LE COMBAT DK TAUREAUX
Peu d’instants après que Carry eut pris possession de sa loge, des princes étrangers de passage à Biarritz, accompagnés de leur suite, prirent place sous un dais. La foule salua leur entrée par des applaudissements. Les femmes étaient plus nombreuses que les hommes dans toutes les parties de l’amphithéâtre, ce qui démontrait que les dames Espagnoles se laissent moins effrayer par les horreurs d’un combat de taureaux que les dames Anglaises , car il était à remarquer qu’il y avait fort peu de ces dernières. Beaucoup de représentants de la noblesse Russe se trouvaient là, ce qui n’a rien d’étonnant, car les Russes sont, do tous les peuples, ceux qui ont le cœur le plus cuirassé; ils sont même plus insensibles aux souffrances de l’humanité que les Dyacks de Bornéo ou lés Dahomans.
Carry attira presque autant l’attention que la noble
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société qui remplissait la loge d’honneur, car elle était bien connue dans la ville, et elle jouissait d’une estime toute particulière auprès des marchands , parce qu’elle dépensait autant d’argent qu’une princesse. Les prêtres même lui permettaient de souscrire aux œuvres de charité d’une manière presque royale. Cependant il y avait une institution pour laquelle elle ne voulut pas contribuer pour un centime ; c’était une sorte de refuge établi sur les hauteurs de la ville par un prêtre dont le nom est connu de tous les étrangers qui vont visiter Biarritz, et qui était ouvert aux filles de joie, aux lorettes Parisiennes qui voulaient mener une nouvelle vie. Lorsque le frère franciscain se présenta à son hôtel pour lui demander de contribuer à cette œuvre , elle répondit par un refus.
— Je n’ai pas de sympathie, — dit-elle, — pour les femmes qui font ce qu’elles appellent un faux pas et q\ii se repentent après. Je n’ai jamais rien regretté de ce que j’ai pu faire dans la vie; je ne me suis jamais fait de reproches, et je ne me suis repentie de rien. Je n’ai pas de tolérance pour ces femmes à esprit faible qui permettent à un prêtre de prendre de l’empire sur elles. J’espère que vous voudrez biep prendre ma remarque sans aucune intention de vous en faire une application personnelle.
Le prêtre salua.
— Mais mon observation ne me paraît pas plus offensante pour vous -que votre sollicitation auprès de moi pour un pareil objet ne l’est pour moi-môme.
Après un court silence', elle ajouta : —
— Si vous avez un hôpital dans la ville, je serai en-
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chantée de vous remettre cinq cents francs pour les besoins de cet établissement.
Il n’y avait pas d’hôpital dans la ville, mais le prêtre déclara qu’il voulait essayer d’en fonder un, et il prit l’argent qui devait avoir cette pieuse destination.
Les spectateurs üe furent pas tenus longtemps en suspens. On entendit les beuglements des taureaux renfermés dans les loges. Les toréadors firent leur première entrée en bas de soie, en culottes courtes, en vestes voyantes de velours brodé, avec un chapeau de même étoffe sur la tête et des manteaux rouges jetés sur les bras.
De grands applaudissements les accueillirent; les Espagnols s’animaient, ils commençaient à flairer le sang. Quelques toréadors allèrent s’appuyer contre les barrières qui séparent l’arène du public ; d’autres, au nombre de trois, se préparèrent pour le combat qui allait commencer. Ils s’armèrent de petits dards de la longueur d’une flèche, pointus comme des aiguilles et ornés d’une frange à la poignée.
Carry prit une lorgnette qu’elle avait louée à l’homme qui remplissait l’honorable fonction de gardien des loges, pour examiner les gladiateurs. C’étaient des hommes d’une belle prestance, mais ils avaient cet air de triste résignation qu’on s’attend à voir sur la figure d’un homme qui a longtemps combattu contre la destinée, — sur la figure d’un pêcheur de corail, — sur celle de celui qui allume les lustres du dôme do Saint-Pierre à Rome les jours de grandes solennités, — enfin sur la figure d’un homme qui a commis un crime et en a pesé toutes les chances avant de s’y décider.
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Tout à c<jup toutes les voix se turent, un silence de mort régna partout; on aurait entendu le bruit d’une épingle qui serait venue à tomber.
Carry releva la tète , un magnifique taureau venait d'entrer d’un bond dans l’arène en poussant un rugissement. Il s’arrêta un instant à regarder les spectateurs, puis il se mit à creuser le sol de ses pieds avec fureur. Un des matadors s’avança et lança un dard à la noble bête , qui lui atteignit le flanc en y dessinant une tâche cramoisie.
Le taureau tre.-^saillit comme s’il avait été piqué par une mouche. Le public battit des mains. Deux autres dards l’atteignirent en se succédant rapidement; le taureau mugit. Les toréadors s’avancèrent, non pas ensemble, mais l’un de face, l’autre par derrière , et le troisième sur le côté.
Le taureau devenait furieux par la douleur que lui causaient ses blessures. Il creusait la terre avec ses pieds, et, baissant la tète presque à toucher le sol, il s’élança sur le torréador qui était devant lui. L'homme sauta légèrement de côté pour éviter l’attaque. Le taureau le dépassa et reçut dans le cou un nouveau dard, une nouvelle blessure. Il s’arrêta dans son impétueuse course, et, se retournant avec fureur, il s’élança sur un autre matador.
Le public retenait sa respiration; le mouvement du taureau avait été si prompt, qu’il fut sur son ennemi avant presque que celui-ci en ait eu conscience.
L’inquiétude fut grande. Carry elle-même s’appuya sur le bord de sa loge pour guetter la fin de ce combat inégal.
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L’homme, avec un admirable sang-froid, reconnaissant qu’il n’aurait pas la possibilité de se jeter hors du passage de cet animal furieux par des moyens loyaux, et ne se souciant pas d’être lancé en l’air, envoya avec dextéritéson manteau s’enrouler autour des cornesdu taureau. L’animal, aveuglé par ce voile de drap rouge, était à la merci de ceux qui l’entouraient; un des toréadors s’avança, armé d’une épée à courte lame. Mais celui qui, le premier, avait maîtrisé le taureau, fit un signe de la main, et, enlevant prestement le manteau, lui lança presque au même instant un nouveau dard qui l’atteignit au nez en lui causant une vive douleur. L’animal souffla et mugit d’une telle force , que c’était terrifiant à entendre. Alors l’autre de ses bourreaux essaya de distraire son attention par tous les moyens qu’il put imaginer.
La fureur du taureau s’était accrue à un tel point qu’il se mit à courir dans l’arène, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, d’une façon qui n’était rien moins que rassurante pour le salut des toréadors.
A la surprise générale, il se jeta sur un des toréadors au moment où il exécutait un mouvement de retraite, et avant que celui-ci ait pu lui jeter son manteau sur les 3*eux il le prit entre ses cornes et le lança en l’air à une grande hauteur et avec une effrayante rapidité. L’homme retomba sur la terre en faisant entendre un horrible craquement. Le sang lui jaillissait des oreilles et du nez et il fut emporté roide mort. Au lieu de jeter les regards sur ce (jui se passait auprès de cette malheureuse victimOj les spectateurs applaudissaient le taureau.
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Les toréadors abandonnèrent un moment le taureau pour aller s’enquérir de leur pauvre camarade, et ils reparurent dans l’arène portant des manteaux noirs au lieu de manteaux rouges qu’ils avaient précédemment.
Les gens du parterre et des autres places où étaient réunis les spectateurs des classes les plus pauvres sifflèrent cet acte de délicatesse.
Les deux toréadors survivants se mirent à attaquer le taureau avec une. fureur sauvage, et il fut bientôt couvert d’une masse de dards qui étaient plantés sur toutes les parties de son corps. Des ruisseaux de sang coulaient autour de lui et ses ennemis en eurent bientôt raison. Il tomba après une lutte de courte durée, la gorge coupée, au milieu des acclamations du peuple, qui applaudit toujours le vainqueur, qu’il soit homme ou taureau. Tel est le caractère de ces légers et inconstants Espagnols.
L’animal mort fut emporté hors de l’arène, et il y eut alors une pause, une suspension, un espèce d’entr’acte, auquel mit fin l’entrée d’un autre taureau beaucoup plus fort et beaucoup plus colossal que lé premier.
Les spectateurs accordèrent une salve d’applaudissements à El Moro, et Carry comprit que c’était le fameux taureau dont on attendait merveille.
Les toréadors avaient tiré au sort à (lui l’attaqueniit, et l’on disait que le sort était tombe sur jun jeune homme qui, à ce qu’on rapportait, était Anglais. Oû connaissait fort peu de choses de lui. C’était un aventurier qui était arrivé la veille à Biarritz ; il avait offert ses services pour la représentation et ils avaient été acceptés. Car il n’est pas aisé, même en Espagne, où
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tout, sauf le Protestantisme, est toléré, de trouver des hommes disposés à risquer leur vie pour un faible salaire, à l’exception de ceux dont c’est la profession, qui viennent y chercher leur vie, et qui souvent y trouvent la mort par-dessus le marché.
El Moro devait être attaque d'abord par un seul homme pour donner au conibat plus d'intérét.Si l’homme sur lequel le sort était tombé était tué, tous les toréadors réunis devaient alors attaquer le terrible animal, et triompher de lui dans le moins de temps possible.
Carry braqua sa lorgnette sur le jeune homme. Il portait le vrai costume Espagnol, mais son teint clair indiquait à première vue qu’il n’avait pas pris naissance sous le soleil brûlant de l’Espagne. Pendant que Carry l’examinait, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle avait déjà vu cette figure quelque part. Mais où ? C’était l’embarrassant.
— Je jurerais, — s’écria-t-elle, — que je connais cet homme. Qui pcut-il être?
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