CHAPITRE XXVII
1,’exposition des fleurs
— Je suis presque honteux de vous conduire dans un pareil équipage, — s’écria Lord Bryson pendant le trajet; — ce n’est pas du tout ce qui convient à une lady; mais le temps est si mauvais que nul ne fera attention à nous, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient...
— Oh! pas du tout, — répondit-elle, — c’est moi qui l’ai demandé. Vous n’avez pas besoin d’aller chercher les endroits oü le monde se porte. — Faites un tour dans Regent’s Park, c’est un endroit assez solitaire et assez abandonné. Dieu le sait.
Regent’s Park, dans le moment présent, n’était pas aussi abandonné qu’au dire de Carry il l’était habituellement. Au contraire, en dépit de la pluie, il présentait un aspect des plus animés. Des équipages de toutes sortes, des cabs, et des véhicules de tous genres le sillonnaient dans tous les sens.
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— Qu’est-ce que c’est que cela? — demanda Carry.
— Sur ma parole, je me l’explique difficilement, — répondit-il. — Je m’y perds tout à fait. ,
— Oh ! je crois que je sais, — dit Carry.
— Mettoz-moi au fait, alors.
— Je crois que ce doit être une exposition des fieurs.
— Naturellement... Que je suis stupide de n’avoir pas pensé à cela plus tôt. J’ai entendu dire hier à nia mère qii’elle devait y aller.
— Oh ! en vérité? C’est une belle affaire.
— Oui, très-bien lancée, très-prospère, à ce que j’aî ’ entendu dire, — répondit Lord Bryson.
— Voulez-vous que je vous dise ce qui m’a fait penser que 00 devait être une exposition de fieurs? — dit Carry.
— Si vous le voulez bien.
— C’est parce qu’il pleut. Pourquoi faut-il qu’il pleuve toujours lorsqu’il y a une exposition de fleurs ?
— Je n’ai pas la prétention de l’expliquer, mais cela arrive toujours. Ainsi, c’est ce qui a frappé à mort Chiswick. J’aimais Chiswick, il n’y a plus d’endroit comme celui-là maintenant. Cette nouvelle abomination de Kensington doit une belle chandelle à Chiswick. En fait, je considère tout ce qui a été fait à Kensington comme une grande aberration ; depuis les fourneaux dos cuisines jusqu’aux atrocités de Fowkes, cette grande grange de briques qu’ils appellent une exhibition. C’est on effet une exhibition, mais une exhibition insuffisante, de mauvais goût, une affreuse mystification.
— C’est un discours, n’est-ce pas? — demanda Carry en te regardant avec malice.
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— Quelque chose d’approchant. Je vous en prie, no faites pas attention, mais je me laisse toujours emporter quanti je songe à tout ce qui se rapporte àTarchitecturo de Londres.
— On croirait que vous êtes à la Chambre des Communes,
— En effet, j’en fais partie, — répondit-il, mis hors de garde pour la première fois.
— Oh I alors vous êtes de l’aristocratie après tout.
Il devint rouge, mais il répondit de la façon la plus
naturelle qu’il put prendre : —
— Oh ! de l’aristocratie, j’en suis loin !
— Parlez-vous beaucoup, à la Chambre?
— Quelquefois.
— Je n’ai jamais vu le nom de Percival Kcene dans les débats, — dit Carry en persistant,
— C’est possible. Les journalistes ne font pas grande attention à moi.
— Oh ! c’est cela, — dit Carry. — Avez-vous connu à la Chambre un nommé Magee?
— Le vieux Magee, oh! oui, très-bien.
— Il était tout à fait fou, — dit Carry.
— Tout à fait. Il a pris sa retraite parce qu’on lui a dit de le faire ; il était vraiment trop fou, même pour un comté d’Irlande, — dit Lord Bryson en souriant; puis il ajouta : — Est-ce que vous l’avez connu ?
— Oui, — répondit Carry, — un peu, pas beaucoup. Il est mort maintenant.
— Je pense que j’ai vu cela dans les journaux. Il s’est fait sauter avec une composition chimique, le jour anniversaire de la conspiration des Poudres. Il se croyait
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Guy Fawk.es, ou l’un des membres de la Chambre des ' Lords ou des Communes, ou quelque autre chose.
Carry riait en montrant ses dents, et ils continuaient à se faire promener aussi vite que la foule des voitures pouvait le permettre.
— Vous n’ètes pas homme à me conduire dans les jardins?
Lord Bryson sembla embarrassé en entendant cotte demande tout à fait directe.
— J’en serais véritablement heureux, mais...
— C’est une affaire de patronage?
— Oui, quelque chose de ce genre.
— Vous pouvez arranger cela si cela vous fait plaisir.
— Oui, je pense que je pourrai arranger cela. Je suis un des souscripteurs. Je n’ai pas ma carte dans ma poche, mais cela ne fera pas de difficulté.
— Tout va bien alors; dirigez-vous du cété de l’entrée, — dit Carry. ,
— Il y a une chose, cependant...
— De quoi s’agit-il ?
— Vous m’excuserez si je vous la dis.
— Oui.
— Si ma famille se trouve là, on pourra s’étonner.
— Bon ! oh ! je le pense bien, — répliqua Carry. — C’est là tout le mystère ? Vous n’avez pas peur de votre mère, je présume; en auriez-rvous peur?
— Non, pas exactement.
— Bien, alors.
— Dans ma position, elle pourrait trouver étrange...
— Votre position ! — dit Carry. — Vous êtes toujours à me jeter votre position à la tète. Qui êtes-vous? si
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VOUS êtes un si grand seigneur, pourquoi m’avez-vous fait sortir avec vous?
11 se mordit les lèvres et tira sur ses chevaux si brusquement, qu’il les fit reculer maladroitement.
— Voulez-vous me faire entrer, oui ou non? — s’écria Carry. — 11 est certain que je ne suis pas faite pour vous faire honte. J’ai tout aussi, l’air d’une lady que la moitié des honnêtes femmes qui sont là-dedans. J’ose dire que je suis aussi bien mise que les gens de votre famille.
— Sans doute, cela ne fait pas question un seul moment. Vous êtes non-seulement aussi bien, mais même beaucoup mieux,
— Je n’ai pas besoin de vos plaisanteries.
— Je no plaisante pas.
— Oh ! si fait, vous plaisantez, je ne suis point une sotte. Voulez- vous me conduire à cette exposition , oui ou non? J
— Si vous y tenez absolument... — commençait-il à dire.
— Oui, j’y tiens, — dit Carry en lui coupant la parole.
— Très-bien alors, je vous y conduis.
— Merci, vous êtes un homme charmant, — dit-elle joyeusement, et elle ajouta en se parlant à elle-même : — Ce n’est pas un âne comme on me l’avait dit, mais je crois que je pourrai en faire ce que je voudrai ; en tous cas, j’en tenterai l’aventure. Je prie Dieu que nous rencontrions sa mère.
Lorsque le cabriolet s’arrêta devant la porte, le temps s’éclaircit un peu. La pluie avait cessé et les nuages commençaient à fuir devant une brise d’ouest.
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Lord Bryson obtint de faire entrer Carry sans aucune difficulté, et ils s’avancèrent bras dessus bras dessous dans la grande allée, qui était très-respectableraent remplie de monde pour un temps aussi défavorable.
Il était environ trois heures. La pluie avait forcé le monde à chercher un abri dans les serres et les diverses constructions élevées dans le^ardin; mais en ce moment on voyait la foule sortir en flots pressés. Une masse de personnes, qui jusq\ie-là s’étaient tenues cachées quelque part, s’empressaient de sortir de leurs retraites..
Lord Bryson rencontra différentes sociétés avec quelques membres desquelles il avait des relations, car son chapeau n’était jamais plus de deux minutes tranquille sur sa tête.
— Par Jupiter! cela devient réellement intolérable! — dit-il à Carry.
— Qu’y a-t-il? — demanda -t-elle innocemment.
— Mais tout Londres est ici aujourd’hui,
— Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
— Cela fait beaucoup, — répondit-il.
Il semblait fort mal à son aise et il avait l’air de ne savoir quel parti il devait prendre.
Pendant qu’il débattait en lui-même ce qu’il avait de mieux à faire, une société peu nombreuse se trouva juste devant lui. Elle avait gagné l’allée principale en coupant par une allée de traverse, et Lord Bryson et Carry se rencontrèrent nez à nez avec les personnes qui la composaient. L’effet qu’elles produisirent sur Lord Bryson fut décisif et instantané : il tourna sur lui-même, comme s’il eèt obéi sU’impulsion d’une machine, et, en-
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traînant Carry après lui , il l’engagea dans l’allée de traverse que ces mêmes personnes venaient de quitter.
L’un des gentlemen faisant partie de cette société leva son chapeau devant Carry. Une imposante vieille dame, qui en paraissait être le personnage important, se tourna vers ce gentleman et lui dit quelques mots à voix basse ; il répondit, et elle arrêta sur Lord Bryson un regard sévère.
Carry avait reconnu l’homme qui l’avait saluée. C’était Bunco mhe, la connaissance d’Annie Hargrave. Elle devina la raison qui avait fait faire une si prompte retraite à. Lord Bryson. L’imposante vieille dame était sa mère. Elle se décida à le lui demander.
— Était-ce votre mère? — dit-elle.
— Malédiction ! c’était elle.
— Bien ; ne vous emportez pas pour cela,— dit Carry. — Elle ne vous tuera pas, je suppose. Quel sot vous faites ! Je hais les sots. Je hais les hommes qui ont toujours une si grande frayeur de leur mère.
— Quel est ce monsieur qui vous a saluée ? — demanda-t-il, — comme s’il voulait changer le sujet do conversation et l’amener sur un terrain moins désagréable.
— Qu’est-ce que cela vous fait? — dit Carry.
— Je désirerais le savoir.
- Vous n’avez pas le droit de me le demander.
— Je le reconnais; mais je songe peut-être à acquérir ce droit, — dit-il en la regardant avec passion.
— Ohl vous ne le voudriez pas I
— J’en serais excessivement flatté.
— Eh bien! vous le pourrez quand vous le voudrez^
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— Vous consentez? — lui denianda-t-il avec anxiété.
— Naturellement, je consens, — répondit-elle vivement.
— Mais... mais, je suis tout simplement M. Percival Keene.
— Percival du diable, mon cher ami; je sais que vous êtes Lord Brjson aussi bien que vous-méme.
— Diable! qui vous l’a dit?
— Ne vous inquiétez pas de qui me l’a dit ; vous avez envie de former une liaison avec moi. J’y suis parfaitement consentante. Nous avons fait tous doux la moitié du chemin. Vous êtes sous la dépendance de votre famille, je suppose. Montrez-lui que vous ne vous inquiétez pas de ce qu’elle peut dire, elle vous respectera un peu plus. Soyez un homme une fois dans votre vie.
— Il me semble que je connais ce monsieur, — dit Bryson retournant à sa première proposition.
— Lequel?
— Celui qui vous a ôté son chapeau.
— Il aura du être bien chapitré pour l’avoir fait, — dit Carry, — quand il s'est retrouvé avec votre mère. Je voudrais bien savoir quel conte il lui aura fait.
— Oui, la duchesse a des singularités. Ce garçon-là n’est-il pas dans l’armée ?
— Oui, — répondit Carry.
— Oh! alors, je le connais. Je me suis trouvé une nuit au club avec lui.
Ils n’avaient pas été bien loin qu’ils rencontrèrent Duncombé, qui s’approcha d’eux.
Il salua Lord Bryson , tendit la main à Carry, et s’écria : —
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— Comment cela va-t-il, Quillette?
Dans son impatience de savoir ce qu'il avait dit à la Duchesse des Iles Sorlingues, elle passa par-dessus la familiarité de son salut.
— Comment allez-vous? Qu’est-ce que vous avez dit à cette vieille dame que vous venez de quitter, je meurs d’impatience de le savoir?
— Naturellement, elle m’a demandé qui vous étiez, — répondit Duncombe. — Je lui ai répondu que vous étiez une sœur de Lola Montés, mais que vous aviez un caractère tout différent; que vous veniez à Londres pour y suivre la carrière du théâtre, et que vous étiez l’incarnation de l’innocence et de la vertu, « N’est-il pas étrange, pourtant, « a-t-elle dit, « que Bryson amène une femme de cette condition dans un endroit public? Il m’a paru avoir honte de son action lorsqu’il nous a rencontrés.»» « Oh! non,» répliquar-je, « elle est reçue partout à l’étranger. Je considère, au contraire, Bryson comme fort heureux. « Et la conversation finit là.
Carry se mit à rire, et Bryson fit comme elle,
— Allons, venez tous les deux, — s’écria Carry; — retournons sur nos pas, nous sommes sûrs de les rencontrer, et vous pourrez faire voir que vous n’avez pas honte d’être venus avec moi.
Ils n’étaient qu’à moitié cqntents tous les deux, mais ils ne pouvaient faire autrement que de lui complaire. Ils se promenèrent dans le jardin pendant quelque temps; mais, au grand déplaisir de Carry, ils ne retrouvèrent plus la Duchesse et sa société.