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CHAPITRE XXII

LA VOILA r.ANCE

— Que pensez-vous de moi? — dit Millan; — me trouvez-vous bon air ?

- — Oui, c’est mon avis, — répondit Carry; — votre chapeau pourrait être un peu mieux brossé, voilà tout.

— Oh ! ce n’est rien.

— J’aurais encore meilleure opinion de vous si vous commandiez quelque chose, — continua Carry.

— Elle parle comme un oiseau, — répliqua-t-il.

Kate n’eut pas plutôt entendu ces mots qu’elle saisit

une bouteille de Champagne. Le bouchon partit aussitôt et le vin pétilla dans les verres. Une conversation triviale s’établit entre Carry et Millan, qui eut pour résultat de faire quitter à Carry la position élevée qu’elle occupait derrière le comptoir et de l’amener à accompagner le marchand de chevaux à une , table au milieu de la salle.

MÉMOIRES d'une BICHE ANGLAISE HO

— Je ne veux plus de vin, — dit Millan. — Je veux un Gin spider.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? — demanda Carry.

— Vous ne savez pas ce que c’est qu’un Gin spider?

— Non , sur ma parole.

— Vraiment, vous m’étonnez I Cela ne demande pas autant d’art à préparer qu’une coupe de Badminton. •Mais c’est réellement excellent néanmoins.

— Mais enfin qu’est-ce que c’est?

— Tout simplement du gin et du ginger-beer.

— Oh ! ce n’est que cela? C’est à coup sûr un excellent mélange, — dit Carry en riant.

— Bon I Qu’étes-vous venue faire ici cette nuit ? — demanda Millan.

— Je ne sais pas. Je suis venue pour voir quelques-uns de mes amis, je suppose, — répondit-elle.

Il se mit à rire, puis se tut. Pendant cet instant, un homme grand et de bonne façon entra dans la salle, salua Millan, et, s’appuyant sur le comptoir, entra en conversation avec Kate.

— Quel est le grand magot qui vous a salué? — demanda Carry.

— C’est le Roi des Bosquets, — répondit-il. — Il a été dans le P. R. et maintenant il fait de gros paris. Vous pourrez le voir un de c^s jours dans le cercle magique â Hyde Park.

— Oil ! en vérité î — dit Carry ; — je ne m’occupe guère de ees sortes de gens. J’aime les gentlemen.

— Est-ce vrai? — demanda Millan.

— Si vous me connaissiez, vous ne me feriez pas cette question;

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— Montez-vous à cheval ?

— Oui, mais je n’ai jamais beaucoup pratiqué. J’aurais pu avoir un cheval de selle, mais je ne l’ai jamais fait.

— Aimeriez-vous à monter à cheval?

— Oui, mais je no puis songer à cela maintenant.

— Venez me voir alors.

— Qui êtes-vous? — dit Carry, comme si elle n’eût pas su son nom et sa profession aussi bien que luimême.

— Je suis Millan, le maître d’équitation.

— Oh! — s’écria-t-elle.

— Et je serai très-heureux de mettre un cheval à votre disposition, s’il vous convient d’accepter l’offre que je vous ai faite.

— C’est ce que je ferai bien certainement. Mais si vous attendez jusqu’à ce que je vous paye, vous pourrez bien avoir à attendre longtemps.

— Oh ! ne pensez pas à cela, j’ose dire que nous nous entendrons très-bien à ce sujet.

— Tout est pour le mieux : alors j’irai demain vous rendre visite.

— Oui, faites-moi ce plaisir. Je vous attendrai — répondit-il. — Veuillez m’excuser, il faut que je me retire; il faut que j’aille rejoindre un ami chez Coney.

— Adieu ! — dit Carry.

Et il partit.

Lorsque Kate vit qu’il n’était plus là, elle appela Carry, qui vint reprendre son ancienne place derrière le comptoir.

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— Eh bien ! — dit Kate — qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Pas <rrand ’chose.

— Mais quoi, enfin? Il semble avoir pris un caprice pour vous, et quand cela arrive, c’est comme si la fortune de la femme était déjà faite.

— Comment! que voulez-vous dire?

— Mais il veut vous lancer.

- — Comment? — demanda Carry, vraiment fort per-

plexe.

— Oh! c’est bien simple. Il vous fournira argent, clievaux, tout enfin.

— Il m’a demandé si je savais monter à cheval, — dit Carry, — et il m’a dit de venir demain à son manège, et ([u'il mettrait un cheval à ma disposition.

— Ah î alors vous pouvez compter là-dessus , il se charge de vous. Où allez-vous cette nuit? Rentrez-vous bientôt? Attondez-moi une heure ou deux, nous partirons ensemble.

— Parfaitement; j’irai chez vous, si cola vousconvient, — répondit Carry.

— C’est convenu ; mon brougham sera ici à trois heures et demie.

Carry aida Kate jusqu’à la fermeture de l’établissement, et, par la puissance de scs plaisanteries et le piquant de ses reparties, elle lui fit vendre un grand nombre de bouteilles de Champagne, ce qui ne lui fut pas désagréable, attendu que c’était de cette source que provenait le plus clair de ses revenus.

Elle l’accompagna jusqu à sa demeure, et là Kate mit une chambre à sa disposition.

Le lendemain matin, de bonne heure, elle sc rendit

chez Millan, et elle trouva son ami de la nuit dernière déjà installé dans son école d’équitation; il ne paraissait se ressentir en aucune façon de ses folies.

Il la reçut le mieux du monde, et lui donna un cheval à monter.

Elle le fit manœuvrer à sa satisfaction, et il lui dit qu’en fort peu de temps elle deviendrait une écuyère accomplie.

Pendant plus a’une semaine elle prit des leçons, et, lorsqu’elle avait besoin d’argent, Millan y .pourvoyait sur son simple reçu. Au bout d’une dizaine de jours, Millan vint la trouver à son logement et lui dit : —

— Je pense qu’il est temps maintenant que nous nous expliquions tousles deux.

Carry fit un signe d’assentiment.

— Comme vous voyez, — dit-il, — la saison vient do commencer, et tout le monde est en ville maintenant.

— Oui.

Il y a beaucoup de personnes riches dont on peut tirer parti, si l’on sait s’y prendre.

Carry ouvrit les yeux, elle commençait à comprendre où Millan voulait en venir.

— Si vous voulez travailler avec moi, — continua-t-il, — je vous fournirai d’argent et de tout ce qui sera nécessaire pour vous établir sur un bon pied. Avez-vous déjà eu une maison à vous?

— Qui, — répondit Carry.

— Tant mieux; vous saurez comment il faut la gouverner. Beaucoup des femmes qu’on rencontre dans Londres sont de si infernales folles qu’il n’y a rien à faire avec elles. Si on leur monte une maison, elles

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vont de l’avant comme si elles ne savaient pas si elles doivent se tenir sur la tête ou sur les talons, et au bout de trois mois elles ont sur le dos une demi-douzaine de saisies et d’exécutions, et généralement elles se font ■ gruger par un tas do femmes qui ne sont pas aussi bien pourvues qu’elles, et qui vivent à leurs dépens, comme des sangsues.

— Oui, cela est assez vrai.

— J’avais découvert une femme vraiment jolie et bien conditionnée. Je- l’établis dans une maison de Saint John’s Wood, qui m’appartient. Je pouvais donc naturellement en faire ce qui me plaisait, et je lui avançai beaucoup d’argent. Mais le pire de l’affaire, c’est qu’elle n’avait pas de tête : il n’y avait rien chez elle. Elle savait bien dépenser de grosses sommes d'argent, mais pas en mettre la plus petite de côté. A la fin, elle fit une fugue et me mit dans la nasse pour une fort grosso somme. Quelles sont vos qualités? — lui demanda-t-il ainsi, sans autre préparation.

— Mes qualités, oh ! je n’en ai qu’une seule.

— Quelle est-elle? Puisqu’elle est unique, je pense qu’elle doit être bonne.

— Et elle l’est en effet, et c’est la meilleure que puisse avoir une femme.

— Je serais heureux de la connaître.

— C’est que j’ai beaucoup d’aplomb, plus que vous n’en pourriez trouver dans quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent.

— L’aplomb est une qualité ; j’ai rarement vu une femme qui en manque.

— Oui, mais il y a manière de s'en servir.

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— C’est vrai, — répliqua-t-il ; — savez-vous écrire ?

— Non, pas une ligne.

— Lire?

— Un peu.

— Très-bien. Vous pouvez parler, plaisanter et monter à cheval; ajoutons à cela que vous avez une jolie figure, une jolie tournure, et que vous avez une façon peu commune de vous tenir à cheval. Tout cela est-il exact ?

— Oui ; vous pouvez aussi ajouter que j’ai l’intention de cultiver les voyages à travers les pi'ovinces et de suivre les chasses.

— Tout cela en son temps, mais résumons-nous. Il y a ici un homme qui vient d’atteindre sa majorité *et d’entrer en possession d'une masse de richesses accumulées ; il n’y a pas de limites à sa fortune. Un juif a dit qu’il naît dans le monde un riche par jour : il est un de CCS riches-là. Bien que fort riche, il n’est pas remarquablement brillant.

— C’est pour le mieux, — dit Carry en riant.

— Précisément, il est disponible pour le moment ; personne n’a encore mis le grappin sur lui; et si nous battons le fer pendant qu’il est chaud, je pense que je pourrai réussir. La seule chose à savoir, c’est si vous êtes prête à vous mettre à l’œuvre ?

— Oui, je suis au jeu, — répliqua Carry sérieusement. — Je commencerai aujourd’hui, si cela vous plait.

— Très-bien ! rien ne vaut le moment présent. Cette petite maison de Saint John’s Wood est vacante.

— Celle dont vous me parliez tout à l’heure?

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— Oui; vous pouvez en prendre possession à l’instant. Il y a là une vieille femme, et elle fera tout ce que vous lui demanderez. Je vous envefrai une autre servante quand cela sera nécessaire. Maintenant que vous avez l’habitude du cheval, qu’est-ce que vous dites d’un tour au Parc?

— Parfait ! — dit Carry. — Donnez-moi un cheval de selle qui ait bonne façon.

• — Vous allez avoir le plus fin morceau de toute l’écurie, — répondit Millan.

Le cheval fut amené, Carry le monta, fit un tour ou . deux dans le manège, se déclara satisfaite, et lorsqu’elle eut en main une petite cravache à pomme d’or, elle dit qu’elle était prête à partir.

— Si vous rencontrez quelques-uns de vos anciens amis, ne faites pas attention à eux — s’écria Millan. — Notre oiseau a ses idées particulières, et il ne tolérerait pas une femme parlant à un homme qui n’a pas été régulièrement présenté.

— Très-bien. Quel est le nom de l’oiseau?

— Lord Bryson, fils ainé du Duc de Iles Sorlingues, — répondit Millan à voix basse.

Carry salua de la tête, toucha son cheval légèrement avec la cravache, et traversant la cour elle se trouva dans la rue.

Un groom, revêtu d’une bçlle livrée, la suivit à une distance respectueuse, et Carry se dirigea vers Hyde Park.

Il était de bonne heure dans la matinée, il n’était pas encore onze heures, et le Parc était rempli d’une foule d’écuyers et de piétons. Ceux qui étaient à pied étaient

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encore plus nombreux que ceux qui se promenaient à cheval.

Elle se dirigea par la colonnade Ionique qui longe Apsley House et fit promenerson cheval dans l’allée. Au moment où elle passait devant le poste, elle rencontra ses anciennes connaissances d’Aldershot , Manning et Duncombe qui marchaient bras dessus, bras dessous.

Ils la saluèrent, mais elle fit semblant de ne pas les voir, en se disant à elle-même : «

— Ils sont assez convenables, mais j’ai maintenant de plus hautes vues,

— Peste soit de l’impudence de la petite sorcière ! — dit Manning; — elle a fait son chemin dans le monde, je présume.

— Une femme qui fait ce qu’elle vient dé faire, c’està-dire qui renie d’anciens amis parce qu’elle ne les juge pas e.n assez belle position, a tout ce qu’il faut pour faire son chemin dans le monde, — dit Duncombe.

— Par Jupiter ! — murmura Manning, — figurez-vous notre ancienne amie d’Argyll, Quillette faisant la grande dame. Je voudrais bien savoir si elle jure toujours autant qu’elle le faisait quand elle était au camp.

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