LE FILS DU DUC DES ILES SORLIXGUES
Carry se promena au pas pendant quelque temps, et ensuite fit prendre un petit galop à son cheval ; il continua à galoper pendant une certaine distance, puis, changeant subitement d’allure, il se mit à trotter de la façon la plus dure et la plus déplaisante. Tous les efforts de Carry pour le forcer à changer de pas furent inutiles.
Le groom, apercevant ce qui se passait, s’avança vivement, et dit en touchant son chapeau : —
— Faites-lui sentir la cravache près du flanc sur la jambe de derrière.
Carry suivit l’avis qui lui était donné ; mais, comme elle était un peu en colère contre l’animal, elle le frappa rudement sur la partie la plus sensible de la jambe.
Le cheval dressa les oreilles et partit au grand galop. Carry fut presque enlevée de sa selle par la soudaineté
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du mouvement, et fut obligée de se cramponner au pommeau avec désespoir.
L’animal s’élançait en accélérant son allure et Carry semblait courir quelque danger. Elle était terrifiée, car plus elle pesait sur la bride et plus le cheval s'élançait en avant.
A la fin il prit le mors aux dents, et Carry perdit tout moyen d’action sur lui. Son chapeau était tombé à terre et ses cheveux flottaient derrière sa tête comme des ondes aux reflets dorés. Elle approchait du carrefour de Kensington ; elle pouvait entendre le bruit des omnibus sur la route et le piétinement des chevaux des cabs. Le cheval poussait toujours en avant et le groom était bien loin derrière.
Carry craignait d’aller se briser contre quelque voiture, si elle ne réussissait pas à arrêter le cheval avant qü’il ne franchît la limite du Parc. Elle songeait à se jeter à bas du cheval; mais elle frissonnait à l’idée du risque qu’elle pouvait courir et ajournait au dernier moment ce dangereux expédient. Tout son sang semblait avoir abandonné son cœur.
Les gens qui suivaient à cheval Rotten-row s’arrêtaient immobiles en retenant leur respiration, quand ce cheval furieux passait à côté d’eux. Elle approchait des grilles près desquelles se trouvent les vieilles baraques qui sont habituellement dressées près de l’entrée du Jai’din des Fleurs, quand un gentleman suivi de son groom apparut.
Il n’y avait pas longtemps qu’il avait quitté la grande route; il aperçut Carry qui n’était pas à plus de deux cents mètres de distance. Il vit l’imminence du danger
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qu’elle courait, et il cliercha dans sa tête le moyen de le détourner. Il vit qu’elle était à bout de forces, car elle était pâle comme une morte. . .
Elle allait le dépasser; elle était hors d’état d’opposer la moindre résistance à la volonté de son cheval. Aussi* se décida-t-il à se planter au milieu du chemin et â former lui-même un obstacle à son passage.
Le cheval de Carry, en voyant le chemin barré, se jeta un peu sur le côté.
Le gentleman fit tourner son cheval par une pression presque insensible sur la bride, car il paraissait des plus habiles dans l’art de l’équitation et parfaitement maître de sa monture. Alors il avança la main, et par un mouvement prompt comme l’éclair, il s’élança sur les rênes que Carry tenait.
Il s’en saisit, et après lui avoir crié ; « Tenez-vous ferme, » il donna une violente secousse à la bride, ce qui força le cheval à décrire un demi-cercle, et d’une seconde secousse il parvint â lui faire sortir le mors de la bouche et à l’amener pantelant et hors d’haleine à ses côtés, où il se tint la langue tirée et la tête pendante.
Carry vacillait sur sa selle ; le gentleman descendit do cheval et la reçut dans ses bras au moment où elle tom bait à terre.
Un petit groupe de spectateurs s’était formé , et l’on pouvait entendre dire au milieu de la foule : —
— Bien exécuté !
— Superbe, sur ma parole 1
— Je ne l’aurais pas cru.
— Pauvre enfant, il a sauvé ses jours !
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— Qui est-elle?
— Elle est diablement jolie.
Son sauveur la porta sur le gazon, et se mit à lui éventer la figure avec son chapeau.
En ce moment arrivait le groom de Carry rapportant le chapeau qu’elle avait perdu dans sa course, et, le remettant au gentleman, il s’avança vers le cheval vicieux, auquel il administra deux ou trois bons coups dans les flancs, réservant pour une meilleure occasion la correction sérieuse qu’il lui destinait.
— Oh ! je saurai bien te guérir de ce que tu as de mauvais, — murmura-t-il entre ses dents.
Carry rouvrit les yeux, et avec un peu d’aide elle se releva et s’assit.
— Vous sentez-vous mieux? — lui dit celui qui, selon toutes les probabilités, lui avait sauvé la vio.
— Oui, beaucoup mieux. Qui m’a sauvée?
— Je pense que j’ai eu le bonheur di’arrêter votrg pbeval, — répondit-il avec raôdestie.
— Alors, tout ce que je puis dire, c’est que je serai éternellement votre obligée, — dit-elle en lui pressant la main avec reconnaissance.
— Je vous en prie, plus un mot hà-dessus, c’est moi qui suis trop heureux.
— Oh ! ce ne sont pas des paroles banales, je pense sincèrement ce que je dis.
— Vous sentez-vous assez bien pour marcher jusqu’aux grilles ? Là je pourrai vous installer dans un cab.
— Un cab? Je n’ai pas besoin d’un cab, — s’écria Carry en se remettant sur scs pieds.
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— Vous voulez bravement vous aventurer à remonter à cheval ?
— Pourquoi pas?
— Vous ôtes réellement brave, si c’est là votre intention?
— Oh! je n’ai pas de ces faiblesses-là, — répliquat-elle. — Si vous voulez avoir la bonté de me prêter assistance, je vais remonter à cheval, et jehii ferai sentir CO que je pense de lui avant qu’il soit rentré à Pécuri-'.
- <’ertaincment, si c’est votre désir. Permettez. .
L. , lui oîîVr.ût son bras, il la conduisit à l’endroit où r c ’crK-.ii le ^jioom avec le cheval.
— C’est très-bien ! — dit un individu de la foule.
— C’est une gaillarde! — dit un autre.
— Une véritable Diana Vernon! — s’écria un troisième.
— Voulez-vous me permettre de vous accompagner quelques instants? — lui demanda son sauveur.
— J’en serai très-heureuse, — répondit Carry.
Et se plaçant côte à cote ils s’éloignèrent, suivis de leurs domestiques.
Il l’accompagna jusqu’à l’écurie tout en causant agréablement, et Carry trouva que c’était un bon et aimable compagnon.
Il était grand et basané ; il ne portait pas de favoris, mais de longues moustaches blondes et soyeuses. Ses traits étaient empreints d’une sévérité de lignes toute aristocratique. Il était fort bien mis, et Carry éprouva le plus grand plaisir lorsqu’il dit : —
— Puis-je avoir l’honneur de me présentçr chez vous demain?
— Certainement. J’habite Verbena Cottage, route de Saint John’s Wood; qui aurai-je l’honneur d’attendre ?
— M. Keene, Percival Keene, — répondit-il.
— Adieu. Je vous attendrai demain.
Il salua, remit son chapeau, et s’éloigna en remontant la rue.
A peine était-il parti que Millan tourna le coin de la rue, l’aperçut, et s’élança vers Carry, qui entrait dans la cour.
— Savez-vous ? — s’écria-t-il.
— Quoi ? — demanda Carry.
— Savez-vous quel est ce gentleman ?
— Oui.
— Son nom?
— Percival Keene.
— Percival du diable. C’est Lord Bryson.
— Notre oiseau? — dit Carry en Souriant.
— Oui. Est-ce qu’il vous a dit que son nom était Keene?
— Je le lui ai demandé, et il m’a dit qu’il se nommait ainsi.
— Alors c’est peut-être son nom de famille. Que vous êtes heureuse de l’avoir rencontré I Racontez-moi tout cela en détail, venez dans mon bureau.
— Avant toute autre convereation, un mot, s’il vous plait; nous avons quelque chose à démêler ensemble.
— De quoi s’agit-il?
— Ce cheval, oui, cette bête parfaite, a failli me rompre le cou.
— Que Dieu me bénisse !
— Faites-y bien attention, ne recommencez pas à
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me faire sortir sur un aussi damnable morceau de chair, ou il y aura du bruit dans une famille tranquille.
— Très-bien ; je n’en ai pas l’erivie, ne soyez pas en colère et entrons. Sur ma parole, j’adore votre rencontre avec Lord Bryson, c’est ravissant; que je sois damné, si ce n’est pas ravissant.
Et le marchand de chevaux, au comble de la joie, se frottait les mains avec jubilation.