LADY STARBOEOUOH EST BATTUE SUR TOUS LES POINTS
Le renard sortit du couvert presque sous le nez des chiens. La bête n’osait plus rentrer dans le Gorse, car les paysans la suivaient en poussant de grands cris; aussi se lança-t-elle en plaine. En ce moment un gentleman galopa vers Carry, et s’écria en toute hâte : —
— Excusez-moi, mais j’aime votre courage; suivezmoi, et à nous deux nous aurons bon marché de Star- ])orough.
Ce n’était le moment ni de réfléchir ni d’hésiter, aussi Carry le suivit-elle. L’étranger s’élança du côté des chiens, qui étaient animés jusqu’à la frénésie. Il se mit à crier de toute la force de ses poumons : « En avant! en avant! » Les fouets étaient muets, mais les chiens ne purent résister à ce cri magique ; l’odeur de la héte leur montait aux narines et l’étranger les excitait de tout
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son pouvoir. Leurs aboiements et leurs glapissements cessèrent, ils mirent leurs nez contre la terre et s’élancèrent sur la piste en un instant. Les chasseurs se réjouissaient intérieurement, et ne firent aucun effort pour les retenir. Starborough était furieux.
L’étranger, accompagné par Carry, prit la tête, et tous les chasseurs, à fort peu d’exceptions, se mirent en mouvement. Lord Starborough et sa noble dame en étaient arrivés à la frénésie. Un groupe d’amis qui partageaient leurs sentiments les entouraiti Ceux-ci préféraient perdre une journée de chasse plutôt que de suivre les chiens dans la société d’une femme telle que Carry. Le renard lancé était un mâle, autant qu’on en pouvait juger à sa grosseur et à son apparence. Il est à remarquer que toutes les dames s’étaient éloignées lorsqu’elles avaient pu se rendre compte de l’état des choses. Carry était la seule femme qui suivît la chasse. Les hommes étaient enchantés, et ils prévoyaient une course de premier ordre.
‘ Carry était charmée, ravie au septième ciel. Elle et son compagnon menaient toujours la chasse ; ils avaient une bonne avance et tous deux étaient bien montés. Le renard longea la petite ville deMarket-Bosworth, et se dirigea sur Fairoaks. La trotte était bonne, elle était, au dire de quelques vieux gentlemen, d’environ treize ' milles. Carry, de temps en temps, jetait un coup d’œil sur son compagnon. C’était un tout jeune homme, il avait tout au plus vingt et un ans; il avait bon air et son visage avait un cachet tout aristocratique. Une barrière à cinq barreaux se trouvait devant eux. Les chiens étaient à une bonne distance, tout en face. Le
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renard allait bien et ne paraissait nullement fatigué. Le compagnon de Carry lui montra la grille.
— Dois-je vous montrer le chemin par-dessus cet obstacle? — dit-il.
Carry lit un signe d’assentiment.
Il toucha vigoureusement le flanc de son cheval avec l’ëperon et, tenant l’animal bien en main, il s’approcha do la grille qui était surmontée de pointes. Son cheval s’enleva sans hésitation, et alla retomber sur le sol, de l’autre côté de l’obstacle, sans accident. Le cavalier retint un peu son cheval, fit un petit détour et, s’appuyant sur sa croupe, veilla sur Carry.
Si la grille avait eu le double de hauteur. Carry l’aurait franchie. Spitjire comprit ce qu’oii attendait de lui ; il s’élança dans l’espace en repliant les jambes sous lui et franchit la grille d’une splendide façon, en laissant encore un écart de plus de deux pouces. Le jeune homme exprima son approbation par un sourire et ils reprirent leur course.
Le renard et les chiens s’étaient maintenus à fort peu de distance, mais maintenant la poursuite commençait à se ralentir un peu. Il y avait parmi les chions de nombreux traînards, et quelques-uns avaient complètement abandonné la piste, et suivaient de près Carry et son cavalier. Un petit cours d’eau barrait le chemin de sa large bande argentée; mais le renard, ne paraissant pas aimer cette vue, fit un détour, et reprit sa course de nouveau vers Bosworth, à travers une belle prairie qui était connue sous le nom de Stoat-Bottom . Là, sur cette hello étendue de terre couverte de gazon, les chasseurs purent faire la course la plus facile,, la plus douce et la
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plus agréable qu’ils eussent faite de leur vie, et ceux qui avaient tenu bon et étaient restés dans les rangs un peu éclaircis , éprouvaient la plus vive satisfaction. Carry et l’étranger menaient toujours la chasse et excitaient l’admiration de tous par leur belle tenue à cheval.
Après avoir traversé Stoat-Bottom, ils arrivèrent à un chemin qui se trouvait être la grande route. Un enfant, qui était occupé à faire la chasse aux oiseaux, leur avait ouvert la barrière, et tenait également ouverte celle qui était de l’autre côté de la route. Il savait, en faisant cela, attraper quelques shillings. La terre, de l’autre côté du chemin, était destinée h la culture, et avait été labourée depuis peu. Le renard et les chiens se fatiguaient à la traverser.
Carry et son ami allaient s’engager sur la route quand ils aperçurent un petit groupe de cavaliers. Un coup d’œil suffit à Carry pour reconnaître que c’était Lord et Lady Starborough, et leur société, qui revenaient du point où la chasse avait commencé. Carry, en riant d’un air de défi, traversa la route, et fut bientôt au milieu des terres labourées. Un moment apr^?s elle fut surprise par uù bruit qu’elle entendit vers sa droite, et à son grand étonnement elle vit Lady Starborough qui s’avançait en tirant sur ses brides de toutes ses forces. L’animal, plein de feu et d’avoine, avait été si excité par la vue des autres chevaux, qu’il s’était élancé à leur suite, emportant sa maîtresse avec une telle impétuosité, qu’elle était dans l’impossibilité de l’arrêter. Si Carry n’avait pas eu à tenir ses rênes, elle aurait volontiers battu des mains; mais les choses étant ainsi, elle se con-
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tenta de pousser Spitfire en avant. Elle fut suivie de près par l’étranger.
Lord Starborough et ses amis étaient en quelque façon obligés de suivre, pour veiller à ce qu’il n’arrivât pas de mal à la noble dame.
L’étranger sourit gaiement lorsqu’il fut en vue de Carry, qui lui rendit son sourire avec la même franchise.
Le cheval de Lady Starborough étant de beaucoup le plus frais, prit naturellement la tête sur les autres, et )néme à une assez grande distance. Les terres labourées avaient été traversées, et le renard fit encore un détour comme pour se diriger vers une terre qu’il connaissait et dont il était sûr.
La chasse reprenait encore une fois la direction de Fairoaks. Il y avait un ruisseau d’une assez grande largeur â traverser. Le renard se mit à l’eau gaiement. Lady Starborough n’était pas encore parvenue à se rendre maîtresse de son indomptable coursier. Elle était à cinquante pas et plus en avant de Carry et de son ami. Les chasseurs étaient derrière, à une distance à peu près double. Lord Starborough et ses amis, et principalement les femmes, qui avaient alors une excuse pour se joindre à la chasse, étaient un peu en avant du gros des chasseurs.
Lady Starborough s’était tenue ferme sur .sa selle jus- • qu’au moment où elle aperçut le ruisseau. Alors, au lieu de rendre la main, elle se mit à tirer sur les rênes, et â retenir son cheval pour l’empêcher de sauter. Il hésita sur le bord, fit un écart, bondit sur place, et lança
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celle qui le montait, par-dessus sa tête, dans cinq pieds d’eau.
Carry et l’étranger assistèrent à la déconfiture de la dame avec une grande joie. Ils se placèrent, pour sauter, à la place même qu’elle avait occupée, et lui passèrent par-dessus la tête, et le rire sonore de Carry éclata à ses oreilles au moment où les chevaux franchissaient le ruisseau. Ils ne s'arrêtèrent pas pour lui porter secours, car ils savaient que Sa Seigneurie était à quelques pas derrière.
Le renard alla del’avant, suivi par les chiens, jusqu’à ce qu’ils eurent atteint le spacieux domaine de Fairoaks. Le renard se traîna péniblement tout le long de la partie boisée du parc. Les chiens avaient la langue pendante, les chevaux étaient fatigués, et couverts d’une blanche écume. Il était évident que la chasse touchait à sa fin. Le brave renard continua jusqu’au moment où il put à peine mettre une jambe devant l’autre, et vint s’arrêter en face des fenêtres de Fairoaks. Les cruelles morsures des chiens pénétrèrent bientôt dans ses chairs.
L’étranger, poussant un cri de triomphe, sauta à bas de son cheval, fumant et tout pantelant, écarta les chiens avec son fouet et en leur administrant quelques coups de pied à l’occasion, saisit habilement le renard dans ses bras, tira son couteau de chasse, rendit à la pauvre bête le dernier service en l’égorgeant, l’agita dans les airs, le jeta au milieu des chiens, s’avança vers Carry, avec le bouquet de poils à la main, et le lui présenta gracieusement. Carry remercia d’un sourire qui éclaira son visage et fit encore valoir sa beauté.
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Le reste des chasseurs arrivait alors par deux et par trois. Quelques-uns descendaient de cheval pour examiner l’état de la sangle; d’autres causaient entre eux. Carry eut une idée, D’une voix claire elle s’écria: —
— Gentlemen !
Un profond silence s’établit à l’instant.
— Gentlemen, après vos rudes fatigues, voulez-vous me faire l’honneur de venir chez moi et luncher.
— Très-heureux ! ’
— Enchanté, je vous assure
— Ravi !
— Fort obligé !
Et d’autres expressions de consentement se firent entendre de toutes parts. Les hommes furent unanimes , ils étaient pressés par la soif et par la faim. Leurs j femmes et leurs filles étaient parties et rentrées au | logis. Où était le mal ? Et plus d’un fit cette remarque : —
— Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, mais c’est une Ijien jolie femme.
Carry, avec son insouciance habituelle, montra le chemin à travers les palissades abattues, jusqu’à la grande pelouse du parc.
Lord Bryson, mis en émoi par le tumulte, sortit de la maison, et s’arrêta sur le perron. Il fut littéi-alement étonné. Quelles pouvaient être les intentions de Carry en rentrant dans la maison accompagnée par tous ces hommes en habits écarlates, qui se frayaient si complaisamment un chemin ù travers son parc.
— Une course splendide I — dit Carry, lorsqu’il vint
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lui prêter assistance pour descendre de cl^eval. — Appelez les domestiques. Ces gentlemen viennent ici pour luncher. Faites que l’on se presse.
Bryson eut bien peu de temps pour se rendre compte de l’événement, car, un instant après, il était occupé à presser la main d’une dizaine de gentlemen qu’il connaissait, et qui commencèrent à lui raconter, d’une façon quelque peu confuse, les plaisirs de la journée. Une chose sur laquelle tout le monde fut d’accord, c’est que Carry avait remporté un triomphe signalé sur Lady Starborough et sa clique. Quelques-uns l’avaient vue retirer de l’eau pleurant de rage et de contrariété.
Carry alla dans l’antichambre, sonna, et ordonna aux grooms d’aller veiller sur les chevaux, dit aux valets de pied de montrer aux gentlemen l’endroit où ils pourraient se laver les mains, donna les ordres pour le luncheon, dit au sommelier de s’occuper du vin et de la bière, et d’en apporter immédiatement une certaine quantité ; puis elle monta pour changer de toilette. Lorsqu’elle redescendit elle était réellement charmante, avec cet éclat de santé que l’exercice avait répandu sur son visage. L’étranger qui lui avait .prêté un si utile concours lui fut présenté dans toutes les formes par Lord Bryson.
— Perraettez-moi de vous présenter Sir Frédérick Wilmer, — dit-il; — Sir Frédérick, Mistress Strathmore.
Strathmore était le nom do famille du Duc des Iles Sorlingues, et il appelait toujours Carry Mistress Strathmore lorsqu’il avait à lui présenter quelqu’un.
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Sir Frédérick s’assit à côté d’elle, et une conversation animée s’établit entre eux. Elle ne cessa que lorsque le luncheon fut annoncé.
Il y avait foule autour du fauteuil de Carry, chacun la complimentait ; mais elle donna le bras à Sir Frédérick, et il la conduisit dans la salle à manger.