‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 30 sur 41 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

BIAKRITZ

M. DuncomI)e et Lord Bryson avaieutétéobligésd’agip en opposition avec leur manière de voir par la seule force de la volonté d’une femme.

Le triomphe de Carry eût été complet si elle avait pu rencontrer encore la Duchesse. Mais, dans l’état des choses, elle avait remporté une victoire sur Sa Seigneurerie qui, vu le caractère dédaigneux du jeune gentilhomme, était de nature à ce qu’elle pût s’en féliciter.

Il y avait certaines choses dont Lord Bryson s’enorgueillissait, comme un Allemand de ses aïeux ou un .\rabe de la généalogie de son cheval ; une de ces choses était un grand respect, allant presque jusqu’à la vénération, pour les convenances.

Carry avait fait commettre à Lord Bryson une infraction aux convenances, lorsqu’il avait consenti àl’intro-

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duire dans le jardin. Il en avait commis une autre en se promenant et en paradant avec elle.

Le même soir, Lord Bryson conduisit Carry Waters à l'Opéra. Elle avait, dans un intervalle de tenips trèscourt, assuré son empire sur lui. Et il était son esclave autant que s’il était né sur la côte d’Afrique et q\i’elle l’eût acheté aux enclières publiques à Charleston.

La première fois que Carry revit M. Millan, il lui demanda comment allaient ses affaires. Sa seule réponse fut de tirer sa bourse dè sa poche et d’y prendre un bon de mille livres, qu’elle remit dans ses mains.

— Cela vous convient-il? — lui dit-elle avec un sourire.

Il lui prit la main, la lui secoua, eUrépondit : —

— Vous êtes un trésor.

— Je le sais,

— Avez-vous bien besoin d’une, petite cassette? — demanda-t-il.

— Non, vous pouvez la garder; si j’ai besoin de quelque chose, j’irai' vous voir. Je pense que je tirerai de lui tout ce qui me sera nécessaire. Je désirerais vous voir tout particulièrement aujourd’hui, parce qu’il m’a autorisée à commander des poneys. Il m’a dit que je ferais bien de m’adresser à Anderson, mais je lui ai répondu que je connaissais un bien meilleur marchand. Ainsi, ce que vous avez à faire est de trouver les petites bétes et de les coter à un bon prix.

— Rapportez-vous-en à moi pour cela, — répondit-il.

La maison que Carry occupait dans Saint John’s Wood,

avant qu’elle ne fît la rencontre de Lord Bryson, était si fort à son goût, qu’elle continua d’y résider, bien qu’elle

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eût pu en aA'oir facilement une autre comme elle l’aurait voulu ; mais elle n’était pas fort cpriso des déranfremeuts. C’était une tranquille et jolie petite demeure, et elle répondait à scs desseins ; elle préférait amasser mousse que d’etre la pierre qui roule, ce qui, selon le proverbe, est la plus mauvaise condition pourlo faire.

Carry était largement pourvue d’argent par Bryson, et elle avait acquis une grande réputation dans le Parc et dans les autres lieux ou les personnes de la fashion s’assemblaient. Partout oü elles allaient, on était sûr de la voir, et ce qui était vraiment singulier, c’est que son ancien surnom de Quillette était généralement tombé dans la circulation ; chaque fois qu’on voyait passer son brillant équipage, si quehiu’un faisait cette question si naturelle ; —

— Quelle est cette femme?

La réponse était : —

— Oh ! c’est Quillette. Est-ce que vous ne la connaissez pas.

— Ah ! c’est là Qnillette! Est-ce bien elle ?

Et à la première occasion, cet homme, qui n’était plus dans l’ignorance, se trouvait là pour renseigner quelques amis.

Pendant le temps qu’avait duré la saison. Carry était devenu tout à fait célèbre, et Lord Bryson avait la faiblesse do se sentir flatté d’avoir sous sa protection la femme la plus connue de la ville.

Lorsque les chambres furent closes et la session terminée, (’arry dit à Lord Bryson : —

— Vous devez partir pour l’Ecosse le 12, je erois ?

— Oui, — répondit-il. — Je pense aller visiter les

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bruyères pendant une semaine ou deux. Le Duc a acheté par-là un marais.

— Qu’est-ce qiie je vais faire ?

— Dame! je ne sais pas. Les femmes ne chassent pas.

— Non, — répondit-elle d’un ton lugubre.

— Pourquoi n’iriez-vous pas faire un tour à Biarritz pour étudier les modes françaises?

— Oh! j’ai très-bonne idée de ce voyage.

— Parfait alors ; vous partirez, et j’irai vous rejoindre dans une quinzaine.

— Me le promettez- vous?

— Sur ma parole.

— J’irai alors. Dois-je emmener avec moi les poneys?

— Vous ferez bien, si vous tenez à avoir quelque chose de convenable. Il n’y a pas dans cette partie du monde un seul cheval qui vaille dix livres. C’est comme pour une voiture, un simple turn-out, si vous aviez la prétention d’en trouver un par-là, ce serait comme si vous demandiez, pour prendre un bain le matin, un baquet à couler la lessive.

— J’emmènerai le tUTTirOUt alors.

— Vous ferez bien de prendre aussi une selle; moi j’apporterai la mienne,

— Vous viendrez réellement dans une quinzaine? — dit Carry.

— Certainement j’irai; mais je ne pourrai pas rester longtemps. J’ai une excursion à faire dans le Leicestershire, à une époque aussi rapprochée que possible du l*f.

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— Très-Tbien, jo ne m’inquiéterai de rien jusqu’à ce que TOUS soyez arrivé, — répondit Carry.

Un jour ou deux après, elle se mettait en route pour Biarritz avec un grand train de chevaux, de grooms, et autres domestiques. M. Millan l’accompagna sur sa demande spéciale. On pouvait l’appeler son écuyer ou son chef d’écurie. Elle le trouva d’une grande utilité, et son esprit pratique et son bon sens empêchèrent le courrier qu’elle avait engagé de la voler d’une façon trop criante.

A Biarritz, Carry fit la plus grande sensation ; elle fut le point de mire de tous les amateurs. La foule s’assemblait devant l’hôtel où elle demeurait.

Les femmes non mariées lui portaient envie, les femmes mariées la haïssaient. Les hommes mariés l’admiraient, et les jeunes gens en étaient fous.

Carry était toujours fort difficile sur le choix de ceux avec lesquels elle liait connaissance, et elle était si exclusive, qu’il y avait un grand nombre de personnes qui ne pouvaient obtenir d’elle rien de plus qu’un simple salut.

Un jour que Carry se promenait, un gentleman s’arrêta, la regarda, lui ôta son chapeau, et s’écria : —

— Sur ma parole, je suis ravi d’une aussi heureuse rencontre.

— Vous avez cet avantage... — commençait à dire Carry.

— Ma chère enfant, je l’ai toujours eu.

Telle fut la réponse qui lui fut faite avec l’assurance la plus consommée.

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— Qui êtes-vous? — s’écria Carrv, vraiment trosintriguée.

— Suis-je donc à ce point changé?...

— Comment pouiTais-je le dire, lorsque je ne crois pas vous avoir jamais vu de ma vie ?

— (’ombien sont courtes et passagères les scènes qui se sont passées dans notre tendre jeunesse ! Les orgueilleuses reines du demi-monde veulent toujours nous mettre à l’épreuve, — murmura l’étranger. — Excusez la liberté. Le Pégase que monte ma muse est quelquefois rétif et sujet à se dérober sous elle.

— Veuillez bien me dire à l’instant qui vous êtes, et ne pas me retenir là pour parler à une personne que je ne connais pas.-

— Un homme que vous ne connaissez pas? Oh! ceci e.st par trop fort, — dit l’étranger ; — mais en vous accordant toutes les libertés dues à votre soudaine élévation dans le monde, qui n’est juste que la réalisation de ce que j’avais toujours prédit, je pense que vous brisez votre béquille d’une bien disgracieuse manière.

Dans Liverpool, au temps passé,

Pour quelques sous et un repas,

Une petite fille, fort délurée,

Des marins relevait les quilles.

EUe...

— Par Dieu! — s’écria Carry, — c’est Trevellian.

— Oui, — répliqua cet individu en se mettant froidement à cêté d’elle, — c’est Trevellian. Promenons-nous.

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