UN COUP DE FEU TIRÉ A PROPOS
Moro (Hait un animal d’un aspect formidable, paraissant beaucoup plus terrible que celui qui avait succombé sous les dards des toréadors. L’Anglais qui devait- s’attaquer à cet adversaire, qui était loin d’étre à, mépriser, était très-bien costumé à la mode Espagnole. Carry se creusait la tête pour.se rappeler qui il était. Pendant qu’elle était en train de retrouver son identité, elle le vit saluer la loge d’honneur, et la noble compagnie répondit gracieusement à son salut. Carry ne mit lias en doute un seul instant qu’elle ne l’eût rencontré quelque part, mais sa mémoire ne lui rappelait ni le temps ni le lieu, et ses efforts mnémotechniques ne pouvaient lui apprendre qui il était.
Le taureau ne semblait pas d’abord savoir ce qu’on attendait de lui ; il se tenait au repos et promenait dos regards stupides autour de lui.
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La peur était sans doute un sentiment étranger au cœur de l’Anglais, car il faisait ses préparatifs à quelques pas seulement de l’animal qu’il se disposait à attaquer. Le taureau ne fut pas l’agresseur; un dard aigu, lancé par son antagoniste, lui entra dans le côté et le fit se redresser.
Il n'y avait qu’un homme devant lui dans l’arène, par conséquent il était clair que c’était lui qui, selon l’idée et le raisonnement de ce spécimen de la race bovine, devait avoir accompli un acte aussi audacieux.
Le toréador évita la sauvage poursuite du taureau en faisant lestement un saut de côté, conformément à l’usage habituel, et en lui lançant immédiatement de nouveaux dards, qui allèrent rejoindre le premier.
El Moro écumait et se battait les flancs avec fureur. L’.Vnglais le poursuivait tout autour de l’arène, lui infligeant blessures sur blessures jusqu’à ce que l’animal s’arrêta pour respirer. Il avait laissé des traces sanglantes partout où il avait passé. Chacun appréciait la science du jeune étranger ; mais on était désappointé do le voir près de remporter une si facile victoire.
La chance ,avait été vraiment toute en faveur de l’homme, mais il y avait aussi évidemment une chance pour le taureau, q\ii, s’il savait en profiter, pouvait le conduire à la fortune ; car el Moro eut le bonheur, par suite d’un accident quelconque, d’acculer son adversaire dans un coin.
L’Anglais faisait de vains efforts pour s’échapper; le taureau était plus preste que lui, et, selon toutes les probabilités, l’aventureux étranger allait être frappé à mort d’un coup de cornes. Les spectateurs invoquèrent
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la Vierge; <iuelques-uns se signèrent; l’attente était vraiment pénible. Mais tout à coup, au moment où l’on pouvait regarder la mort do l’Anglais comme prononcée, le bruit d’un coup de pistolet retentit dans les airs et le taureau tomba mort frappé d’une balle dans la tête. Son sang jaillit et couvrit l’Anglais, qui se l’edressa sur ses pieds et jeta un coup d’œil égaré autour de liA. Les Spectateurs se levèrent en masse, en proie à une farouche colère; ils déclarèrent le coup de feu frauduleux et illégal, et contraire à toutes les régies, à tousles précédents et à tous les .usages de l’arène.
Quelques-uns demandèrent qu’une vengeance immédiate fût faite sur l’homme qui avait tiré le coup ; la proposition fut chaudement appuyée; mais quand on se mit en quête de lui, on ne put le trouver nulle part. Dans l’animation du premier moment, chacun était trop occupé pour faire attention à son voisin. La sensation qu’on éprouvait à voir une créature humaine sur le point d’étre mise à mortétait trop forte, trop dominante, pour permettre de rien remarquer d’abord. On avait bien vu un nuage de fumée s’élever dans une certaine partie des Arènes, mais l’homme dont le pistolet venait d’être déchargé avait disparu aussitôt que le coup avait été tiré.
Pendant que Carry songeait à tous ces événements, et se mettait l’esprit à la torture pour se rappeler ce que pouvait être ce jeune Anglais, qu’il y avait lieu de féliciter sur la façon miraculeuse dont il avait été sauvé d’un si pressant danger, la porte de sa loge s’ouvrit et Trcvellian entra.
— Ah ! c’eat vous, — s’écria-t-elle.
MÉMOIRES d’une BICHE ANOLATSE
— Il règne ici une charmante confusion.
— C’est un vrai tohu-bohu? — dit Carry. — Qu’est-ce que c’est?... Qui a tiré? C’est un coup remarquable, à mon avis.
— Moi, — répondit Trevellian tranquillement.
— Vous !... — dit Carry frappée d’étonnement.
Trevellian fit un signe d’assentiment, mit la main
dans sa poche, et en tira un pistolet dont le canon fumait encore.
— Si le fait était connu, vous seriez mis en pièces, — dit Carry.
— Mais on ne le sait pas, et selon toutes probabilités on ne le saura jamais, à moins que vous ne le disiez.
— Que je le disel — dit Carry comme si c’eût été chose tout à fait en dehors du possible.
— Je portais intérêt à ce jeune garçon, — dit Trevellian. — D’abord il est Anglais, et...
— Vous le connaissez? — s’écria Carry.
— Oui, j’ai cet honneur.
— Oh! dites-moi qui il est, je vous en prie, je meurs d’envie de le savoir.
— Vous avez été en relations avec lui.
— Je le connais?
— Oui! — répondit Trevellian.
— Je ne puis pas me le rappeler ; alors dites-moi son nom.
— C’est une de vos t:on naissances de Liverpool, Charles Adams.
— Folie! — dit Carry.
— Oui, sérieusement, c’est lui ! — répondit Trevellian. — Une fois, à Liverpool, j’ai presque tué ce pauvre gar-
çon, et maintenant je lui sauve la vie. Quel être inconséquent je fais !
— Je suis encore tout étonnée, — s’écria Carry; — comment est-il venu ici?
— Je puis vous éclairer sur ce point. J’ai appris tout
ce qu’on sait de son histoire d’un des chefs de l’établis-
sement. Il est toujours marin , et il a fait naufi'age sur un brick qui s’est brisé au loin sur la côte, il y a déjà quelques jours. Il est parvenu à atteindre la terre, et il est venu jusqu’ici. Ayant appris qu’il devait y avoir un combat de taureaux et que les matadors manquaient, comme il désirait gagner un peu d’argent pour pouvoir retourner en Angleterre, il a offert ses services. Voilà tout.
— II a été véritablement généreux à vous de le sauver.
— Oh! non, cela m’a amusé. J’avais le pistolet dans ma poche. Quels sauvages que ces brutes d’Espagnols ! Je suis sûr que s’ils pouvaient s’emparer de moi, ils me pendraient à la façon des sans-culottes Français, en m’accrochant à la lanterne.
— Ils sont bien capables de le faire, — répondit Carry. — Si vous avez quelque argent sur vous, donnez-le, par un moyen ou par un autre, à mon vieil ami Charles Adams, voulez-vous? et en retour de votre dévouement je vous permets de venir me rendre visite ce soir à mon hôtel .
— Si je me rends à votre invitation, — répliqua Trevellian, — je deviendrai sentimental; je vous appellerai Étoile de ma vie, ou quelque chose de ce genre, et je perdrai la raison. Je suis un folâtre papillon et vous ôtes
MÉMOIRES d’uî^E BICHE ANGLAISE
la chandelle, et n’étant pas Othello, je ne pourrai pas éteindre la lumière; aussi je partirai pour Paris,
— Voyez à m’avoir une voiture quelconque et ne dites pas de folies, — dit Carry en lui tapant sur les doigts avec son éventail.
Il lui offrit son bras et ils descendirent un escalier qui craquait sous leurs pieds. Au moment où ils arrivaient en bas, Trevellian vit le Baron Von StofFenfels entouré d’un petit groupe d’amis. Lorsque le Baron vit Trevellian, il vint se placer avec affectation sur son passage. Trevellian, ne pensant pas que ce pût être fait à dessein, mais supposant plutôt que c’était un effet du hasard, essaya d’éviter l’obstacle que lui opposait sa personne quelque peu massive, en faisant un détour, et il se rapprocha du mur. Il ne put plus conserver de doutes sur l’attitude prise alors par le Baron, car il lui barra de nouveau le chemin.
— Voulez-vous permettre à Madame et à moi-même de passer? — dit Trevellian en Allemand.
Le Baron ne fit pas de réponse, mais il revint près de ses amis. Tous se mirent à rire bruyamment. Trevellian était trop bien élevé pour paraître remarquer cette insolente conduite tant que Carry était sous sa protection ; mais, aussitôt qu’il l’eùt mise en voiture, il retourna sous le vestibule où se tenait encore le Baron Von Stoffenfels en conversation avec ses amis.
Trevellian ne pouvait douter que, pour une raison ou pour une autre, il voulait avoir une querelle avec lui. Le Baron le regarda insolemment quand il s’approcha ; Trevellian avec le plus extrême sang-froid lui dit de sa voix tranquille et mélodieuse : —
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— Baron, vous m’avez insulté très-grossièrement devant une femme. Je serais enchanté d’échanger quel- (jues balles avec vous, avant le coucher dn soleil, sur les sables en bas du couvent de Santa Maria. Entre gentlemen, il est inutile, je pense, d’en venir aux voies de fait.
Le Baron Yon Stotfenfels salua avec hauteur. Trevellian tourna sur ses talons, et se dirigea vers le club. Il rencontra là quelques amis qui lui expliquèrent le mystère. Stotfenfels avait appris, n’importe comment, que Trcvellian était formellement en relations avec Carr\-. Lorsqu’il avait fait son pari considérable, il avait considéré Trcvellian comme totalement inconnu à Carry ; en conséquence, il se considérait comme dupé, et il avait appliqué à Trevellian les plus déshonorantes épithètes devant plusieurs personnes, l’appelant un fripon, un chevalier d’industrie, un grec, et tout ce qui lui était passé de plus injurieux par l’esprit.
En apprenant ces détails, il se contenta de hausser les épaules, et il dit ; —
— Cet Allemand est un sot, je le tuerai pour sa peine. J’ai fait avec lui un pari, un pur et simple pari, sur un pur et simple sujet; il n’a fait aucune stipulation, aucune réserve. Oh ! cet Allemand est décidément un sot. J’éprouverais la plus extrême satisfaction à lui loger une balle quelque part, après diner.
Puis il alluma un cigare, alla se promener jusqu’au i cliàteau, et revint. En rentrant chez lui, il regarda ses beaux pistolets, et s’étendit agréablement sur le projet de détruire le gros Allemand qui avait été assez fou pour insulter un ,\nglais devant une dame.