CHAPITRE XXV
DKBAllBASSÉK d’ux ANCIEN AMOUU, ET EN BONNE VOIE POUK EN TUOUVER UN NOUVEAU
Carry fit tous ses préparatifs pour recevoir Loi’d Bryson. Elle sc flattait d'avoir déjà produit une bonne impression, et toute la question était de savoir si elle saurait la soutenir et l’aecroitre. Elle ne pouvait supqioser un instant qu’il l’a prit pour une véritable lady. Elle lui accordait assez de jugement pour se rendre compte de ce qu’elle était réellement, et c’était là le but qu’elle se proposait.
— Il ne viendra pas avant midi , je pense, — dit-elle en ruminant sur les événements probables de la journée ; — il doit être à peu près cette heure. Il ne voudra pas faire de la cérémonie avec moi et remettre sa visite à trois ou quatre heures, à un moment où il doit savoir ([u’il ne me trouverait pas chez moi pour le recevoir.
Elle s’habilla très-simplement. Elle pensait que cela
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aurait plus d’action sur lui : — souvent un homme est plus frappé par une femme ayant une mise simple, quand ce qu’elle porte est de belle qualité et arrangé d’une certaine manière. Carry avait un goût parfait, et ce fut aussi l’opinion de Lord Bryson lorsqu’il la vit.
Le jour où Sa Seigneurie avait promis de faire savisite avait commencé par un orage, du vent et de la pluie. Environ vers dix heures le temps s’éclaircit un peu, mais l’aspect des nuages qui restaient amoncelés ne donnait pas l’espoir d’une belle journée. Le vent était furieux et froid, et nullement de la nature de ceux que le vieil Eolo aurait dû souffler de sa caverne au milieu de l’été. Midj sonnait à l’horloge d’une église du voisinage. Une pendule qui se trouvait sur la cheminée suivit son exemple, et elle n’avait pas fini de sonner ses douze coups qu’un cabriolet arriva devant la porte. Le cheval fut arrêté tellement court qu’il en plia presque sur ses jarrets. Le tigre sauta à bas de son perchoir et se tint debout à la tète du cheval. Lord Bryson frappa à la porte , entra, et au bout d’un instant la domestique l’annonçait .sous le nom de M. Keene.
Carry avait pris tout d’un coup un grand intérêt pour un keepsake de l’année dernière. Elle le laissa tomber à côté d’elle à son entrée, et répondant par une indolente inclinaison de tête à son salut des plus cérémonieux, elle s’écria : —
— Oh ! Monsieur Keene, comment vous portez-vous ?
— Mauvais temps, — dit-il en prenant une chaise et s’asseyant auprès d’elle, mais du coté opposé à la cheminée, do manière à pouvoir la voir à son aise.
— Oui, en vérité !
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— C’est comme une seconde édition du déluge.
— Oh ! non, non, pas si terrible que cela, — réponditelle en riant. — Savez- vous, — ajouta-t-elle avec le plus gracieux sourire, — qu’il est fort aimable à vous de venir par un aussi abominable temps?
- — Je suis trop heureux... — dit-il, — trop fier de faire votre connaissance.
— Fumez-vous?
— Je suis désolé d’être obligé de répondre oui.
— Alors ne vous gênez en aucune façon pour fumer
— Vous êtes vraiment trop bonne.
— Pas du tout, j’aime à voir mes amis se mettre à leur aise comme s’ils étaient chez eux.
Lord Brjson était trop poli et trop bien élevé pour faire des façons et forcer Carry à prendre la peine de le presser de nouveau pour lui arracher un pénible consentement. Elle lui avait demandé s’il fumait, il avait répondu oui, et elle lui avait dit d’une façon trèsnette de le faire sans se gêner pour elle. Il savait ce qu’elle avait voulu dire, et il tira son porte-cigares. Il était en velours violet, sa couronne de duc était brodée sur l’un des deux côtés; et Carry, qui avait l’œil vif comme l’éclair et qui voyait tout, bien qu’elle s’en défendît, le remarqua à l’instant. Il prit un cigare, l’alluma avec une allumette chimique et commença à fumer.
— J’espère que vous ne ressentez aucun effet fâcheux de votre petite aventure d’hier? — dit-il.
— Non, merci, je n’y avais même pas pensé jusqu’au moment où vous y avez fait allusion.
— Vraiment vous êtes une véritable Amazone I
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— Oh! non, je sais seulement une petite femme qui a assez de sens pour ne pas jeter les hauts cris avant d’être blessée, — répondit Carrv en souriant.
— C’est une très-estimable qualité — dit-il.
— Que puis-je vous offrira l)oire? — demanda Carry.
Si elle eût connu l’homme et qu’elle eût été sûre de
lui, elle eût fait son ouverture d’un propos plus délibéré ;
— mais elle marchait avec précaution, en tâtonnant.
Le terrain était nouveau pour elle et le sol vierge,
— Oh! ne vous mettez pas en peine pour moi, je vous' prie; si vous voulez bien me le permettre, je prendrai A'olontiers un peu de gingerbeer.
• Vous préférez cela à toute autre chose?
— Oui, à cette heure peu avancée de la journée.
— Vous en trouverez dans le seau à rafraîchir ({ui est sous le chiffonnier, — dit Carry, — et le tire-bouchon est sur le coin de la table. Vous voyez que je ne vous traite pas en étranger ; j’agis avec vous , Monsieur Keene, comme si je vous connaissais depuis longtemps.
— C’est ce qui me plaît, — dit-il.
— Vraiment!
— Je ne puis supporter les cérémonies, l’apparat et toutes ces sortes de choses. J’ai continuellement à lutter c )ntre leurs ennuis.
— Oh! — pensait Carry, — voilà t[u’il laisse sortir le chat du sac. Bon, ne l’interrompons pas. J’ai besoin qu’il parle, et le plus sûr moyen de faire parler quelqu’un, , c’est de lui donner quelque chose à boire et de garder soi-même le silence.
— Avoir à faire l’aimable avec de vieilles douairières n'est pas le plus gai des amusements, — ajouta-t-il.
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— Non, je ne le pense pas. — Puis le regardant d’un air innocent : — Pourquoi avez-vous une couronne sur votre porte-cigares?
Il fut un peu déconcerié à cette observation, mais il se remit : —
— Il appartient à un de mes amis.
— Oh! alors, vous connaissez des membres de l’aristocratie, si vous ne lui appartenez pas vous-mdme?
— Je ne suis certainement pas noble, mais j’ai eu la bonne fortune d’avoir été élevé à Eton, et j’ai fait là quebiues bonnes connaissances, — répliqua-t-il.
— Je vois, vous êtes un gentilhomme de seconde main, — dit-elle avec une légère pointe de raillerie.
— Oui, rien de plus.
— Ilest évident qu’il ne veut pas être connu, — pensa Carry; — dans ce cas, la meilleure chose à faire est de me prêter à sa fantaisie. Je me rappelle qu'un jour j’avais lu le nom d’un homme sur son parapluie; je fis usage de cette connaissance et je l’appelai par son nom, jamais il ne me l’a pardonné. Il allégua un engagementquile forçait à s’éloigner, et jamais je ne l’ai revu depuis.
La pluie continuait à tomber sans interruption , et le petit tigre dans la rue semblait avoir été exposé au jet d’une pompe à incendie.
— Je suis sûr que si j’étais un balayeur des rues, ou quelque autre pauvre diable de cette espèce, votre condescendance et votre affabilité sont si grandes, que vous me toléreriez, — s’écria-t-il en débouchant tout en parlant une bouteille de gingerbeer.
— Je n’en sais trop rien.
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— Si les traits du visage ne sont pas menteurs, je ne dois pas me tromper.
— Je vous préviens que je n’aime pas les compli- - monts trop exagérés.
— Pourquoi?
— Parce que je suis veuve, — répondit-elle en baissant les yeux et en prenant un air modeste et fascinateur.
— Cela seul vous rond mille fois plus intéressante.
■ — Est-ce réellement votre pensée?
— Certainement.
— Tout entière ?
— Oui.
— Vous semblez avoir pris un grand caprice pour moi, comme cela tout d’un coup, — dit-elle en rougissant de plaisir.
Il la regardait à travers un petit nuage de fumée, pensant qu’elle ne pouvait pas s’apercevoir qu’il l’observait ; mais elle le voyait fort bien à travers ses longs cils, c’était un art qu’elle possédait. Appellerons-nous cela une qualité? Mais, sans en avoir l’air, elle pouvait tout observer. L’expression de la figure du jeune homme disait clairement ; — « Je vous admire. »
Les affaires en étaient là , lorsqu’un coup violent re tentit à la porte.
— Qui diable cela peut-il être? — pensa Carry. — Millan ne viendrait pas juste à cette heure-ci. Je ne connais personne qui sache mon adresse. C’est vraiment étrange ! Je n’y comprends rien.
Elle entendit ouvrir la porte, puis une voix d’homme qui ne lui était pas inconnue, sans qu’elle eût pu dire à
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qui elle appartenait, — Un coup à la porte. — Entrez ! — et la servante introduisit John Liston.
Si c’eût été l’ange Gabriel, Carry n’eût pas été plus étonnée. Qu’est-ce qu’il voulait d’elle; qu’est-ce qui pouvait l’avoir poussé à la suivre jusque dans Saint John's Wood? quel était son but? c’étaient des questions qu’il était facile de se poser, mais auxquelles il était fort difficile de répondre.
John Liston était affreusement changé. Il paraissait avoir peu ou point dormi depuis que Carry l’avait abandonné, son teint était cadavéreux et ses traits indiquaient visiblement qu’il devait avoir passé par un état de grande perturbation morale et d’inquiétude. Il avait de la boue sur le visage, et il avait au menton une barbe de six jours ; les poils do ses moustaches avaient poussé et ils étaient courts et hérissés ; ses yeux étaient gonflés et injectés de sang, et sa cravate était nouée négligemment autour de son cou, comme si tous soins de toilette lui fussent devenus insupportables. Lord Bryson regarda l’étrange visiteur de Carry d’un air arrogant, et le favorisa d’un examen prolongé pendant lequel il comprima toute l’insolence naturelle qu’il pouvait posséder. John ne parut pas faire attention àlui : il marcha droit à Carry et s’écria ; —
— Dieu merci ! je vous ai trouvée à la fin !
— Je suis bien sûre que je n’ai pas à remercier Dieu pour cela, — répliqua-t-elle.
— Oh ! ne dites pas cela , Carry, — dit-il d’une voix brisée par l’émotion.
— Pourquoi pas?... Vous n’étes rien pour moi, et je considère comme tout à fait indigne à vous de me
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poursuivre comme vous le faites. Quel droit avez-vous d’agir ainsi ? Vous n’avez aucune autorité sur moi?
Lord Bryson alluma un nouveau cigare, but un verre de gingerbeer, et s’arrangea commodément dans un fauteuil, comme s’il se figurait qu’il allait assister à une scène de comédie.
— Depuis que vous m’avez quittée, Carry, — dit John Liston, — depuis que vous m’avez abandonné sans pitié, ma chérie, je n’ai pas eu un moment de repos. Je ne savais pas combien je vous aimais avant de vous avoir perdue.
— Par Jupiter! — se dit Bryson à lui-même, — c’est un roman d’amour. Je ne serais pas étonné quand je serais de trop. Pourquoi ne le fait-elle pas chasser? C’est ce que je ferais si j’étais à sa place.
Lord Bryson se leva, salua Carry et dit : —
— J’espère que vous voudrez bien me pardonner si je vous quitte ?
— Je ne'vous le pardonnerais pas, au contraire, — dit-elle avec le ton de la surprise.
— J’ai un engagement, — ajouta-t-il en regardant à sa montre.
— Alors votre engagement peut attendre ; je puis avoir besoin de votre protection contre la violence de cet homme.
— En ce cas, — répondit Bryson, — je suis tout à fait à votre service.
Et regagnant son siège, il regarda fixement John Liston, comme s’il était disposé à lui infliger à l’instant un châtiment corporel, pour avoir, ainsi qu’il l’avait fait, froissé le joli plumage de Carry.
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Liston avait attendu que cette conversation prit fin , et il dit alors ;
— Écoutez-moi, Carry, mon amour, ne vous raillez pas de moi. Mon existence est comme une nuit sombre, et vous êtes la seule étoile qui répande quelques rayons de lumière sur elle et puisse empêcher quelque sinistre événement d’arriver,
— Mon cher monsieur, — dit Carry d’un ton qui ne laissait pas paraître la moindre trace do sensibilité, — pe me parlez pas de pareilles stupidités ; je ne suis pas folle, si vous avez perdu la raison.
— Pourquoi m’avez-vous quitté? — continua-t-il; — parce que je refusais de vous épouser?
— Si vous êtes venu ici pour m’insulter, — s’écria Carry en se laissant gagner par la colère, — vous pourrez bien sortir de cette maison plus vite que vous n’y êtes entré... 'Moi , vous épouser, en vérité! Mais je ne voudrais jamais regarder un individu tel que vous; je ne voudrais pas toucher votre main avec le bout d’une perche pour tout l’or du monde.
— Oh! Carry... — dit-il d’un ton suppliant, — soyez encore un fois ce que vous avez été; songez au passé; rappelez-vous combien vous m’avez aimé et qu’elle idol:\trie j’avais pour vous.
— Oh ! j’y ai parfaitement pensé , et, je dois le dire , vous êtes exactement l’espèce d’homme que je pourrais aimer.
-r- Carry, je suis venu pour vous demander de m’épouser, — s’écria-t-il en relevant la tête et en prenant cette expression de triomphe qu’on voit sur la figure
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d’un joueur de whist, quand il a les derniers atouts et qu’il les jette sur la table d’un air vainqueur.
— Je vous suis bien obligée, — dit Carry avec un sourire railleur, — mais je prends la liberté de vous faire observer que j’ai gagné un avantage considérable sur vous depuis ces derniers quinze jours.
En entendant ces paroles, il la regarda en face avec l’expression du plus complet étonnement peint sur sa figure.
— Vous ne voulez pas vous unir à moi, Carry?... Non?... Vous ne voulez pas m’épouser?
— Non, pas pour tous les diamants du Brésil. J’ai eu assez de vous, mon cher ami, pour tout le reste do ma vîe. Vous pouvez être un charmant garçon, mais je suis trop bornée pour m’en rendre compte. Il serait à souhaitev que je le pusse par intérêt pour vous.
— Vous ne voulez pas m’épouser? — répéta-t-il avec égarement, comme s’il ne pouvait en croire ses oreilles.
— Rentrez chez vous et soignez-vous, — s’écriaCarry ; — mettez-vous au lit, vous vous sentirez mieux après une bonne nuit de repos. Mettez vos pieds dans un bain d’oau-de-vie avec un peu de son dedans.
Carry regardait le pauvre Liston avec la plus grande froideur et le plus grand calme, comme s’il no l’intéressait pas plus que cet insensible morceau de fer qu’on nomme un tisonnier et qui reposait contre le garde-feu ; puis elle se tourna du côté de Lord Bryson comme pour dire : —
« C’est une bonne plaisanterie, n’ost-ce pas? «
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Et elle se mit î\ fredonner le vieil air : Nous pouvons être heureux encore .
John Liston parlait d’une voix éteinte et brisée. Ses yeux étaient fixés sur le parquet et il n’avait plus la force de les relever. Il était debout près de la chaise do Carry et à quelques pas seulement.
— C’est comme si vous aviez signé mon arrêt de mort, — dit-il, — en parlant comme vous venez de le faire. Dieu vous pardonne votre* manque de cœur ! J’espère que mon sang ne coulera pas à votre porte.
— No parlez pas de cette lâche façon, on pourrait croire que vous voulez commettre un suicide, — dit Carry. — Seulement, ceux qui veulent sérieusement se tuer ne le disent pas.
— Donnezrraoi votre main, — dit John Liston; — laissez-moi lui donner un seul baiser.
Elle la lui laissa prendre en restant purement passive.
Il regarda cette main d’un œil plein de tendresse quand il la tint dans les siennes.
. — Voilà une petite .main, — murmura-t-il, — que j’étais habitué à aimer à la folie.
Il la porta à ses lèvres et y imprima plusieurs baisers qui se succédèrent rapidement ; puis sans un mot d’adieu, sans un regard, sans un coup d’œil, il s’enfuit de la maison comme s’il était possédé du diable. La porte du petit salon se referma derrière lui, et la porte de la rue, en se fermant avec bruit; indiqua qu’il avait quitté la maison .
— Je suis heureux qu’il soit parti, l’imbécile ! — s’écria Carry chez qui tout amour pour lui était complètement éteint.
— C’est un soulagomont, une consolation, —dit Lord Bryson.
— Oui, vous avez raison, c’est un soulagement — dit Carry. — Déliouchoz une bouteille de vin ; le vin est un bon compagnon. Je suis aussi altérée qu’un tas de sable après cette consultation avec le docteur.