne comprends pas comment ils osent venir rôder dans des endroits semblables et parler à toutes les femmes.

— Cette femme ne le quittera que lorsqu’il sera complètement ivre-mort, 'puis elle ira rejoindre son associée,

— dit le Lunatique.

— Entrons dans la petite pièce, derrière Ic'comptoir, Dan, voulez-vous? — dit Carry.

— Certainement, mademoiselle, avec plaisir.

Et il la suivit dans le petit salon.-

Ils s’assirent dans un coin, et Dan dit : —

— Puis-je prendre la liberté do vous offrir quelque chose ?

Cet homme se conduisait envers elle de la façop la plus respectueuse, et jamais il ne se permettait la moindre familiarité,

— Voulez-vous faire sauter le Champagne cette nuit. Dan? — demanda Carry en souriant.

— Très-volontiers, mais il faut que je vous prévienne que je ne suis pas en bonne veine ; j’ai éprouvé un mauvais coup la nuit dernière, et j’ai eu à payer ce matin

un souverain pour m’acquitter, ce qui m’a mis fort à

SCC.

— Ne vous inquiétez pas, commandez le Champagne, et nous arrangerons cela entre nous — répondit Carry.

Le Lunatique commanda le vin, et Carry le regarda quelques instants avec amour pendant qu’il écumait e^ pétillait dans son verre. C’était son vin favori, et c’eût été de l’eau bénite qu’elle ne l’eût pas regardée avec plus de vénération.

— Maintenant, Dan, j’ai besoin d’argent, je suis aussi en mauvaise veine, — dit Carry.

— Vous, mademoiselle? — s’écria Dan étonné.

— Oui, — répondit-elle d’un air indifférent et comme si elle n’en était pas bien préoccupée. — Voici ce que je désire que vous fassiez : J’ai une montre dans ma poche... Oh ! elle est bien à moi.

— Naturellement. Je n’aurais jamais pu supposer un moment...

— Assez là-dessus, vieux fou ; il n’est pas dans mes habitudes de me livrer à de pareils exercices. Mais, qu’il en soit ainsi ou autrement, ce serait exactement la même chose pour vous.

Dan grimaça un sourire, et prit la montre de John Liston.

. — Portez-la à Patsy, à Splawgar, à Rascally Jack ou à quoique autre, — dit-elle — et prencz-cn ce quevousen pourrez tirer. Dites qu’elle est à vous... vous entendez.

— Très-bien, mademoiselle. Je connais la demeure d’un ou deux de ceux que vous m’avez nommés, — répondit Dan.

Et il s’éloigna.

Il resta absent une denai-houre environ, et à son retour il dit : —

— J’ai obtenu huit livres, cela fait-il votre affaire?

— Admirablement ! — répondit-elle. — Prenez-en trois

pour vous, vous me les rendrez quand vous voudrez.

Dan ne se montra pas avare de remerciements.

La soirée se trouvant alors suffisamment avancée, Carry souhaita une bonne nuit à Dan et se dirigea par Panton Street chez Kate Hamilton : on venait d’ouvrir.

— On vous croyait perdue, mademoiselle, — dit un des hommes de la porte.

— J’ai été en voyage, Jaek, — répondit-elle. — Il n’y a encore personne d’arrivé?

— Pas lieaucoup do 'monde, une ou deux femmes.

Lorsque Carry eut traversé le long passage et fut entrée dans la grande salle où ont lieu les fêtes nocturnes, elle regarda tout autour d’elle.

— Ah ! comment vous portez-vous ? — s’écria une forte femme d’une santé florissante, qui était assise sur une chaise élevée derrière le comptoir.

— Très-bien, Kate; comment vous portez-vous? — répondit Carry.

— Passez derrière le comptoir— -et venez vous asseoir à côté do moi ; il y a bien longtemps que je ne vous ai vuç.

— C’est vrai ! j’ai été sur le continent.

— Oh î en vérité I — répondit Kate. — A propos, j’ai vu vos deux amis l’autre nuit.

— De qui voulez-vous parler ?

— ^lais do ces messieurs qui vous appelaient Quil- Ictte.

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— Oh ! Manning et Duncombe, les hommes d’Annie Hargrave.

— Oui, — dit Kate.

— Quillette ! — s’écria une personne qui était devant le comptoir. — Un drôle de nom à donner à quelqu’un I

— Quel est celui-ci? — demanda Carry à Kate.

— C’est Millan, le maître d’équitation: attachezvous à lui ; il vaut la peine d’être connu.

Carry regarda en face le nouvel arrivant.

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