CHAPITRE IV
LE PREMIEH PAS
La voiture résonna sur les pavés peblant (piohiuc temps sans que l’an ou l’autre rompît le sM, nre. Carry était trop surprise par la nouveauté de cl . j'i. di. s- ; c’était la première fois de sa vie qu'elle moai-.i; dans un cab, et M. Trevellian pensait à ce qu’il aliait- faire. A la fin il s’écria ; —
— Avez-vous un tel amour de Liverpool que votre intention soit d’.y passer votre vie entière à redresser dos bouts de bois, pour que des marins ivres les jettent parterre?
C’était une nouvelle manière de définir son occupation ; elle ressemblait à la définition du jeu de Cnchet faite par cet amateur des exercices aquatiques, qui disait qu'il n’avait jamais pu voir le côte amusant qu’il y avait à frapper un morceau de cuir avec un morceau de bois.
MÉMOIRES d’une BICHE ANGT.ATSE
Carry se sentait toute démont<^e en entendant parler de son seul moyen d‘existence en des ternies aussi méprisants, mais elle répondit nettement et d’un ton décidé : —
— Non... Je n’en ai nullement l’intention.
— Dans ce cas, que voulez-vous faire ?
— Je ne sais pas. Je voudrais aller à Londres, si la chose était possible.
— Le voulez-vous? — dit M. Trevellian avec un air satisfait, comme s’il se disait à lui-méme ; « Allons, maintenant. C’est là ce que je voulais. »»
— Oui, je voudrais partir demain, si je le pouvais — dit Carry.
— que vous n’avez pas d’amis ici ?
— .le n’ai que ma grand’mère qui exploite...
L.i ell*‘ s’arrêta tout court; elle était honteuse de i.n frentleman quelle était la nature de ses occupations.
— Elle exploite... c’est bien! mais qu’exploite-t-elle, ce n’est pas le public, je l’espère? — dit M. Trevellian.
Carry restait toujours muette.
— C'est bien, je ne vous presse pas sur ce point; seulement les plus fortes présomptions sont en faveur de la soude et du savon.
— Si vous voulez dire qu’elle est blanchisseuse, vous êtes dans l’erreur. Elle exploite une machine à calandrer.
— Charmé de l’apprendre, sur ma parole, — dit-il d’un ton plaisant tout en baissant la glace de la portière pour jeter le reste de son cigare, et en se préparant à en allumer un autre.
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— Probablement cotte machine à calandrer est une propriété de famille, elle ne l’a pas achetée, elle l’a eue par héritage.
Carry commençait à pleurer et à sangloter tout haut.
— Je ne sais pas où vous voulez en venir en vous moquant ainsi de moi; Si ma grand’mère est dans la nécessité d’exploiter une machine à calandrer, cela vaut mieux que d’aller à la maison de travail des pauvres. Il faut que vous ne soyez pas un gentleman pour me parler ainsi, et je n’ai nulle envie de rester .avec vous. Laissez-moi descendre, je veux rentrer à la maison.
— Pardonnez-moi ma légèreté, mon enfant,* — ré-
pondit M. Trevellian d’un ton sérieux; -r- ce sont des > paroles dites sans réflexion, et je dois avouer qu’elles auraient pu être de meilleur goût. ^
Il tira son mouchoir de sa poche et se mit à essuyer les yeux de Carry avec les soins d’un père ou d’un mari.
Il est possible môme qu’il y eut dans ces attentions plus du mari que du père.
Carry Waters eut bientôt repris sa sérénité, et elle se mit à rire et à parler sans plus de souci qu’auparavant.
— Ainsi, vous désirez aller à Londres? — dit M. Trovellian en lui prenant la main dans les siennes.
— Oui, j’en ai le désir, j’ai horreur de cette ville et j’ai toujours entendu dire que Londres était un endroit délicieux et charmant à habiter.
— Cela est vrai en effet, et vos renseignements ne sont nullement exagérés, au contraire. Londres est un endroit charmant lorsqu’on a beaucoup d’argent à dé-
MÉMOIRES d’une BICHE ANGLAISE
penser; si vous n’cnavoz pas, vous ferez bien de vous en tenir éloignée.
— Oh ! j’en courrai la chance; si je peux seulement trouver le moyen de m’y rendre, — dit Carry.
— Je dois y aller dans un jour ou deux , peut-être demain, — dit M. Trevellian en la regardant bien en face.
Elle baissa les yeux sous son regard et ne répondit rien.
— Vous pouvez venir avec moi, si cela vous plaît, — dit-il comme en manière d’acquit, et comme s’il n’avait nulle envie do l’influencer soit dans un sens, soit dans l’autre.
— Que ferai-je lorsqu’une fois j’y serai arrivée? — denianda-t-elle avec un peu de timidité.
— Oh! vous pourrez rester avec un de mes amis qui a besoin d’une compagne, et s’il ne vous plaît pas, vous pourrez toujours revenir auprès de votre grand’mère tourner la roue de la machine àcalandrer et relever les quilles pour les marins.
Il prononça ces mots avec ce ton de sarcasme qu’il lui était impossible de dissimuler.
Elle s’en serait bien aperçue si elle n’avait pas été toute à l’idée de son voyage à Londres.
— Je pensais, — reprit Trevellian avec cette voix au timbre contenu qui lui était particulier, — qu’il était préférable de vivre dans une bonne maison, d’avoir unë voiture, des domestiques pour vous servir, et de n’avoir enfln qu’à parler pour se prccurcr les innombrables satisfactions que donne le luxe.
— Certainement, — dit Carry; — mais comment
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une pauvre fille comme moi peut-elle obtenir tant de choses?
— Oh ! les femmes habiles savent bien trouver le moyen d’y arriver. Vous en saurez plus long lorsque vous aurez quelques années de plus.
Carry se mangeait les ongles, comme si ses pensées l’embari'assaient plus qu’elle ne l’eût voulu.
— Voulez-vous encore retourner chez vous, ma chère entant? Dois-je vous ramener au Blackjack? Peut-être êtes-vous désireuse de vous retrouver au milieu de vos amis les marins? Si c’est pour gagner de l’argent que vous avez le désir d’y retourner, je puis vous mettre là-dessus l’esprit en repos ; je suis en position de subvenir à vos besoins.
— Oh! ce n’est pas cela... Je n’ai pas besoin de/ffrf.
— De quoi?...
— De fad... d’argent, vous savez bien.
— Ces hommes ont de grands reproches à se faire, ma chère enfant.
— Pourquoi ?
— Pour avoir corrompu un esprit aussi jeune et aussi innocent, et lui avoir appris à parler l’argot.
— Oh ! ce n’est rien. Pour ce qui est de jurer, je ne craindrais pas de tenir tête à une douzaine de ces hommes. On n’est pas resté tout ce temps au Black Jack sans avoir appris quelque chose, mon vieux.
— Allons, bon ! vous retournez à vos moutons, ou plutôt à vos marins. Je vais rendre visite à mon amî Mangnin, qui habite près d’ici. Vous l’avez vu avec moi, bicr. vous vous le rappelez?
— Oh ! oui, je me le rappelle.
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— Si cela vous convient, vous pouvez venir avec moi ; mais si vous préférez retourner près de vos amis, vous n’avez qu’un mot à dire et je vous y conduis.
Mephistophélès sourit.
Carry ne vit pas ce sourire; maisl’eiit-elle vu, il n’aurait peut-être pas eu d’influence sur sa détermination.
— Oh ! ce que j’ai de mieux à faire, c’est de rester avec vous, si vous voulez bien me garder.
Trevellian dit : —
— Ainsi donc nous y allons.
Et, abaissant la glace, il indiqua au cocher l’endroit oü il devait le conduire.
Il trouva Manning chez lui ; il était étendu dans un fauteuil , les jambes croisées l’une sur l’autre. Il fumait une très-belle pipe d’écume qui représentait l’enlèvement d’Europe. Ses pieds étaient chaussés de pantoufles d’un modèle des plus fantastiques. Sur l’une, deux diables se disputaient la possession d’une bouteille de vin, et sur l’auire, celui qui s’était emparéde la bouteille se sauvait vivement, poursuivi par le démon son antagoniste.
— Oh ! Trevellian , c’est vous ! Comment allez-vous ? Enchanté de vous voir.
Trevellian lui rendit ses politesses, et dit : —
— J'ai amené un ami avec moi.
— Bien, je vois — dit Manning.
Et en x’egardant plus attentivement, il reconnut que c’était upe femme.
Le crépuscule commençait, et c’est ce qui explique comment il n’avait pas fait cette découverte de prime abord. Il avait aperçu quelqu’un, mais il avait cru que c’était quelque ami de Trevellian.
as MÉMOIUES d’une biche anglaise
Quittant aussitôt sa nonchalante position, il s’écria; —
— Sur ma parole, je vous demande bien pardon, mais je ne pouvais pas savoir que Trevellian eût amené une femme avec lui.
— Voulez-vous vous asseoir?
Et il lui offrit un siège.
Au moment où il passait près de Trevellian, il lui dit : —
— Qui est-ce?
— Ne pouvez-vous le deviner ?
— Non, que je sois pendu, je ne le puis. Préseutezmoi, — dit Manning.
— Je crois que vous l’avez déjà rencontrée, — répondit Trevellian tout haut. — C’est notre jeune amie du BlacX Jack.
— Quillette, voulez-vous dire?
— Oui, Quillette ; seulement, je dois vous dire en confidence qu’elle ne veut pas de ce sobriquet.
— Quel gaillard vous faites , Trevellian I — dit Manning.
— Moi ! pas du tout, — réi>ondit-il froidement. — Avez-vous ici du Champagne ou du Moselle? Si vous en avez, faites-en servir.
— Je pense que je dois en avoir, — dit Manning en se dirigeant vers un buffet.
Et il apporta une couple de bouteilles de ces vins Français si populaires en Angleterre.
Trevellian déboucha une bouteille pendant que Manning était allé chercher des verres. Au bout d’une demi-heure, Carry Waters était tout à fait étourdie ; au bout d’une heure elle était tout à fait grise, et cinq
-MÉMOIKKS d’UNK UlCIIK ANGLAISE 3!)
minutes après elle roulait sur le parquet, hors d’état do faire le moindre mouvement.
— Pauvre petit démon ! — dit Manning; — c’est vraiment bien mal.
Trevellian la prit dans ses bras et la posa sur un sofa; puis, prenant une lumière à la main, il revint près d’elle et l’examina pendant tine demi-minute avec la plus grande attention; alors, se tournant du côté do Manning, il s’écria :
— Sa vue n’a rien de désagréable, Manning?
— En aucun façon, — répond it-celui-ci. — J’admire votre goût.
— Oh ! oui, je suis généralement considéré comme bon juge en fait de femmes et de chevaux.
Et, après avoir fait cette remarejue, il retourna près delà table, but un plein verre de champagne, et dit tranquillement : —
■ — Votre vin me plaît à la folie.