CHAPITRE XXIX
TKKVELLIAN GAGNE SON l’AHl
— N’étes-vous pas fatigué de cette éternelle promenade? — s’écria Trevellian.
— Oil! non, elle me plaît, — répondit Carry, revenue de la surprise que lui avait fait éprouver la rencontre de son ancien ami.
— Avez-vous quelque objection à faire contre une petite station dans ma demeure?
— Où est-elle?
— Juste en face, de l’autre côté de la rue.
— Certainement, — répliqua Carry. — J’ai les plus grandes objections possibles à faire.
. — Une objection venant de vous, ma charmante amie, — dit Trevellian avec son sourire moqueur d’autrefois, — aura naturellement pour moi tout le poids qu’elle mérite.
•238 MÉMOIKES ü’UNE BICHE ANGLAISE
— Ne voyez-vous pas que tous ces gens vont me voir entrer chez vous ?
— Qu’est-ce que cela fait? — répondit-il tranquille ment.
— Mais beaucoup, je pense. Tous me connaissent.
— Oui.
— Et ils vont dire...
— Faut-il que je vous dise ce qu’ils diront?
— Si cela vous plait.
— Ils diront ; La peste, soit ! quel bon goût a ce Trevellian !
— Je ne donnerais pas une paille pour qu’on tint un pareil propos, — répliqua Carry.
— Une paille, ma chère enfant, représente si liien l’idée de la plus complète insignifiance que j’en suis tout à fait pétrifié. N’aurez-vous pas compassion de moi, je meurs d’envie d’entendre votre histoire.
— Alors vous ne la saurez pas, — dit Carry.
— Il peut y avoir deux opinions sur ce sujet.
— Oh! je ne suis plus la petite sotte que j’étais la première fois que vous m’avez rencontrée.
— Ma chère Quillette , cette assurance me fait l’eATet du fameux baume qui était en si grande Vogue en Galaad.Je suis effrayé de voir que la sottise ait fait des progrès au lieu de rester stationnaire.
— Oh! vous pouvez plaisanter! je ne m’inquiète guère de ce que vous dites, — répondit Carry légèrement^
— Nous sommes arrivés! — s’écria Trevellian.
i^renéz de passage^bien, c’est cela. Jolie position, n’estil pas vrai?
Prescpie sans s’en rendre cdmptcj Carry avait tra-^
MÉMOIRES d’une RICHE ANGLAISE 23'J
versé la route, et se trouvait devant une maison dont la porte était ouverte.
— Entrez, — dit Trevellian,— par cette porte. Il faut bien que vous entriez, car. une scène devant tous ces gens ne pourrait vous faire plaisir.
Carry fut contrainte de faire ce que Trevellian lui disait, et il la suivit dans la maison en marmottant : —
Vuulez-vous entrer dans mon parloir ?
Dit l’araignée à la mouche ;
C’est le plus joli petit parloir Que jamais vous ayez vu.
Il introduisit la belle visiteuse dans son petit salon, lui offrit un siège et s’asseyant lui-même, il s’écria ; —
— Vous êtes vraiment bien bonne d’obliger un ancien ami comme vous venez de le faire.
— Comment! que voulez-vous dirô?
— Vous désirez savoir en quoi vous m’avez obligé?
— Oui, — répondit Carry.
— Simplement en ceci. Tous les hommes ici ne parlent que de vous, et l’on s’étonne de vous voir si difficilement abordable. Je ne suis arrivé que d’hier; mais au club Anglais j’ai entendu leurs conversations, et j*ai été extrêmélnent flatté que le nom que je vous avais donné il y a quelques années soit devenu si fameux. Quillette, ma Quillette est à Biarritz! quel bonheur pour moi! Je vais pouvoir renouveler connaissance avec elle de cette manière toute platonique qui m’a rendu célèbre, et la société de cette charmante petite Quil- Ictte va me sauver du danger de périr d’ennui dans cette ville fashionnable, mais si complètement assom-
.MliMOlinSS U UM'. mcHK ANGLAIt-K
mante. Quelqu’un dit à ce moment' « Voilà Trevcllian. il a assez d’impudence pour parler au diable. » Imaginez-vous, m’accuser d’impudence, moi, l’iiommc le plus modeste de l’Europe! Imÿginez-vous , soutenir que je pourrais causer avec Sa Majesté t^atanifjue. N’était-ce pas une raillerie? n’j avait-il pas de quoi rire? Bien plus, ils en vinrent à dire que, malgré les qualités qu'ils m’accordaient, je ne parviendrais pas à faire votre connaissance. Comme je ris dans ma l»arbe, commCje m’amusai à leurs dépens! “Voulez-vqus faire un pari? «dit le baron Yon Stoffenfels avec cet élégant accent Allemand (pii est si mélodieux. J’hésitais... je balançais : — si ma Quillette me repoussait, si elle refusait de causer avec moi, je devenais la fable de tout le pays, et ce qui est pire que tout cela, je pouvais perdre mon argept. Mais, à la fin, je me dis, la - prospérité n’étoulfc pas toujours la reconnaissance. Quillette se souviendra de moi et me tendra la main en me souhaitant la bienvenue. Je gagnerai l’argent de ces faquins et je deviendrai plus fameux encore qu’auparavant. La récompense valait qu’on tentât l’aventure. Le jeu en valait la chandelle; aussi j’acceptai leurs paris. Je gagne avec Stoffenfels seul mille livres. Mon adorable jeune amie, vous valez votre pesant d’or. "
— Si j’avais su cela, — s’écria Carry, — je serais morte plut(it que de vous aider à gagner votre pari. Je n’ai jamais été si A exéc de ma vie. Mais j’aurai ma revanche à la première rencontre , je vous exécute sans pitié. Vous vous en repentirez, je vous en avertis.
— Cruelle beauté! — dit Trevellian avec son éternel
AIKMOIRIÎtJ u'l:M0 RICHK ANÜLAISK
sourire froid et impassible. Je pars pour- Paris ce soir, et au Jockej-Clubmes amis s’arracheront les cheveux, se mordront les ongles et gnneeront des dents quand je viendi’ai leur dire que je suis le cher ami delà divine Quillette.
Carry ne put s’empêcher de rire au nez do Trevellian. Il avait tant d’esprit et il disait des folios avec tant de gravité.
— Suis-je pardonné? — demanda-t-il.
— Si vous me donnez quelque chose à boire, — répondit-elle; — je pense que je pourrai étendre sur vous une clémence souveraine. Pourvu, toutefois, que, comme vous venez de le dire, vous voiis bannissiez de mes do maines avant les ombres de la nuit, et que vous vous dirigiez vers la ville impériale.
— Vous n’avez qu’à parler pour être obéie, — dit-il ; — mon domestique va apprêter mes bottes de sept lieues Je partirais à l’instant si elles étaient vernies.
Un seau à glace était placé dans un coin de la chambre ; Trcvellian, s’en approcha et y prit une bouteille d’une forme curieuse.
— C’est du Johannisberg. Je n’en offre qu'aux personnes auxquelles je suis heureux de faire honneur.
Carry le goûta et dit : —
— Cela peut être très-recherché, mais je n’aime pas c(> vin-là. Offrez-moi du Champagne, du Moet.
— Je suis désolé d’être obligé d’avouer ([Uc je n’ai que de la Veuve Cliquot. Je ne crois plus au Moët. Tout le monde ne jure que par la Veuve, dès qu’on a franchi les frontières.
— Oh! je m’en contenterai , — dit Carry.
Trcvellian hii versa du vin en s’écriant : —
— Comment vont les Liverpooliens? Excusez mon - impatiente curiosité, mais avez-vous renouvelé connaissance avec ce port de commerce ?
— Non, et je n’en ai pas l’envie, mon cher.
— Et le Black Jack ?
• Carry secoua la tête.
— Et les marins?
— Oh! au diable les marins!
— Et le Duc des Iles Sorlingues, avec lequel les rapports de la rumeur publique associent votre nom?
— Oh! c’est une méprise. J’ai pris le poulet et j’ai laissé le vieil oiseau aux personnes qui sont plus accoutumées que moi à soigner la vieillesse , mon cher ami.
— C’est encore superbe! Par Jupiter, ma petite, vous deviendrez une célébrité Européenne.
Carry releva les yeux et sourit.
— On vous élèvera une statue sur la place du marché de votre ville natale.
— Ne dites donc pas de folies.
— On vous mettra sur les pots à thé, — continua Trevellian, — et les curés iront en procession de l’Abbaye de W’estminster à Charing-Cross, en chantantvos louanges.
Cette idée des curés fit rire Carry.
— Dickens vous chantera dans un noël, et l’on pensera à vous en écoutant la musique de Verdi dans la Tratiala.
— Quelle imagination vous avez !
— Dumas fils, — continua Trcvellian, — fera un pèlerinage pour vous voir. C’est l’inventeur de la littérature du demi-monde en France , et il aura sans doute l’idée
MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE 24:i
d’écrire un livre intitulé Q,uillette ou le Jeu et la Femme.
— Quel fou vous faites, Trevellian! — dit Carry.
— Oil ! ce n’est encore rien, vous deviendrez un personnage historique comme Laïs, ou Mademoiselle La Beaume, Le Blanc, La Vallière, la Du Barry, Nell Gwynne, Barbara Palmer, pu...
— Avez-vous fini?
— Non pas ; je ne fais encore que commencer.
— Eh bien ! interrompez votre kyrielle pour un moment et parlons d’autre chose.
— Toutpourvous plaire, mon enchanteresseQuillette,
— dit Trevellian. — Quel splendide turiv-out vous avez
amené avec vous!
— Oui , il n’est pas mal.
— Toutes les femmes en rêvent.
— Les pauvres diablesses ! Pourquoi ne font-elles pas ce que je fais, elles pourraient rivaliser avec moi?
— Ah! toujours satirique, toujours gaie. Quelle qualité précieuse c’est chez une femme! — sc dit-il à luimême.
— Y a-t-il ici quelque endroit oü l’on puisse aller voir quelque chose? — demanda Carry.
— Il n’y a pas d’endroit où l’on ne serait fier d’aller avec vous.
— Oh! taisez-vous donc! Je veux dire, y a-t-il quelque chose à voir?
— Mais oui, certainement.
— Quoi?
— Est-ce que vous n’en avez pas entendu parler?
— C’est probable ! — répondit Carry avec vivacité;
— je ne vous le demanderais pas si je le savais.
MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE
— En effet, c’est assez juste, — dit Trevellian; — mais un triangle n’est pas toujours équilatéral.
Carry s’assit en se croisant les bras, comme au désespoir d’entendre une pareille stupidité.
A la fin le facétieux oracle se décida fl parler. '
— Le combat de taureaux! — dit-il.
— Oh! — s’éci'ia Carry, — un combat de taureaux; c’était juste ce que j’étais impatiente de voir. Quand doit-il avoir lieu ?
— Certes vous n’avez pas lu les journaux ou les affiches placardées sur les murs de la ville, sans cela vous sauriez...
— Et comment l’aurais-je pu? Je ne puis lire leur stupide Français ni l’Espagnol.
— Le' combat de taureaux a lieu cette après-midi, — répondit Trevellian, — et l’on dit que ce sera une bonne plaisanterie. Tout le beau monde y sera, dit-on. Il y aura quelques hommes de tués, quelques bœufs gras assassinés et quelques chevaux éventrés. Les gladiateurs ou toreadors, ou de n’importe quel nom on veuille les appeler, doivent combattre un célèbre taureau nommé El Moto, et l’on dit qu’ils auront recours à toutes les ressources de leur art pour arriver à le tuer.
• — Oh ! j’y veux aller, Trevellian, — s'écria Carry; — est-ce un théâtre?
— Oui, avec une coupole très-élevée.
— C’est pour le mieux; il fera moins chaud. Y a-t-il des loges?
— En grande quantité ; si vous voulez y mettre le prix, — répondit Trevellian.
MÉMOIRES d’une biche ANGLAISE 845
— Alors allez-y à» l'instant, si vous avez quelque considération pour moi, et retenez la meilleure loge de toute la salle, je ne regarderai pas au prix ; prenez.une calèclie dehors, et allez à l’instant au théâtre, — dit Carry d’un ton décidé et impérieux.
Elle alla à la fenêtre, entr’ouvrit les persiennes, et le vit monter dans une voiture qui l’entraîna rapidement dans la direction des Arènes. Carry s’amusa, pendant l’absence de Trevellian, à essayer de découvrir un sens quelconque dans un journal Espagnol, mais elle le rejeta bientôt avec dépit. Trevellian ne fut pas long, et, à son retour, Carry s’écria : —
— Avez-vous réussi ?
— J’ai fait de mon mieux pour vous, — dit-il à l’instant; — j’ai obtenu la loge 2; elle est considérée comme la meilleure de la salle.
— Oh! merci! merci!
— Il y avait deux ou trois personnes qui se la disputaient ; Stolfenfels fils offrait unegrosse somme, mais j’ai surenchéri sur lui. Elle me coûte cinquante livres. Les gaillards ont vu que j’en avais besoin et qu’il y aurait lutte acharnée, aussi ont-ils élevé leurs prix.
— Oh ! qu’importe le prix ! l’important c’était d’avoir la loge, — dit Carry.
— Etes-vous habillée? — demanda Trevellian, — car la salle se remplit déjà de monde.
— Je suppose que cette toilette suffira, — répondit Carry. — Envoyez votre domestique chercher une voiture et donnez-moi le billet de la loge. Vous me suivrez, je ne puis vous prendre avec moi; vous irez vous placer dans quelque autre partie de la salle, et vous viendrez
2JB MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE
me rendre visite dans ma loge-, mais ne m’amenez aucun des stupides compagnons que vous pourrez ren^contrer par-là.
TrevelKan envoya son domestique à la recherche d’une voiture, et Carry se dirigea vers les Arènes où avait lieu le combat de taureaux. Elle trouva facilement sa loge, si l’on peut appeler ainsi les deux planches de bois qui la séparaient du public de chaque côté.
Les acclamations bruyantes remplirent les airs, et bientôt toutes les- places , dans toutes les parties de ce vaste amphithéâtre, se trouvèrent garnies de spectateurs. » *
Carry à’assit en grand apparat , mais seule dans sa loge.