CHAPITRE XXXII
ET l’on revient TOUJOURS A SES PREMIÈRES AMOURS
Lorsque Carry fut de retour à Vhôtel, elle ordonna le dîner, et monta à sa chambre, où Stonah l’attendait. A travers tous ses changements et toutes ses vicissitudes, elle ne s’était pas séparée de sa femme de chambre, qui — semblable au vieux chien Tray dans la chanson de M. Robson — s’était toujours montrée fidèle et dévouée. Pendant qu’elle la coiffait, Carry, contrairement à son habitude, était taciturne. Elle pensait aux étranges choses qui s’étaient passées cette après-midi . Elle n’avait pas accordé une pensée à Charles Adams depuis qu’elle avait quitté Liverpool, et maintenant son esprit était tout plein do lui. Avec cette vanité particulière aux femmes, elle se demandait s’il ne l’aimait pas encore. Elle décida le cas en sa faveur, en disant qu’il devait probablement la chérir toujoui’s au fond du cœur, rêver
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d’elle comme de quelque chose de sacré, comme son premier amour.
— Peut-être a-t-il eu une douzaine de maîtresses depuis la dernière fois que je l’ai vu? Les marins ont la réputation proverbiale d’être assez dissolus. C’est une chose étranfie comme l’on se retrouve! S’imaginer que ce garçon va venir prendre part à un combat de taureaux et qu’il va être bien près d’y perdre la vie ! C’en était bien fait de lui sans Trevellian.
Ici elle s’arrêta pour gronfler sa femme de chambre.
— Faites donc plus attention, Stonah ; vous m’arrachez les cheveux.
Stonah parut touchée du reproche, et manœuvra son peigne d’écaille plus doucement.
— Trevellian est un charmant garçon, après tout. Il y a quelque chose que j’aime dans cet homrae-là: quel calme il conserve toujours ! Comme c’était bien anglais de tuer ce taureau ! (Ne me mettez pas de cette affreuse odeur, Stonah.) Les Espagnols auraient pu lui faire un mauvais parti, s’ils avaient eu la chance de le pincer. J’aime la manière dont il m’a abordée à la Parade, ou au Prado, peu importe le nom. C’a a été Vraiment fort habile à lui de leur gagner leur argent comme il l’a fait. (Ne me nattez pas les cheveux en trois, torn dez-les en corde. A quoi pensez-vous donc?) Quand Lord Bryson arrivera-t-il? Je commence à être fatiguée d'être seule. Je retournerai en Angleterre avec lui. J’ai bien vite assez d’un endroit; il me semble que j’aimerais aller à Bagdad ou dans quelque pays des Mille et 'une Nuits, où ils adorent le soleil et croient aux serpents. (Que vous avez peu de soin, Stonah! Je n'ai ja-
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mais vu de femme pareille. Cette épingle m’entre droit dans la tête; est-ce que vous pensez que je suis en plomb ? )
Après un certain temps, l’opération de la coilBfure fut terminée, et Stonah traversa la chambre pour prendre la chemisette que Carry avait l’intention do mettre. Au moment où elle passait devant la fenêtre, elle remarqua un rassemblement formé dans la rue. Stonah vit que c’était une dispute, et elle appela l’attention de sa maîtresse sur ce qui se passait.
— Qu’est-ce que c’est, Stonah? — dit Carry, qui était occupée à se mettre un peu de poudre de riz sur la figure.
— Une dispute, madame, — répondit Stonah.
Carry se précipita vers la fenêtre et regarda dehors.
Après un court examen, elle vit qu’un homme parlait avec calme à un groupe d’Espagnols ([ui paraissaient fort animés. Toutefois ses remontrances ne paraissaient pas d’un grand poids sur leurs esprits. Les Espagnols gesticulaient, l’homme raisonnait; il offrit un cigare à l’un d’eux, qui le prit, l’alluma, en tira quelques bouffées, puis, le retirant de sa bouche, il se mit à malmener son bienfaiteur plus violemmentque jamais. Avec quelque étonnement, et non sans un certain plaisir, Carry s’aperçut que Trevellian était le héros de cette tempête populaire. Elle faisait tous ses efforts pour deviner la cause de cette effervescence. Avait-il violé la paix? Non ; ce n’était guère dans ses habitudes. Il baissait les querelles où pouvait intervenir la police et tout ce qui amenait un éclat dans de mauvaises ou de douteuses circonstances. Les autorités do Biarritz
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avaient-elles percé le mystère qui entourait le véritable assassin à'el Moro. C’était plus probable.
Plus Carry réfléchissait à l’aventure, et plus son embarras augmentait. A la fin, les choses dans la rue semblèrent s’approcher d’une crise. Trevellian se laissait emmener sous la garde de l’homme qui lui avait parlé avec tant de violence. Carry était toute chagrine de ce qui arrivait.
— Je souhaite bien sincèrement qu'il ne se soit pas attiré quelque mauvaise affaire, — dit-elle à sa femme de chambre. — Je le connais beaucoup, et rien ne me serait plus pénible que de le voir engagé dans une mauvaise querelle dans ce stupide pays. Pensez-vous que je puisse faire quelque chose pour lui?
Stonah, qui ne parlait pas à la légère, n’osait pas aventurer une opinion sur un aussi grave sujet.
— Eh bien! dites-vous quelque chose? — s’écria Carry avec impatience.
Une femme croit toujours avoir le privilège d’agir de deu.'c manières bien différentes avec sa femme de chambre : tantôt elle en fait sa confidente, et elle compte qu’elle sera comme un mur sans oreilles ; tantôt elle s’emporte contre elle, et fait de ces sorties dans le genre de celles qui ont lieu aux foires de mai ou de Belgrave.
Mais, dans le premier cas, la cour des divorces et les arguments persuasifs du conseil viennent prouver que souvent les femmes de chambre ne sont pas dignes de la confiance que leurs maîtresses mettent en elles, et, dans le second cas, comme dans l’affaire de la Comtesse de Shettand, nous pouvons voir que dans certaines circonstances les femmes de chambre peuvent se regim-
ber et porter plainte, comme dans l’action intentée par Mademoiselle Fray, dans laquelle elle figura avec avantage en qualité de plaignante.
Stonah, ainsi invitée à parler, dit qu’elle pensait que si sa maîtresse pouvait faire quelque chose pour ce gen • tleman, et que ce fût aussi la pensée de celui-ci, puisqu’il la connaissait, il aurait très-probablement l’idée de se réclamer d’elle.
Ce raisonnement fort subtil, s’il était fautif en quelque poipt, valait toujours mieux que rien.
Quand elle fut habillée et qu’elle eut attaché son bracelet favori autour de son poignet. Carry descendit pour diner. Le garçon était en train de poser les plats sur la table, lorsque, à son grand étonnement, elle entendit frapper un coup à la porte et Trevellian entra.
— Mais! — s’écria Carry stupéfaite, — je voue ai vu, il n'y a qu’un moment, entraîné par une foule de gens quiparaissaient vouloir vous faire un mauvais parti. Je pensais que vous aviez été pris au collet pour l’affaire du taureau.
Elle n’en dit pas davantage sur un coup d’œil de Trovellian, qui lui fit remarquer que le garçon était dans la chamlH'e et pouvait comprendre l’Anglais.
— Ce ne sont pas les murs de pierre qui font la prison, ni les barreaux do fer la cage, ma charmante Quillette, — répondit Trevellian, — voici lofait : J’avaisl’intention d'avoir ce soir une rencontre avec cet Allemand, ce Von Stoffenfels qui m’avait insulté grossièrement.
— Comment, ce gros homme qui s’est giis sur voire passage au théâtre?
— Oui. c’est bien cela. J’avais la bonne intention de
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lui faire sauter le pas. Mais je suppose que le cœur lui aura manqué quand il a vu le moment approcher, et je pense qu'il aura été conter l’affaire à l’alcade, aux alguazils, enfin aux gens qui font la police dans ce pays, et ils m’ont sommé de me rendre avec eux dans un certain endroit où j’ai été obligé de m’engager dans les formes en usage ici à rester tranquille.
— Je suis enchantée que vous n’allie/ pas vous battre, — s’éciia Carry de bonne humeur. — Asseyez-vous là, vous arrivez juste pour diner 1
Trevellian ne fit pas de résistance, mais il dit tout eji dépliant la serviette que le garçon lui avaitapportée : —
— Certainement, il faudra que je tue cet homme.
— Je suis désolée que vous partiez déjà, — dit Carry après le dîner. — J’avais espéréjouir de votre société un peu plus longtemps, je vais être bien délaissée maintenant.
— Je reste rarement longtemps quelque part, — répondit-il.
— Mais ceci est une visite faite au vol.
— En eflCet, mais vous devez vous souvenir que je n’avais l’intention que de me reposer à Biarritz pendant un jour et une nuit. Je me rends àParisj et maintenant il y a plus que jamais nécessité à ce que je ne prolonge pas mon séjour ici. Cependant je suis enchanté de vous revoir.
— Peut-être allez-vous à Paris pour enlever quelqu’un? — dit Carry avec un malicieux sourire.
— Ohl qu’il est cruel à vous de plaisanter sur un pareil sujet! — répliqua-rt-il ppis d’un intérêt subit et profond pour une grappe de raisin.
— Voyons, parlez.
— Si vous me pressez.
— Oui, parlez, — répondit-elle.
— Alors, ma Quillette, je suis forcé d’avouer que les jeunes vierges ne m’intéressent plus. J’ai été pendant assez longtemps sérieusement occupé à violer le septième commandement.
— Oh ! — dit Carry en riant. — Quel homme vous êtes!
— Connaissez-vous un proverbe français qui est aussi vrai qu’il est triste : « On en revient toujours à ses premières amours. *»
Il le lui traduisit en Anglais, et Carry le regarda avec étonnement, ne sachant pas trop quel sens caché pouvaient renfermer ces paroles.
— Il est difficile de rencontrer une femme qui nous plaise réellement, — dit Trevellian. — J’ai été à Constantinople dernièrement et j’ai acheté une Circassienne par contrat régulier. Je l’avais payée un bon prix, mais j’ai été affreusement désappointé. Elle ne réalisa pas du tout mon attente. Quand elle ne dormait pas , elle mangeait des sucreries, et quand elle n’était pas occupée à se détruire l’estomac par ce procédé, elle se livrait à son éternelle sieste.
Carry riait.
— Qu’est-ce que vous en avez fait? — demanda-t-ello.
— Oh! je l’ai revendue, et j’ai môme gagné dessus. Le préposé aux enchères, qui était un habile homme, avait fait savoir que l’esclave à vendre était la propriété d’un Effendi Anglais, et comme les Anglais ont la réputation d’être riches et difficiles, ce fut h qui aurait ma
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Circassienne. Pauvre Loulou! elle pleura beaucoup au moment de me quitter; mais quand je lui eus donné un tas de friandises, elle reprit toute sa sérénité. |
— Quand vous en aurez fini avec votre Circassienne, ]
peut-être consentirez- vous à me verser un peu de vin?
— dit Carrv.
— Je vous demande mille pardons ! — s’écria Trevellian ; — mais le souvenir de Loulou me plonge toujoure dans une espèce d’engourdissement. Du blanc ou du rouge ?
— Un peu de ce Chablis. Merci !
— Il y a quelque temps, — reprit Trevellian, — j'avais pris une fantaisie pour une jeune fille Ecossaise. Elle avait le front développé, comme un grand nombre de femmes de son pays; ce qui indique la force de caractère, — et elle le prouva bientôt. Comme je déteste les femmes entêtées! et ajoutez à cela que c’était la plus détestable buveuse que j’aie jamais rencontrée de ma vie.
— Pauvre garçon ! comme il est difficile de lui plaire!
— dit Carry d’un ton moqueur.
— Cela a été un des rêves de ma jeunesse. Mais j’ai trouvé beaucoup de choses plus douces dans la vie.
— Savez-vous , Trevellian , — s’écria Carry , — que vous êtes l’égoïste le plus consommé que j’aie jamais rencontré?
— C’est parce que j'ai une confiance sans bornes en moi-même et dans mes ressources. Cette confiance m’a fait souvent accomplir des choses pour lesquelles, lorsque je reviens par le souvenir sur ma vie passée, je ! m’admire moi-même. Cela accroît encore le respect que
je me porte et je me crois supérieur à beaucoup, sinon à !
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tous les hommes avec lesquels j’ai pu être en contact.
— Il ne me déplaît nullement do vous entendre parler ainsi, — dit Carry. — Votre égoïsme a réellement quelque chose d’amusant. Mais je pense que pour un homme il doit être loin d’être agréable.
— C’est très-vrai, — répondit Trcvellian. — Je suis loin de plaire à tout le monde, bien que vous n’entendiez personne dire que je suis un sot. C’est auprès des femmes que j’ai, le plus de succès.
— Ah ! près de certaines femmes ! — dit Carry avec un, mouvement d’épaules qui était assez significatif. — Quand vous m’avez rencontrée pour la première fois, je n’étais qu’une enfant, mais si vous vouliez essayer votre puissance maintenant, vous pourriez être reçu d’une tout autre façon.
— Êtes-vous fataliste ? — demanda Trevellian tout à coup.
— Certainement non, pas si folle.
— Cependant vous avez ici, en ce moment, le plus extraordinaire fataliste des temps modernes.
— Ah! — dit-elle.
— Oui, j’ai moi-même une grande foi dans la destinée...
— En vérité?...
— Oui, je considère que c’est le destin qui nous a réunis aujourd’hui, après une si longue séparation.
— Oh ! il est bien bon assurément ! — dit Carry avec un sourire ironique.
— Les gens dont les étoiles ont été d’une étrange manière réunies à leur naissance...
— Par pitié, n’allez pas m’empêtrer dans votre astro-
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logie, votre fatalisme est déjà bien assez pitoyable; mais que je sois pendue si je supporte cette nouvelle sottise.
Il parut déconcerté.
— Je ne suis ni une stupide Circassienne, ni une folle Écossaire entêtée, je vous prie de vous le rappeler.
— Quoi qu’il en soit, — dit Trevellian , — je ne puis m’empêcher de penser que nos destinées sont unies.
Carry se mit à rire tout haut.
— Je m’imagine que nous sommes des êtres destinés à passer leur vie ensemble, — dit Trevellian.
— Mon cher ami, — dit Carry en so levant de sa chaise et lui touchant légèrement l’épaule de sa jolie main, — vous êtes diablement habile; mais vous oubliez que je suis une femme du monde de force à tenir tête à une douzaine d’hommes tous les jours de la semaine : ne vous mettez pas en peine, je sais maintenant que je suis arrivée. Je vois mon jeu, et je n’ai pas besoin que vous m’appreniez à le jouer.
— Qu’ai-je dit? — s’écria Trevellian. — Il m’arrive quelquefois après dîner de me laisser aller à un certain cours d’idées. J’espère que je n’ai rien dit qui dépasse les bornes de mon absurdité habituelle?
Sa main tremblait un peu ; il venait d’être battu et il avait conscience de sa défaite.
— Vous en avez dit assez, — répliqua Carry, — et permettez-moi d’ajouter que ce que vous avez dit ne me donne en aucune façon une meilleure opinion de vous I C’était juste ce que j’attendais d’un cosmopolite comme vous.
Trevellian avala la pilule sans mot dire.
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Carry était inexorable.
— Si vous allez à Paris, — s’écria-t-elle, — vous ferez bien de partir, autrement vous manquerez le train.
Trevellian accueillit ces paroles avec un triste sourire, prit son chapeau et quitta la chambre on disant sur le ton des anciens jours ; —
— Ta-ta-ta, ma petite Quillette.
Carry ne le revit plus à Biarritz.
Il n’y avait pas une demi-Ueure qu’il avait quitté l’hôtel, qu’il se fit un grand bruit en bas. Bientôt après. Carry entendit dans l’escalier le retentissement de pas qui lui étaient familiers. C’était Lord Bryson qui arrivait à l’improviste. Il entra dans la chambre, la prit dans ses bras et l’embrassa. La réponse mentale de Carry à ses caresses était celle-ci : —
— Qu’il est heureux qu’il soit part ! Il y aurait pu avoir une querelle entre eux s’ils s’étaient rencontrés.