CHAPITRE XXXIII
TITHK INUTILE
Carry était fatiguée de Biarritz, et elle accompagna Lord Bryson à son retour en Angleterre. Sa Seigneurie ne fit pas un long séjour à Londres ; il était impatient de se trouver au milieu de son gibier emplumé. Il avait une propriété dans le Leicestershire, et il avait invité trois ou quatre habiles tireurs à s’y rendre vers le Il était toujours fier de la manière dont il tirait, et c’était avec juste raison, c’était un habile sportman. Carry aurait désiré aller avec lui et s’essayer la main à tirer des perdrix. Mais il ne voulut pas en entendre parler.
— Je n’aime pas l’idée de voir une femme aller à la chasse à tir; à la chasse à courre c'est autre chose, — dit Lord Bryson. — Mais, que diable ! une femme ne doit jamais perdre complètement le caractère distinctif (le sf)ii sexe.
MKMOIliKS d'une BICHE ANGLAISE 2“3
Carry fut bien obligée de se contenter de la promesse qu’elle pourrait suivre les chasses à courre autant qu’elle le voudrait quand la saison serait commencée.
Elle partagea son temps entre Londres et Brighton, et elle réussit à s’amuser d’une façon assez agréable ; Charles Adams était presque complètement effacé de sa mémoire. Rarement elle s’occupait de n’irnporte quoi plus de quelques heures; d’autres incidents, d’autres choses, venaient en foule distraire son esprit et s’y succédaient rapidement ; elle était comme beaucoup de femmes dont l’esprit est semblable à un magasin qui contient de belles choses, mais qui y sont mêlées dans la plus étrange confusion.
Un jour, le souvenir qu’elle gardait de Charles Adams fut ravivé d’une singulière manière. Elle avait été dans son brougham au Panthéon pour acheter un perroquet, et, au moment où elle tournait le coin de Marlborough Street, elle vit le jeune marin engagé dans une conversation sérieuse avec JDan le Lunatique. Carry fut étonnée de cette camaraderie, et en éprouva aussi quelque chagrin. Dan n’était pas, dans son genre, un mauvais garçon, mais il gagnait sa vie de la manière la plus précaire, et c’était une mauvaise compagnie pour un jeune homme. Les événements ne se chargèrent que trop de prouver combien cette connaissance était réellement mauvaise et pernicieuse. L’impression qu’elle ressentit de cette circonstance persista pendant près d’une demi-heure, ce qui était étonnant si l’on considère le peu de temps qu’elle donnait habituellement aux affaires passées, puis elle disparut dans les limbes. Elle avait fait son temps.
2^4 MÉMOIUK.S D'ÜNK MICHE ANaLAISE
L’automne touchait à sa fin, le temps froid commençait à se faire sentir. Les fruits et les grains étaient récoltés ; les granges et les greniers gémissaient sous le I poids des produits du sol. La lune des moissons avait eu I son plein cours; les marmottes se pelotonnaient et se préparaient pour leurs six mois de sommeil ; les oiseaux i (les airs et les animaux des champs se couvraient de leurs x’êtemcnts d’hiver, et la vieille femme des \neux livres de contes commençait à penser au temps où elle devrait plumer ses oies.
Lord Bi'3’son avait été pris d’un soudain intérêt pour ses écui'ies, et il examinait les conditions dans lesquelles se trouvaient ses chevaux de chasse. Carry était arrivée dans le Leicestershire, et elle parcourait toute la con- j tréc à cheval et en voiture.
Son apparition avait été l’occasion d’un grand nombre do commentaires. Le Leicestershire est, de tous les comtés, le pire pour y passer sa vie , à cause de ses exigences déplaisantes et exclusives. Les familles vivent à quatre, cinq ou dix milles les unes des autres.
On pourrait réellement faire en cet endroit, avec quelque utilité, une petite application des idées de spoliation
de MM. Bright et Cohden, renouvelées des lois agraires.
Ce serait le lieu du globe le plus habitable, si quelques- ^ uns des propriétaires héréditaires du sol n’étaient pas de si terribles monopolisateurs territoriaux. Lord Bry-
son fut hautement bh\mé par chacun pour avoir introduit dans le pays une personne d’un caractère aussi lilire et aussi facile, et l’on espérait bien qu’elle n’aurait pas l’audace de se mettre au milieu des chastes Dianes qui se livraient avec délice aux plaisirs delà chasse.
MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE ' ÊIS
Le Marquis de Starborough était ordonnateur des chasses, et le choix qu’on avait fait de lui pour remplir ce poste avait été accueilli avec peu de satisfaction, parce qu’il avait fait une mésalliance quelques années auparavant. Il avait épousé une dame qui avait réuni ensemble, d’une manière qui n’était pas convenable, les professions de marchande de modes et de couturière, combinaison qui n’est pas rare dans la capitale. Mais comme le Marquis de Starborough était très-riche et menait les chasses mieux que personne, il était trèspopulaire parmi les hommes, et les femmes ne purent que gémir et furent forcées de le supporter. Le mariage de la dame était une légère atténuation à la faute. « Mais cependant, ma chère (comme le faisait observer Lady Jawkins), elle a été ceci et cela; si Starborough a été assez fou pour l’épouser, tant pis. Quant à nous, nous ne sommes pas obligées de la rcconnaitre, et nous ne le voulons pas. »
La Traviata sur la scène et la Traviata à la chasse sont doux clioses bien différentes : —
J.c» dunces Vestales rougissent et s'animent Eu regardant les nobles formes d’Achille.
Quel beau torse, quelle jambe, quel bras! disent-elles.
Par pudmir, mn chère, taisez-vous. — Pourquoi, maman, où est 1^’homme est de bois ou de pierre ; qu’est-il de plus? [le mal?) Je n’ai jamais vu un homme non vêtu.
Lorsqu’il fut ébruité au dehors qu’une dame, qui portait avec orgueil le nom de Quillette , et qui était Itien connue pour être sous la protection de Lord Bryson, était arrivée dans le Leicestershire, la terreur et l’alarme furent au comble. Un faucon venant à fondre tout à
276 • MKMOIHES d’uNK BICHE ANGLAISE
coup àu milieu des colombes n’aurait pas inspiré une plus grande horreur.
— Quelle effronterie ! — dit Lady Jawkins ; — c’oot positivement affreux. Pourquoi de pareilles créatures ne se confinent-elles pas dans Londres, où, jusqu'à un certain point, leur individufilité est perdue. Voyez l'idée de cette espèce! l’impudence de cette drôlesse! Je voudrais que de pareilles créatures fussent emprisonnées, nourries de pain et d’eau, et employées à de dures travaux. J’ose dire d’avance que cette femme était quelque chose comme une femme de chambre ; elle faisait les lits dans quelque hôtel; peut-être apportait-elle de l’eau chaude le matin. Mon Dieu ! où va le monde!
Le Duc des Iles Sorlingues fit des représentations à son fils, mais tout fut inutile.
8a mère aussi joignit ses instances à celles de son époux.
J’ai appris, — écrivit Sa Grâce, — que vous aviez , depuis peu , fait la connai.'sance d’une femme à laquelle sont fermés tous les salons dos pays policés. Est-il sage , est-il prudent de braver ainsi la société^ Songez à ces questions avec votre bon sens habituel. Une folie de jeunesse est facilement réparée, et une petite affaire comme celle-ci sert souvent à rendre un homme plus intéressant aux yeux du beau sexe. Mais le Leicestershire est le dernier des comtés où je inc serais attendue à vous voir venir dans une telle compagnie. Comme le Duc et moi avons ri d’abord à l’idée de la consteimation que cela allait jeter parmi les et les *** [et tous les gens d’Appleton ! Mais, sérieusement, je vous demande de me faire la faveur d’examiner la question , de la
MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE
peser dans votre esprit, et je suis sûre que vous ne pouvez manquer d’en venir à une sage détermination. «
Cependant Carry continuait à rester à Fairoaks , la résidence de Lord Bryson. Elle ne se montrait pas par esprit de bravade ni d’ostentation, mais elle était ravie du pays, et elle ne pouvait se tenir renfermée , car elle n’était nullement effrayée à l’idée de rencontrer du monde.
— J’ai autant de droit ({\x'elles peuvent en avoir à parcourir les routes, — se disait-elle ; — les routes sont des propriétés publiques. Je n’ai pas envie d’aller les visiter dans leurs parcs et dans leurs châteaux. Je hais toutes ces vieilles folles, et je n’irais pas/ lors même qu’elles m’inviteraient.
Un jour Carry était sortie dans son équipage attelé de deux poneys. Afin d’arriver à Ashby-de-la-Zouche , elle prit un chemin de traverse. Le sentier était étroit, et il n’y avait de place que pour une voiture à la fois. Carry entra dans le défilé la première. Elle avait fait à peine la moitié du chemin qu’un autre équipage, également conduit par une dame, vint à paraître. Ni l’une ni l’autre n’avait de groom avec elle; elles étaient toutes deux absolument seules. Carry avait évidemment droit au passage, mais l’autre dame, qui par aventure se trouvait être la Marquise de Starborough, croyait avoir un droit égal, et elle cria d’un ton impérieux : —
— Reculez !
— C’est vous qui devez reculer d’abord, — répliqua Carry.
— Oh ! nous allons voir cela, — dit Lady Starborough.
— Vous pouvez voir ce qui vous conviendra, — dit
Carry, — mais, entre autres choses, vousme verrez rester là jusqu’à minuit , à moins qu’il ne vous plaise de reculer.
— Je suppose que vous êtes cette femme qui court le pays en voiture? — s’écria l’irascible Marquise.
Carry voulait savoir à qui elle avait affaire avant d’en dire davantage. « Je lui répondrai tout à l’heure, » — dit-elle entre ses dents.
— Qui êtes-vous? — demanda-t-elle.
La Marquise ne fit pas de réponse.
— Quelque femme du commun qui n’a jamais vu la croupe d’un cheval devant elle jusqu’aujourd’hui.
— Une femme du commun! Je ne suis pas une femme du commun, — dit la grande dame presque suffoquée.
— Qui êtes-vous alors, ma bonne femme? — répliqua Carry parfaitement maîtresse d’elle-mêmo.
— Je suis la Marquise de Starborough, — réponditelle fièrement, pensant que la seule énonciation de son titre allait annihiler Carry.
— Oh I alors, vous êtes un exemple du triomphe de la prostitution, — répondit Carry froidement ; — j’avais souvent souhaité pouvoir vous regarder à mon aise. C’est une occasion. Vous ôtes vraiment bien ordinaire, savez-vous? et votre figure est déjà bien assez rouge sans vous mettre en colère pour la faire rougir encore davantage. Vous avez les yeux ternes. Je dois avouer que je n’admire pas le goût de Ba Seigneurie. Je ne puis le féliciter sur sa femme. Mais il aurait rencontré une douzaine de femmes mieux que ça, chaque nuit, chez Kate. A mon avis, c’est une grande erreur que commettent les hommes, d’aller rôder à la lune, autour
des boutiques des marchandes de modes , en quête do têtes à poupées. Je le dirai à Starborough quand je le verrai.
■ — Vous le voir! — dit la dame dans un transport de rage.
— Oui, je suis fixée dans le voisinage, et j’avais l’intention d’aller lui faire visite. Je vous vaux bien , je crois.
— Oh ! ceci est trop fort! — dit Lady Starborough, qui commença à rétrograder dans le sentier aussi vite qu’elle put.
— Dites donc ! — lui cria Carry, — dites ti Sa Seigneurie que vous avez vu Quillette, et qu’elle n’a pas oublié la nuit où il la rencontra dans Brompton Road.
Lady Starborough tourna si brusquement, qu’elle faillit faire culbuter sa voiture, et elle s’éloigna dans la direction d’Ashby en jouant du fouet avec fureur.
— Si cela ne lui entre pas parles oreilles, — marmotta Carry, — je ne sais pas ce qu’il faut faire. S’imaginer qu’une telle idiote va me tenir tête ! Qu’elle ^attende que je la rencontre dans les champs, elle est sure d’assister à une chasse ; et si je ne lui fais pas rompre le cou, ce ne sera pas faute d’essayer.