LE VOL
L’aventure de la chasse eut pour résultat de rendre Carry plus célèbre que jamais. Elle défraya l’entretien des clubs, et c’était le sujet de conversation favori dans toutes les courses de chevaux.
Lord Starborougb était un des importants patrons du turf, et sa femme était aussi bien connue dans tous les cordes du sport.
Carry revint prudemment à Londres bientôt après. Elle ne considérait pas comme parfaitement sage de tenter la Providence une seconde fois. Elle était complètement satisfaite de son premier succès, qui était décisif et indiscutable.
Les fêtes de Noël approchaient. Lord Bryson se rendit auprès de son père, et Carry resta seule. Sa solitude trouvait, de temps en temps, quelque consolation dans les visites que lui faisait Sir Frédérick Wilmer.
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Le jeune baronnet avait pris un goût décidé pour Carry, qui le recevait avec grâce et amabilité.
Millan, le marchand de chevaux, entendit parler des visites de Sir Frédérick Wilmer, et s’aventura à faire des représentations à Carry sur la folie qu’il y avait à courir un si grand risque. Si Lord Bryson venait à en être informé, il ne voudrait pas assurément croire que cette amitié de fraîche date restât dans les termes d’une affection purement platonique.
Carry écouta les observations de son habile et judicieux ami ; mais lorsqu’il eut fini, elle lui dit froidement qu’elle entendait agir selon son goût et sa fantaisie; que si cela ne lui plaisait pas, et qu’il ne fût pas satisfait de sa conduite, il devait en prendre son parti. Elle ajouta qu’eUe ne lui reconnaissait aucun droit sur elle, et qu’elle n’avait jamais entendu lui en conférer le moindre ; qu’un marchand de chevaux pouvait être un individu parfaitement bien dans sa sphère, mais que, comme tous les commerçants, il était bon de le tenir à distance, trop de familiarité finissant par engendrer le mépris ; que c’est un vieux proverbe qu’il devait probablement connaître ; que, dans tous les cas, 11 pouvait en faire son profit, et qu’elle désirait qu’il méditât ce précepte moral; que, lorsqu’elle aurait besoin de ses avis, elle irait le trouver; mais que, quant à présent, elle pouvait s’en passer.
M. Millan s’aventura à lui faire observer que l’oiseau était encore très-bien garni de plumes ; qu’il était vrai qu’il avait déjà été plumé, mais l’opération n’avait été faite que partiellement, et une grande partie de son plumage était encore intacte, et que c’était grande pitié
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de le laisser passer entre les mains d’une autre quand il restait encore tant à faire.
Carry demanda la permission de constater, en réponse, que le marchand de chevaux avait eu sa bonne part du plumage enlevé, ce qu’il fut loin de nier. Mais sa cupidité naturelle était telle, qu’il était loin d’étre sa'tisfait : semblable au tigre lorsqu’il a une fois goûté du sang, il voulait sucer jusqu’à la dernière goutte de celui de sa victime.
M. Millan, voyant qu’il ne gagnerait rien à défendre plus longtemps la motion qu’il avait faite , fut obligé de se contenter des réponses peu satisfaisantes de sa belle associée, et d’attendre avecune impatience mal déguisée le cours des événements. Lorsque les fêtes de Noël furent passées, lorsque, selon l’usage, on se fut livré à ces hécatombes de bœufs tués et mangés, lorsque oies, dindons et puddings eurent été consommés, Lord Bryson revint auprès de l’objet inconsolable de son amour, qui ne parut pas aussi charmé de sa soudaine réapparition que les femmes qui aiment leur seigneur et maître sont généralement supposées l’étre en pareille occasion. Mais l’amour de Sa Seigneurie était passablement aveugle ; il ne faisait guère exception à la règle générale , et il n’était pas très-nécessaire d’avoir recours à l’emploi du bandeau.
Quelques personnes rentraient en vi^e ; le Parlement devait s’ouvrir dans trois semaines ou un mois, et le Parc commençait à ne plus présenter un aspect aussi désolé.
Un soir, en Janvier, Lord Brj'son étaitsorti pour une heure ou deux ; Carry, qui ne se sentait pas bien, était
restée à la maison. Elle s’amusa, pendant quelque temps, à lire la Pucelle. Fatiguée à la fin de sa lecture, elle tomba dans un demi-sommeil, plongée dans un fauteuil, devant le feu.
Le dos du fauteuil dans lequel elle était étendue était devant une fenêtre qui ouvrait sur le jardin. Au dehors, la nuit était noire et froide. Les rideaux étaient baissés, le gaz allumé, mais les volets n’étaient pas fermés.
Au moment où Carry commençait à se laisser aller à son état de somnolence, la femme de chambre entra et la réveilla.
— Il est tard, Madame, — dit Stonah, s’adressant à sa maîtresse. — Dois-je rester levée pour me tenir aux oi dres de Sa Seigneurie?
Carry leva la tête et répondit : —
— Non, c’est inutile. Je veillerai encore. Faites coucher la servante et apportez-moi un peu de vin.
Stonah exécuta les ordres qui lui avaient été donnés,
souhaita une bonne nuit à sa maîtresse et se retira.
Carry but deux ou trois verres de vin, raviva le feu, ferma trois des becs de gaz, laissant le quatrième brûler à flamme très-basse ; une trop vive lumière lui faisait mal aux yeux quand elle dormait.
Elle avait oublié de fermer les volets, et, se jetant de nouveau dans son fauteuil, elle se remit & sommeiller. Le feu brûlait lentement, et sans produire de flamme envoyait une grande chaleur dans la chambre qui restait fort sombre.
La chaleur augmentait encore l’état d’assoupissement de Carry; elle s’était tout à fait endormie; pendant combien de temps, elle ne le savait pas; mais il lui
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sembla, en se réveillant, entendre des voix, soit dans la chambre, soit au dehors, juste sous la fenêtre.
Par un grand effort de volonté, elle secoua le lourd sommeil qui pesait sur elle et écouta. Tout était tranquille. Une minute se passa, ce fut une minute decruelle inquiétude. Elle n’entendit rien. Elle commençait à croire qu’elle avait été le jouet d’un rêve et elle se disposait à se rendormir. Mais non. Les voix se firent entendre de nouveau. Deux hommes, ou plus, ceci n’était pas facile à décider dans le premier moment, étaient engagés dans une conversation, non dans la chambre, mais tout près à l’extérieur.
La fenêtre dont nous avons parlé ouvrait sur le jardin, sur le derrière de la maison. Si le fauteuil de Carry n’avait pas été si rapproché de cette fenêtre, elle n’aurait pas entendu ces hommes, car ils ne faisaient entendre qu’un chuchotement produit à voix aussi basse que possible; mais, par un temps sec, les sons portent mieux que lorsque l’air est chargé d’humidité et de vapeurs.
Carry était fort alarmée. Qui pouvait être dans son jardin à cette heure de la nuit? et quels pouvaient être les motifs qui y amenaient quelqu’un ? Elle n’aimait pas , à se remuer ; aussi , restant tranquillement dans son fauteuil, elle attendit.
Les hommes ne parlaient pas l’argot de la grande confrérie des voleurs. Mais, néanmoins, leur conversation rendait le motif qui les avait fait s’introduire dans le jardin très-suffisamment évident.
— J’aime beaucoup à me livrer à un jeu comme celuici quand la nuit est noire, — s’écria l’un des hommes.
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Son compagnon murmura quelque chose qu’elle ne put entendre distinctement.
— Si ce que j’ai entendu dire est vrai, — continua le premier, — il doit y avoir ici de quoi réjouir l’oeil d’un juif, et ce sont de ce ces choses dont j’aime à m’approvisionner.
— Je voudrais bien n’étre jamais venu, — répondit le second d’une voix sourde, dont le timbre frappa Carry comme s’il ne lui était pas étranger.
Il lui sembla qu’elle reconnaissait la voix de tous les deux ; mais elle n’eut pas plus tôt conçu cette idée qu’elle la chassa comme trop absurde, et elle était trop effrayée pour réfléchir sérieusement à quoi que ce soit. Cependant elle essayait par instant de se rappeler quels individus elle pouvait avoir rencontrés ayant des organes semblables, dans quels lieux et à quelle époque.
— Quoi?... dit le premier imprudemment et presque à voix haute.
Le second répéta son observation.
— Bon, Charles, — lui fut-il répondu, — j'aime votre style, je dois dire que j’aime inflniment votre style.
— Je suis bien loin d’être aussi satisfait. Dan, — répondit l’autre.
Le mot Dan révéla à Carry ce qu'elle n’aurait jamais soupçonné si elle ne l’avait pas entendu. Non-seulement la voix lui était familière, mais elle connaissait celui qui parlait. C’était Dan le Lunatique, qui lui avait été utile un soir dans Haymarket ; mais quant à l’au- 'tre, elle n’était pas encore Axée sur son identité.
— Venez boire une goutte, — entendit-elle direàDan. — Je vous ai assez réconforté avant notre départ. Si vous
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n’aimez pas l’ouvrage, retournez chez vous. Je saurai bien forcer cette baraque tout seul. Il n’y a qu’une femme et deux servantes.
— Plus que cela, — dit Charles.
— Je n’ai pas entendu parler d’autre chose. Oh ! vous voulez parler de l’homme, il n’y a pas à s’en inquiéter. Ecoutez un peu, — dit Dan d’un ton emphatique. — Êtes-vous avec moi ou n’êtes-vous pas avec moi? car nous allons éveiller l’attention sur nous, si nous continuons à bavarder dans ce coin de jardin.
— Je ne suis pas venu jusqu’ici pour reculer maintenant, — dit Charles d’un ton plus assuré ; il avait sans doute puisé de la confiance au fond de la bouteille de liqueur.
— C’est bien ! — dit Dan en lui frappant doucement sur l’épaule. — Maintenant occupons-nous de notre ouvrage pour passer par cette fenêtre. Elle garde toujours ses diamants dans la pièce d’entrée, ce qui est d’une sagesse peu ordinaire.
En riant lui-même de son esprit, le Lunatique s’assit sur les marches du perron qui servaient à descendre dans le jardin, et commença son opération.
Partout aux alentours régnait un silence do mort.; on n’entendait que le faible bruit produit par le travail des outils qui étaient bien huilés. Un diamant coupa^ vivement un morceau de la vitre que Dan passa à Charles pour qu’il le plaçât sur le gazon hors de vue. Les voleurs n’y voyaient guère pour accomplir leur travail, mais ils auraient été effrayés de se servir d’une lanterne.
Carry avait entendu toute leur conversation. Son idée était que Dan le Lunatique n’était pas en chance, et
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qu’il avait conçu le projet de dévaliser sa maison pour se refaire; mais pourquoi avait-il choisi la sienne? c’est ce qu’elle ne pouvait s’expliquer. Probablement il en avait entendu parler dans un cabaret, et pensant que ce qu’elle contenait n’était défendu que par trois femmes et un homme qui n’était pas toujours là, c’était une proie facile offerte à ses efforts désespérés. Je dis un cabaret, parce qu’il y a de ces sortes de lieux où l’on peut rencontrer des gens qui font commerce de fournir des renseignements. Ces hommes étant ou trop lâches ou trop prudents pour agir par eux-mémes, ils gagnent leur vie en courant de district en district, en faisant des recherches minutieuses de côté et d'autre, en adressant des questions, en observant, et en récoltant des in formations partout où ils peuvent s’en procurer. Ces renseignements si péniblement recueillis, ils les vendent à leurs maîtres les voleurs émérites de la métropole. Ce sont les chacals qui attendent les restes du lion, le roi des animaux, comme on a coutume de l’appeler dans tous les livres d’histoire naturelle.
Un cri de joie que Dan ne put retenir parvint aux oreilles de Carry. Il avait découvert que les volets n’étaient pas fermés. Ceci rendait son travail incomparablement plus facile. Elle pensa que ce qu’elle avait de mieux^ à faire était de se tenir parfaitement immobile. Les voleurs allaient sans doute pénétrer dans la chambre, et si elle criait, si elle faisait du bruit, elle pouvait s’exposer à ce qu’ils s’attaquassent à sa personne! Il est tout naturel qu’un homme qui se voit découvert et qui n’a devant les yeux que la perspective d’un long et pénible emprisonnement, fasse tout ce qu’il peut pour se
soustraire à une si triste destinée. Elle pouvait parler à cet homme quand il entrertiit dans la chambre, et lui dire qui elle était; — mais, même en faisapt cela, elle ne pourrait probablement pas parvenir à se faire épargner. Il avait positivement l’intention de dévaliser sa niaison. Il avait obtenu des informations par suite desquelles il agissait. Il comptait évidemment sur un riche butin, et sans doute il n’hésiterait pas à sacrifier son propre frère ou, pour être un peu original, la sœur de sa défunte femme, pour satisfaire sa cupidité. Le vent qui pénétrait par l’ouverture qui avait été pratiquée dans le carreau faisait flotter le rideau tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Carry suivait ce mouvement d’un air inquiet et se tenait prête à fermer les yeux et à feindre de dormir du sommeil le plus profond à la première occasion. D’abord le rideau se gonfla, comme le ferait la voile d’un navire favorisé par la plus belle brise que puisse souhaiter un marin ; puis, à l'un des côtés du rideau apparut la tête du Lunatique : il se tenait sur les mains et sur les genoux, et s’avançait avec les plus grandes précautions. Son compagnon le suivait ; le rideau se gonfla une seconde fois et peu de temps après sa tête apparut également. Mais cette fois Carry ne vit rien, elle avait considéré comme prudent de fermer les yeux.
Dan se dressa sur ses pieds et regarda autour de lui. La première chose qui attira son regard fut une fort belle pendule, qui avait été achetée Rue de la Paix, à Paris, qui était posée sur la tablette de la cheminée et qui avait l’habitude de sonner les heures, toutes les fois que son inexorable mécanisme l’y forçait. Afin d’en étudier plus à son aise les proportions, il s’avança vers
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la cheminée et leva effrontément le gaz en passant devant le candélabre. Cette' audacieuse action lui révéla la présence de Carry. Elle avait suffisamment de présence d’esprit pour se tenir parfaitement tranquille, sa poitrine se levait et s’abaissait aussi naturellement que si elle eût été réellement endormie. En .s’avançant avec la plus extrême précaution, le Lunatique l’examina avec une grande fixité pendant plus d’une demi-minute. Sou premier mouvement fut de s’enfuir, mais quand il vit ou qu’il pensa à n’en pouvoir douter qu’elle dormait, il changea d’avis, et il se décida à risquer l’entreprise. Il était un peu désappointé, car il s’était attendu à trouver tout le monde au lit. Après avoir fait signe du doigt à son compagnon de se tenir sur ses gardes, il se mit à faire l’examen de tout ce qui se trouvait dans la chambre. Les immenses poches de son vêtement commençaient à se gonfler d’une façon très-apparente, et il eût été dans d’excellentes conditions pour éyeiller les soupçons d’un policeman, et se faire arrêter dans la rue.
Quand il eut dévalisé l’appartement à son entière satisfaction, Dan fit signe à son complice, et tous deux sortirent dans le corridor ; Charles alluma une lanterne, et en dirigea les rayons lumineux dans tous les coins.
Lorsqu’ils furent partis^ Carry osa respirer, mais non faire uh mouvement ou sedevcr. Elle était dans la position de quelqu’un habitant dans le A'oisinage de la poudrière de Hounslow après une explosion. Car une explosion produite par la poudre quand elle est mise en contact avec son ennemi naturel le feu, est comme le malheur qui ne vient jamais seul. Carry pensa qu’elle devait rester dans la même position jusqu’au moment
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OÙ les voleurs, ayant fait leur coup à leur satisfaction, quitteraient la maison.
— Où est l’utilité de se chagriner? — se dit-elle à elle-même ; — s’ils doivent me prendre tous mes effets, je puis m’en procurer d’autres , je suppose. Ce n’est pas une question de vie ou de mort. Qu’est-ce que cela pourrait me faire, quand je perdrais tout ce que j’ai? Peut-être les pauvres diables sont-ils dans une situation bien difficile, et ont-ils plus de besoins que je n’en ai moi-même.
C’était pratiquer la religion Chrétienne d’uno manière qui aurait fait honneur à un saint. Car se voir dépouiller do tous scs biens terrestres est une pire chose que d’être livré à la torture. Sairtt François Xavier luimême n’aurait pas fait preuve d’une plus méritoire indulgence, ni montré plus de calme et de patience dans d’aussi terribles circonstances.
Les pauvres garçons en question étaient montés à l’étage supérieur, ils étaient entrés sans frayeur dans la ehambre à coucher de Carry, et avaient volé son coffre à bijoux. Quelques-uns des tiroirs de sa garderobe étaient fermés, mais une serrure n’est pas un obstacle pour un Voleur» Le Lunatique tira de ses poches quelques petits instruments de fer qui, en temps ordinaire, auraient pu passer pour des cure-dents et dont on aurait pu se servir après un dîner de charité. Quelques tours de main firent l’affaire, et il était en train d’examiner, avec l’attention et la science d’un vieux marchand d’habits juif, les richesses et la variété des parures qui s’offraient à ses yeux, quand un bruit ^ qui frappa son oreille, le fit pâlir. Il ne perdit pas un mo-
ment, pour cela, sa présence d’esprit et son calme. C’était la pâleur que l’approche du danger répand sur tous les visages. Plus un homme est déterminé, plus vives sont ses sensations.
Le bruit qui avait frappé son oreille avait été aussi entendu par Carry, mais il avait fait naître en elle une sensation toute différente. C’était le bruit d’une clef dans la serrure. Elle savait que Lord Bryson prenait toujours un passe-partout; de cette manière, il n’était pas forcé, dans le jour, d’attendre sur le pas de la porte que la domestique fût descendue pour lui ouvrir, et , la nuit , il n’était pas obligé, comme cela lui était arrivé plusieurs fois, et comme les voisins auraient pu le déclarer, de frapper à renverser la maison pour se faire ouvrir. Depuis lors, il gardait constamment le passe-partout sur lui.
La porte tourna sur ses gonds, et Sa Seigneurie entra dans la maison et s’arrêta dans le couloir. Il n’y avait pas de lumière. La porte du salon s’ouvrit, et la lumière du gaz qui éclairait la chambre se projeta immédiatement à l’extérieur. Lord Bryson se dirigea de ce côté.
Dan et son complice entendirent la porte se refermer, et le bruit des pas, qui suivit immédiatement après, leur fit comprendre qu’ils avaient autre chose à faire que de faire main basse sur les tiroirs de la garde-robe d’une femme. SaSeigneurie entra dans le salon, etCarry se jeta dans ses bras. Elle éprouvait une violente réaction ; par moment, elle sanglotait d’une manière convulsive. Il chercha à la calmer du mieux qu’il put, il lui demanda la cause de son émotion , mais elle était incapable de faire une réponse intelligible.
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— Qu’y a-t-il, ma chérie? — lui demanda-t-il pour la seconde fois.
Carry fit tous ses efforts pour reprendre ses sens et parvint à dire : —
— Il ÿ a des voleurs dans la maison.
— Des voleurs!... où cela?
— Au-dessus, dans ma chambre à coucher.
Lord Bryson était sur le point de sortir de la chambre et de gravir l’escalier, lorsi^u’il entendit descendre les voleurs. Saisissant le tisonnier, qui était la seule arme dont il pût tirer parti dans le moment présent, il se précipita dans le vestibule, qui n’était pas, à proprement parler, ce qu’on nomme un vestibule, mais un grand passage , comme on en trouve dans beaucoup de maisons de Londres autres que celles de Belgrave et des demeures de nos législateurs héréditaires. Dan descendait l’escalier avec précaution, son pied touchait la dernière marche, lorsque l’arme improvisée de Lord Bryson s’abattit avec une grande force sur sa tête.
L’homme tomba sous le coup , comme s’il avait été frappé d’une balle, et resta étendu sur une natte de jonc en respirant bruyamment. Charles, voyant quel avait été le sort de son ami, et craignant de ne pas échapper au Pénitencier de Millbank, tourna la lumière de sa lanterne en plein sur la figure de Lord Bryson. Les rayons qu’elle projetait, passant à travers une puissante lentille, se concentraient en un foyer de lumière tout à fait aveuglant.
Avant que Lord Bryson ait pu se remettre de l’impression de cette vive lumière , il se sentit saisi à la
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gorge par une main vigoureuse, et un sérieux combat, où la vie et la liberté étaient en jeu, s’engagea.
Carry avait suivi Lord Bryson jusqu’à la porte. Elle avait vu Dan tomber terrassé, et elle avait assisté à la soudaine attaque de Charles. Elle était assez effrayée, mais elle avait vu trop de seènes de violence dans sa vie pour se montrer très-alarmée de celle qui se passait actuellement dans sa maison. Elle passa courageusement devant les combattants , qui luttaient avec fureur, et alluma le gaz dans le passage. De cette manière elle put se rendre un compte plus exact de l’état des affaires. Son premier soin fut de s’emparer d’une arme quelconque. Le tisonnier était tombé de la main de Lord Bryson ; elle le ramassa et elle en asséna à Charles un coup qui dut amortir un peu son ardeur belliqueuse; un second coup, quoique venant de la main d’une femme, contribua également d’une façon eflScace à atteindre ce résultat, et Lord Bryson, grâce à la très-sérieuse assistance que lui avait prêtée Carry, sentit la force de l'étreinte de son adversaire Lüblir , et profitant de l’avantage qu’il avait repris sur lui, il l’eut bientôt renversé, et il le tint en respect sous son genou.
Envoyez chercher un policeman, — s’écria Bryson la respiration haletante, — ou coureZ-y vous-méme, chère, si vous n’avez là personne;
Carry avait entendu ce qu’il avait dit, car elle était tout à côté de lui, et il était impossible qu’elle n’entendît pas, mais il n’y paraissait à aucun signe extérieur. Ses regards étaient rivés sur l’ homme que son amant tenait sous son genou, et, pour la première fois, elle examinait ses traits.
— Eh bien, à quoi songez-vous? Pourquoi ne faitesvous pas ce que je vous ai dit? — demanda LordBryson avec un peu d’irritation.
La réponse fit tressaillir d’étonnement Sa Seigneurie.
— Lâchez-le, — dit-elle, — je le connais.
— Vous le connaissez? — s’écria-t-il.
L’homme était un peu abasourdi, mais il avait peu de mal; car, malgré la bonne intention que pouvait avoir eue Carry, la force qu’elle possédait était insignifiante au point de vue d’un gymnase ou d’une salle de boxe.
— Lâchez-le, vous dis-je! — dit Carry.
Lord Bryson la regarda comme s’il doutait qu’elle eût toute la plénitude de sa raison.
— Si vous ne faites pas ce que je vous dis, — s’écria Carry avec colère et d’un ton auquel Sa Seigneurie ne savait pas résister, — je vais vous traiter comme je l’ai traité lui-même.
— Oh I si vous le connaissez... s’il est un de vos amis, c’est autre chose, — répondit Sa Seigneurie. — Seulement, vous auriez dû dire ^ votre ami d’avoir un peu plus de ménagement pour ma gorge qu’il n’en a eu. J’ai les glandes du cou et les amygdales roides et douloureuses.
Il avait appuyé d’une façon toute particulière sur le mot ami, ce qui n’avait pas dû échapper à Carry.
— Je connais non-seulement celui-ci , mais je les connais tous les deux; et cependant ils ne sont pas mes amis.
Sa Seigneurie se leva, et le voleur fit de même. Ils se tinrent debout en se toisant du regard.
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— Venez, Charles, entrez et asseyez-vous, — dit Carry.
Mais-il ne bougeait pas.
Elle vint tout près de lui et lui murmura à l’oreille
— Vous rappelez-vous le Black Jack, à Liverpool?
En entendant ces paroles, ses manières changèrent, et il la suivit comme un mouton.
Quand ils furent dans le salon. Carry ouvrit la porte * du chiffonnier et prit une bouteille d’eau-de-vie. Elle en versa un demi-verre au moins, et le lui donna. Il le but jusqu’à la dernière goutte. Elle remplit le verre de nouveau et lui dit ; —
— Prenez ceci, et venez voir dans quel état est Dan.
Lord Bryson haussa les épaules d’une façon qui semblait dire : « Je ne comprends rien à tout cela. »
— George ! — dit Carry à Sa Seigneurie.
Et en un instant il fut auprès d’elle.
— Je puis vous expliquer tout ce qui vous semble étrange en très-peu de mots. Celui qui est là, privé de sentiment, est un homme que j’ai vu souvent dans les environs de Haymarket. Vous pouvez avoir entendu parler de lui : on l’appelle Dan le Lunatique. Il court les campagnes pour y faire des paris et autres métiers semblables. Il aura fait quelque sottise qui lui aura fermé cette carrière, et il aura été réduit à se faire voleur.
— Et l’autre? — dit Sa Seigneurie d’un ton sec.
— L’autre a été mon premier amoureux, — répondit Carr;^ avec un sourire.
— Comment ?
Mais, quand je n’étais qu’une toute jeune fille, à
MéMOISES d’une biche ANGLAISE
an
Liverpool, il était amoureux de moi ; et parce que je ne voulus pas l’écouter, il devint désespéré, et je ne l’ai jamais revu jusqu’au jour où j’allai à Biarritz, quand...
Charles Adams — car c'était notre vieil ami du Black- Jack — rentra dans la chambre juste au moment où Carry disait à Lord Bryson qu’elle ne l’avait pas revu jusqu’au jour où elle l'avait retrouvé à Biarritz.
— Est-ce que vous étiez là? — demanda-t-il impétueusement.
— Oui, — répondit-elle, — j’y étais et je vous ai vu essayer de tuerie taureau; mais, au lieu de cela, c’est le taureau qui allait vous tuer, si Trevellian ne s’était pas trouvé là. Connaissez-vous Trevellian ?
— N’a-t-il pas été dans l'armée ? — demanda Lord Bryson.
— Il y a longtemps.
— Alors je l’ai rencontré cette nuit au Club des Voyageurs.
— C’est bien le lieu qui lui convient, — dit Carry. — C’est un enragé voyageur. Eh bien! le taureau allait encorner Charles, et Trevellian le tua d’un coup de pistolet. Il l’a tué, vous savez, et cela a causé une grande exaspération. Et maintenant, Monsieur Charles, n’avezvous pas honte de vous-même d’avoir été sur le point de commettre un vol tel que celui de cette nuit? — dit Carry plaisamment, bien qu’avec une sévérité affectée.
— Je ne vous ai pas volée, — répondit-il avec arrogance.
318 MÉMOIREIS d’UNE BICHE AÎIOLAlSE
— Oh I quelle atrocité 1 Si vous ne l’avez pas fait, ce ii’efet pas votre faute. Où est Dan?
— Parti par la porte de la rue. Je lui ai donné de la liqueur et il s’est levé.
— Il n’était pas sérieusement blessé, alors?
— Ce coup l’a étourdi pour un moment, comme cela m’est arrivéàmoi-môme, voilà tout, — répondit Charles Adams avec la mémo assurance.
— Parti !... Il est parti? — s’écria Lord Brj'son.
— Qu’est-ce que cela peut vous faire, George? — dit Carry, — qu’il soit ou non parti ? Vous ne désirez pas que cela fasse une esclandre au vieux bailliage? Vous -n’avez pas envie do poursuivre ces hommes?
— Pourquoi pas?
— Ne soyez pas si sot.
Après cette gracieuse parole elle se tourna vers Charles et lui dit : —
— Pourquoi n’avez-vous pas fait quelque chose pour gagner votre vie honorablement?
— Vous auriez pu me faire faire quelque chose autrefois, — répliqua-t-il; — maintenant il est trop tard. Je ne serais pas venu ici si j’avais su que c’était votre demeure. Je n’aurais pas aimé vous dérober vos bijoux et votre argent, bien que je fasse plus que supposer do quelle source ils viennent.
Carry le regarda avec colère, tout en conservant encore une expression de pitié. Ses cheveux étaient couverts de sang, sa ligure était souillée çà et là de taches Tougeâtres, ses yeux étaient rouges et gonflés par l’effet do la boisson et par la privation de sommeil. Lord Bry-
MÉMOIBES d’une BICHE ANGLAISE 319
son s’avança sur lui comme pour le prendre au collet et l’envoyer à toute volée par la fenêtre, mais Carry l’arrêta.
— Je me considère comme vous valant bien, — continua Charles en s’adressant à Carry. — Un voleur n’est pas pire qu’une...
Avant qu il ait pu finir sa phrase, Lord Bryson fit deux pas en avant, et d’un coup de poing le terrassa. Le coup avait été terrible, et il tomba lourdement sur le tapis. Deux minutes après il reposait tranquillement, sinon agréablement, dans une mare d'eau sale formée par la gouttière.
— Je n’ai pas pu me retenir. Carry, — dit Lord Bryson en rentrant dans le parloir.
Carry ne répondit rien.
— Je^suis désolé que l’autre soit parti avec le butin. .
— Oh ! qu’est-ce que cela fait? Cela ne nous ruinera pas.
— Je le sais; mais cela me vexe, — répondit-il.
— Venez près de moi alors, et mettez-vous en belle
humeur, — s’écria Carry. Je vais vous lire quelque cliose de la Pucelle. ^
— Non, non, pas cela, — répondit Son accommodante Seigneurie. — Continuez Indiana; je voudrais savoir ce qu’il advient de Noun.
— Prenez le livre alors.
Il alla prendre le livre sur un rayon, et Carry commSnça à lire. Mais comme elle trouvait que lire dessèche la gorge, tous deux firent une visite au cellier; ils apportèrent du vin et le burent. Quand vint le ma-
380 MÉMOIBKS. d'uNE BICHE ANGLAISE
tin, Stonah trouva son maître profondément endormi sur le plancher, et sa maîtresse également sous l’empire du sommeil dans un fauteuil. Ën voyant l’état des choses, Stonah descendit et s’occupa du thé et du sodawater. Elle pensait qu’il était bien possible que ces deux bienfaisants breuvages fussent bientôt demandés.