‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 3 sur 41 · FORT CALME · texte numérisé non relu

FORT CALME

Quoique l’adversaire de Charley Adams fût doué de la plus grande force physique, il lui manquait les connaissances scientifiques qui transforment en art la brutale coutume des combats; Adams donnait la preuve que, tout en n’étant pas en état de frapper aussi fort, il pouvait cependant parer les terribles coups de celui avec lequel il se mesurait et, quand l’occasion s’en présentait, de les lui rendre avec intérêt ; c’est grâce à cela qu’il fit le premier jaillir le sang.

Ceux qui se trouvaient sous le hangar aux quilles , ou le salon du jeu de boules, comme il était dénommé sur les volets du Blach Jack, s’étaient rassemblés et rangés les uns du côté d’Adams, les autres du côté de « l’Assommeur, » ainsi qu’on appelait communément son adversaire. Il eut sans doute désiré un plus euphonique surnom, mais l’habitude est une seconde nature, et nul

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n’aurait eu un instant l’idée de lui donner un autre nom en parlant de lui. Peut-être, semblable à la rose de Juliette, exhalait-il un aussi doux parfum sous ce nom que sous tout autre. L’Assorameur avait été frappé sur le nez, qui est une partie fort sensible de la face humaine, et brûlant de prendre sa revanche, il se ruait en avant d’une façon tout à fait sauvage en cherchant à surprendre son adversaire hors do garde. Mais Adams devinait ses intentions et le laissait s’épuiser dans des efforts frénétiques sans qu’il pût gagner le moindre aA'antage. Lorsqu’il vit qu’il était suffisamment à bout de forces, il se redressa et envoya un coup bien appliqué sur la tempe gaucho du gros fanfaron. L’Assorameur tomba comme un bœuf, et le combat dut forcément finir. Ses amis le transportèrent dans un coin et lui administrèrent quelques spiritueux, mais ils ne purent le remettre sur pied .

Carry Waters avait suivi la lutte avec le plus grand intérêt, et lorsqu’elle fut terminée, elle s’écria en frappant sur l’épaule de Charles Adams ; —

— Bravo, Charles ! je ne savais pas que tu fusses si fort.

Celui-ci répondit tranquillement : —

— En ton honneur, je voudrais combattre un tigre du Bengale; pour ce qui est de ce camarade-là, il ressemble plus à une outre pleine de vent qu’à toute autre chose, et je ne tire aucune vanité de l’avoir mis hors do combat.

Peu de temps après, l’Assommeur se releva, et montrant le poing à Adams, il quitta la salle aux quilles suivi par un ami.

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Adams regarnit sa pipe et engagea une partie de quilles avec une de ses connaissances, pendant que Carry Waters alignait les quilles comme elle l’avait déjà fait.

Tandis que le jeu suivait son coui’s, deux hommes entrèrent bras dessus bras dessous dans la salle. Ils étaient Vêtus comme des gentlemen et avaient fortbon air. L’un d’eux était un grand bel homme, brun, ayant une tendance à l’embonpoint. Son compagnon était plus jeune, mais il avait l’air et les allures d’un marin. Ils fumaient tous deux et paraissaient être venus au Black Jack pour lancer une boule avant leur diner.

Adams ne trouvant pas ce genre d’amu.semeut fort de .son goût et désirant être seul, il cessa bientôt de jouer; le terrain se trouva donc à la disposition des nouveaux arrivants, qui quittèrent à l’instant leurs habits, relevèrent leurs manches et se préparèrent à se li^^'er à ce petit exercice.

Carry leur rendit les mêmes services qu’elle rendait aux marins, et s’en acquitta à leur entière satisfaction.

Adams quitta le Black Jack et fit un signe de tête à Carry lorsqu’il s’éloigna ; mais elle ne fit nulle attention à lui. Elle semblait tout occupée du grand gentleman brun qui venait d'arriver. Peut-être était-cer le premier gentleman qu’elle eût jamais vu ; et cela intéresse toujours une femme, sui’tout s’il arrive que ce soient des oiseaux rares dan^ le pays qu’elle habite. Elle était si ab.sorbée, qu’après avoir placé les quilles, elle restait devant elles au lieu de se ranger de coté.

— Maintenant, jeune fille, gare à toi ! — ci’ia celui des deux hommes qui l'intéressait si fort.

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— Trevellian, — dit son compagnon en montrant les boules du doigt, — comme cela aurait bientôt cassé cette enfantine Vénus.

— Ne vous effrayez pas, mon vieux, — répliqua Carry qui avait entendu cette remarque, — je ne suis pas en verre.

— Ah ! petite Quillette, — s’écria Trevellian, — je n’étais pas prévenu que tu fusses en état de parler aussi convenablement l’Anglais.

— Je ne m’appelle pas Quillette, — répliqua-t-elle,

— et je parle aussi bien que vous tous les jours de l’année. «. ,

— Et même beaucoup mieux, je n’en doute pas, chère Quillette, — dit Trevellian. — A quoi pensez-vous, Manning?

— Certes, — répondit son ami , — bien que ce soit une Heur du désert, elle n’est cependant pas faite pour fleurir sans être vue.

— Fais attention, Quillette ! — s’écria Trevellian.

— Je ne veux pas qu’on m’appelle Quillette, — dit Carry avec des larmes aux yeux.

— Quillette est un joli nom.

— Est-il en effet si joli ? Si vous en ôtes si fou, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous faire repabtiser et de le faire annoncer dans le Times.

— hc Mercure de Liverpool ne ferait-il pas tout aussi bien l’affaire? — dit Trevellian.

— Oh ! que Liverpool et tous ceux qui l'habitent soient pendus !

— Tu n’aimes donc pas ce pay.s-ci?

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— Non, Une me plaît pas, et je voudrais bien en être loin.

— Où voudrais-tu aller ? — demanda Manning.

— Partout ailleurs.

— Veux-tu venir à la mer avec moi et redresser les quilles à bord ?

— Es't-ee que vous êtes marin?

— De la tête aux pieds. Est-ce que je n'en ai pas l’air ?

— Peut-être vous offenserez-vous si je vous dis que vous avez en effet l’air d’un marin. Mais je hais les marins et je ne voudrais pas faire cinq pas avec vous pour sauver ma vie.

— Ne dites pas cela, Quillette I Vous me brisez le cœur, — dit Manning avec un sourire.

— J’aime votre ami, — continua Carry avec impudence, — il a l’air d’un gentleman.

— Ah ! c’est une grande erreur, jeune fille, — dit Trevellian. — Je connais beaucoup de gens qui se sont laissé prendre ainsi aux apparences. Un confiant escompteur a pris de mon papier sur ma seule apparence. Je n’ai pas besoin do dire à une personne aussi intelligente que toi, ma charmante Quillette, que jamais il n’a revu son argent et que je ne donnerais pas grand’chose de ses chances actuelles d’être payé : aussi vrai que je suis porteur de charbons quand je suis chez moi .

— Porteur de charbon !... vous!... allons donc! — répliqua Carry faisant entendre un éclat de rire d’incrédulité. — Si vous êtes porteur de charbons, je suis...

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Trevellian s’avança vers elle et lui dit à voix basse en lui caressant le menton ; —

— Veux-tu que je te dise ce que tu es?... Une petite femme diablement gentille.

— Pensez-vous ce que vous dites ? — répliqua-t-elle •fFrontément.

— Non, certes, je no le pense pas, j’en suis sùr.

— Je suis tout à fait sûre, moi, que vous êtes trop bien pour être porteur de charbons.

Et se débarrassant de son étreinte, elle s’enfuit à l’extrémité du hangar et reprit son occupation.

Apres que les gentlemen eurent joué une partie ou deux ils quittèrent la place; mais au moment de s’éloigner, Trevellian glissa un demi-souverain entre les mains de Carrv en lui murmurant à l’oreille ; —

— Trouve-toi dehors demain un peu après trois heures.

Carry ne fit pas de réponse à cette demande, et les deuxamis partirent. Lorsqu'ils furent sortis, les hommes qui étaient restés' et qui avaient suivi leur partie curent l’idée d’appeler la jeune fille Quillette ; elle en était si tourmentée et si ennuyée qu’elle ramassa son vieux chapeau, qui était par terre, le mit sur sa tête, et sortit de la salle.

Elle raai’cha vivement le long de la rue où se trouvait un petit passage qui contenait une petite cour, dans laquelle elle demeurait avec sa grand’môre. C’était le logement le plus pauvre qu’on puisse imaginer, et l’idée de Carry Waters d’améliorer sa position était si forte, ses instincts aristocratiques étaient si fortement enra-

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cinés dans son esprit que bien des fois elle prit en elleniéme la résolution de s’enfuir un beau matin pour aller tenter fortune ailleurs. En quelle qualité pourrait-elle trouver de l’emploi, ’c’est à quoi elle pensait souvent sérieusement. Mais le sentiment qui dominait, c’est qu’elle était sacrifiée où elle se trouvait et qu’elle étai^ bien décidée à ne pas le souffrir si elle pouvait l’empèclier. Quand elle eut monté l’escalier dégradé qui conduisait à la chambre de sa grand’nière, car elle n’avait qu’une chambre pour laquelle elle payait quatre shillings la semaine. Carry ouvrit la porte et vit la vieille femme occupée à son travail do calandrage. Une longue chandelle brûlait en jetant une faible clarté sur la table de sapin, et la vieille machine à calandrer gémissait affreusement en accomplissant ses dix révolutions à la minute.

— Oh ! cesse ce fracas ! — cria Carry en entrant.

— Qu’y a-t-il, mon enfant ? — dit la Mère Baggs.

— Fais taire cette roue. J’ai gagné un peu d’argent et je suis venue pour faire la noce.

— Vrai ! mon enfant.

— Amène l’ancre, la vieille; j’ai à te parler, — répli<iua Carry confidentiellement.

— Mais il faut que je finis.se ce calandrage.

— Oh ! au diable le calandrage ! Viens ici !

La Mère' Baggs obéit à l’injonction péremptoire qui lui était faite par sa petite-fille qui commença sa communication.

— Quelle espèce de chose aimerais-tu mieux manger ?

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— Je n’ai pas d’idée bien arrêtée là-dessus,

— Je connais ça; niais un bon ruiupsteack vaut mieux que la pitance de la paroisse, n’cst-il pas vrai ?

— Certes, je ne dis pas le contraire, — répondit la Mère Baprgs.

• — Je ne suppose pas que tu aies l’envie de le dire. Je vais aller chercher un rumpsteack et une bouteille de Stout. Que veux-tu avec cela?

— Je prendrai ce que tu apporteras, petite.

— Alors ce que tu as de mieux à faire, c'e.st d’envoy er la vieille Mère M’ilson acheter nos provisions, je suis trop fatiguée pour me mouvoir. Maintenant lile ton nœud ; quand une abatée de vent te surprend, tu es comme un diable engourdi dans la neige. Allons, plus de calculs.

La Mère Baggs ne répliqua pas aux observations peu respecteuses de sa petite-fille, et s’en alla trouver la voisine qu’elle avait désignée sous le nom de Wilson. Cettedame, moyennant quelques conditionspécuniaires, consentit à l’instant à faire ce qu’on lui demandait.

Peu de temps après les viandes firentleur apparition; elles furentconvenablement apprêtées, et Carry se livra avec complaisance à ce qu’il lui plaisait d’api)eler sa « noce, " expression qui brillait plus par la force que par l'élégance. Mais la société qu’elle rencontrait dans la salle aux (piilles du .ô/acA /acA n’était pas faite pour lui donnerun ton de conversation bien relevé, et si quelquefois elle mancpiait aux petites conventions qui rendent la bonne société si séduisante, on pouvait avoir quelque indulgence pour elle. Le géranium, quand il

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est al)andonné à lui-même, n’est qu’une mauvaise herbe, mais lorsqu’il est cultivé en serre il devient une fleur de prix et son élégance est le sujet de commentaires et d’admiration. Carry était un géranium sauvage : ce qu’elle pouvait devenir dépendait du hasard et de ces accidents qui décident aussi bien de la destinée des femmes que de celle des hommes.

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