CHAPITRE XXIV
UNE MAISON DANS SAINT JOUn’S V !•
Le bureau de M. Millan était une petite salle étroite qui .se trouvait à l’extrémité de la cour. Les vitres des fenêtres étaient en verres dépolis, pour mettre en tout temps ceux qui v étaient renfermés à l’abri des regards indiscrets. Une table, un pupitre et quelques chaises formaient son principal ameublement. Des piles de billets étaient enfilées à des crochets contre le mur, et sur une tablette se trouvaient quelques livres, principalement des livres traitant des chevaux et des diverses maladies auxquelles ils sont sujets. Car Millan était un pemvétérinaire, aussi bien que marchand de chevaux.
Il offrit une chaise à Carry, elle s’y installa avec la queue de son amazone passée sous le bras, et s’écria : —
— Maintenant, vieux Moïse dans le buisson ardent, donnez-moi quelque chose à boire.
— Très-bien, Milady — répondit-il en souriant.
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— C’est peut-être un peu prématuré, le pensez-vous?
— Pas du tout. Si nous travaillons bien, il est juste de nous donner un peu de boR temps.
— Rapportez-vous-en à moi pour cela, — répliqua Carry.
— Voulez-vous du vin de l’Ermitage? — demanda Millan.
— Non, au diable le vin de PErmitage; donnez-moi quelque vin pétillant.
— J’ai là une bouteille ou deux d’excellent vin du Rhin.
— Cela fera l’affaire.
^Millan s’approcha du buffet et apporta deux verres et une bouteille de vin.
Carry but deux ou trois verres coup sur coup et s'écria : —
— Ah! je me sens mieux maintenant; mais, mon Dieu! quelle frayeur ce diable de cheval m’a causée!
— Le fait est que mon garçon vous a donné un mauvais cheval. Celui que vous montiez est une bête trop élevée du train de derrière. Ce n’est pas celui que j’avais intention qu’on vous donnât.
— On parle des marchands d’esclaves dans les Etats de l’Amérique du Sud, — dit Carry ; — mais il faut que vous soyez plus mauvais que n’importe quel marchand d’esclaves pour faire sortir une femme sur un cheval pareil.
— Cela n’arrivera plus, je vous le promets,
— C’est bien; si vous me l’assurez, je vous pardonne.
— Je suppose que vous voulez monter dans un
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cab et vous faire conduire à votre nouvelle résidence ? — dit-il.
— Oui. Mais vous ferez mieux de venir avec moi et do m’y installer.
— Je le ferai avec plaisir, si cela vous est agréable.
— Faites atteler un brougham alors ; je suppose que vous en avez beaucoup ici, et si je dois en avoir un, autant commencer à l’instant. Où est l’avantage d’un cab? Je les ai en horreur. Vous courez toujours la chance d’y attraper la rougeole, la fièvre scarlatine ou toute autre horrible maladie. Ils sont très-bien pour les pauvres gens qui ne peuvent rien se donner de mieux.
— En effet, je vais ordonner qu’on apprête le brougham et qu’on y attelle un cheval.
M. Millan alla dans la cour, et le brougham fut bientôt prêt.
Carry y monta, et après elle le maître d’équitation.
Avant de donner ses instructions au cocher, il dit : —
— Avez- vous quelques bijoux qui vaillent la peine qu’on en parle?
— J’en ai plusieurs qui sont en gage, s’il vous plaît d’aller les retirer; mais, pour le moment, je ne sais trop où sont les reconnaissances.
— Oh 1 ne vous inquiétez pas de cela. Allons chez Harry Emmanuel; je suis en bons termes avec lui. Nous pourrons prendre là quelque cho.se, cela fera meilleur effet. Les hommes n’aiment pas ce qui sent la misère, et bien souvent s’ils pensent que vous n’avez besoin de rien ils se mettent en course et vous apportent des masses de choses.
Ils allèrent donc dans Brook Street, Hanover Square,
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et Carry inspecta les coûteuses marchandises du bijoutier Harry Emmanuel. Elle choisit quelques articles qu’elle pensait devoir encore rehausser ses avantagés personnels, et pour lesquels Millan remplit un chèque de plus de cent livres.
— Maintenant allez à Verbena Cottage, — dit Millan au cocher en sortant du magasin.
— C’est un charmant équipage, — dit Carry en admirant le bvougham.
— C’est convenable, n’est-ce pas?
— Tout à fait; mais vous devriez chercher un peu si vous ne trouverez pas quelques poneys pour moi.
— J'ai l’œil sur une fort jolie paire. Reposez-vous sur moi de tout cela. Il est bon d’attendre que vous ayez sorti votre poisson de l’eau.
— Oh ! il n’est pas si gros qu’il puisse m’effrayer, et mon filet est suffisamment fort, je vous le garantis, — répliqua Carry en riant d’un air de confiance en ellemême.
Verbena Cottage était une jolie petite villa dans Saint John’s Wood, bâtie solidement et disposée avec goût. Elle ne contenait pas beaucoup de chambres, mais elles étaient bien et richement meublées. Tout ce petit bric-à-brac, tous ces petits bibelots dont une femme aime à s’entourer se trouvaient là à profusion.
Il y avait une serre qui était garnie de toutes sortes de fleurs belles et rares. Il y avait une fontaine à chaque bout et un jet d’eau dans le jardin qui laissait retomber les gouttes perlées de ses eaux jaillissantes dans un bassin de marbre. Des aquariums étaient pla-
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cés en différents endroits, et au milieu du jardin se trouvait une volière contenant les plus beaux spécimens d’oiseaux étrangers.
— Oh! c’est charmant! — criait Carrj en frappant des mains avec une joie d’enfant.
— Oui, je crois pouvoir me flatter que c’est assez bien arrangé.
— Est-ce que cela a toujours été ainsi ?
— Non, j’ai tout fait disposer expressément pour vous.
— J’en suis enchantée, parce que si une autre femme avait vécu ici et avait joui de toutes ces jolies choses, cela m’aurait été désagréable.
— Il n’y a eu personne, je vous l’assure. On a tout vendu chez cette femme dont je vous ai parlé.
— Oui, je me souviens. Comment s’appelait-elle?
— On la nommait Shoes.
— Shoes? — dit Carry; — tiens je la connais, je l’ai vue à Biirling-ton.
— Le cellier est bien garni de vins, les marchands viendront chaque jour prendre les ordres, et voici cinquante livres pour commencer. Je vais prendre votre reconnaissance sur ce papier. Merci, tout ira bien. Vous avez votre poule aux œufs d’or entre les mains, ce sera votre faute si vous ne la faites pas pondre. Lorsque vous aurez obtenu les œufs, apportez-les-moi et je vous dirai ce qu’il faut en faire.
Après ce discours, M. Millan prit congé de sa. protégée, et Carry s’étendit dans un fauteuil etjetauncoup d’œil autour d’elle en se laissant aller à toute son admiration. Puis elle examina avec complaisance les
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bijoux qu’elle avait apportés de chez Harrj Emmanuel.
Après avoir admiré une chambre, elle se lova et passa à une autre, et elle roda ainsi dans toute la maison et dans le jardin.
— Comme c’est joli î — s’écria-t-elle dans sa joie. — Quel homme que ce Millau ! J’ai eu une bien grande chance de me rencontrer avec lui. Je ne crois pas me tromper : je pense bien qu’il compte faire un gros profit dans tout ceci. C’est juste, pourquoi n’en serait-il pas ainsi? Il m’aide, je dois l’aider à mon tour. Il faut que j’aille ce soir,courir les boutiques. Je me demande s’il a laissé le brougham. Oh! oui, le voilà. J’aime les broughams. J’irai dans les magasins de Redmayne, c’est une vieille maison tranquille, respectable, commode, e1 j’aime à faire perdre contenance aux douairières et aux femmes honnêtes. Je hais leur modeste sottise; elles ne sont modestes que parce q\i’elles n’ont jamais trouvé l’occasion de faire autrement, J’irai aussi chez Brown pour y acheter un chapeau. Je voudrais savoir sices belles jeunes filles avec leurs cheveux tout frisés comme une perruque de théâtre sont toujours là. Je n’aime pas ces filles, elles me font toujours mettre en colère; mais j’aime mieux les chapeaux de Madame Brown que ceux de Jane Clark, voilà tout. J’ai encore besoin de bottines; pour cela j’irai chez Mi\c Douall, il n’y a rien de tel qu’un bottier pour hommes. Où est celui qui m’y conduisit le premier? Oh! Trevellian ! je suis étonnée do ne plus avoir entendu parler d(' lui et de ne pas savoir ce qu’il est devenu. Quel homme amusant c’était! J’espère que nous nous rencontrerons encore. Je serais bien aise de savoir s’il a tué Cliarles Adams, ce fameux
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soir à Liverpool. Je suppose que non, car l’événement aurait fait quoique bruit. Combien y a-t-il de temps que j’ai quitté Liverpool? Voyons, il doit bien y avoir environ trois ans, s’ils ne sont pas complètement révolus. Cela fait que j’ai à peu près vingt ans. Oh ! j’ai bien du temps devant moi pour mettre de côté. Si je peux seulement mettre la main sur Bryson, je serai la femme la mieux posée de tout Londres. Il faut que j'aiUe manger quelques bagatelles quelque part. Que vais-je demander pour mon dîner?
Elle réfléchit un instant et continua : —
— Je dirai à la vieille femme qui est en bas de me tenir prêt pour six heures un coq de bruyère, et maintenant je vais aller chez Verey demander quelque chose à manger, car ma promenade m’a donné de l’appétit.
Ses méditations furent interrompues par le tintement de la cloche : la servante apporta à Carry un billet; elle le prit avec vivacité , l’ouvrit et courut à la signature.
— Ce n’est que de Millan, — s’écria-\-elle ; — ce n’est rien. Que peut-il vouloir?
Et elle lut : —
« Chère Quillette, »
— Et lui aussi me poursuit do ce nom endiablé! — mnrmura-t-elle.
“ J’ai oublié de vous dire de ne pas aller flâner en « ville, ni la nuit, ni dans tout autre moment. Cela « pourrait i-uiner votre jeu. Restez chez vous, et tenez- « vous compagnie à vous-même. Ne vous grisez pas trop.
MKMOÏKKS ü’ü.NE BICHE ANGLAISE 201
- cela détruit la santé. Excusez la fi ancliise da mes avis, mais je vous regarde comme ma fille...
— Oh! oui, une belle diablesse de fille ! — dit-elle.
« Et je n'aimerais pas à vous voir réduite à avoir « recours aux onguents et aux remèdes de Madame « Rachel. «
— Qu’il n’ait aucune crainte — dit Carry. — Il n’a pas besoin de s’inquiéter; je ne suis pas une folle, bien que je puisse en avoir l’air. Je viens de Liverpool, et c’est une contrée beaucoup trop au nord pour produire des fous.