‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 8 sur 41 · LA RUPTURE · texte numérisé non relu

LA RUPTURE

Il existait à Fulham une petite maison bien tranquille et tout à fait sans prétention.

Il ne manque pas d’habitations dans toute l’étendue de ce quartier, et tant que les spéculateurs trouveront à louer leurs maisons à des gens payant régulièrement leurs loyers, ils no se mettront pas beaucoup en peine de s’informer de la situation et des antécédents de leurs locataires.

Les serins, ainsi que c'est l'usage, gazouillent devant la fenêtre du parloir dans leur cage peinte suspendue par une chaîne accrochée à la tringle des rideaux. On peut apercevoir le chien de garde établi sous le vestibule, et après une légère recherche on ne manquerait pas de découvrir un perroquet poussant ses cris pci’çanis et établi sur son perchoir, selon l’invariable coutume de l’espèce, ainsi qu’il est facile de s’eu convaincre eu

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visitant la serre du Panthdon, ([ui est visible gratis tous les jours, de dix heures à six heures.

Des fleurs d’espèces variées répandent leur parfum dans l’air de Fulham, plantées dans leurs caisses de tuiles de Chine posées sur la tablette extérieure des fenêtres, et solidement scellées pour éviter qu’elles ne viennent à tomber.

Les marches des degrés extérieurs sont d’une blancheur et d’une propreté parfaite, car les dames aux camellias tiennent tout particulièrement à l'apparence, et un extérieur propre cache souvent beaucoup de saleté intérieure.

La chambre de réception ou parloir, comme on est dans l’habitude d’appeler cette pièce dans les habitations des faubourgs , est bien et joliment meublée , et j’oserais assurer que l’ameublement ne sort pas des ateliers de Tottcnliam Court-road, où ce qui se fabrique est établi pour ne durer que douze mois, maximum d’existence des mobiliers à bon marché.

De petits bouquets de fleurs apportés do Covent Gardon dans le brougham sont arranges avec goût en différentes places, et le serin répète son petit « sweetsweet t* de façon à émerveiller un amateur d’oiseaux.

Le tapis est ce qu’on appelle un tapis de Bruxelles, mais en vient-il réellement ? C’est un point délicat sur lequel il serait bon de se renseigner.

C’est dans cette maison que Carry Waters demeurait depuis trois mois environ, et elle n’avait aucun regret d’avoir été introduite dans la métropole.

M. Trevellian l’avait traitée avec une grande bonté, et il l’avait libéralement pourvue d’argent. Combien

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de temps cela devait-il durer ? Jamais elle ne so troublait l’esprit à y penser. Toute réflexion sur un sujet désag^réable était toujours renvoyée au lendemain, et lorsque ce jour arrivait, elle était ajournée indéfiniment.

M. Trevellian avait appartenu à l’armée ; mais, à la mort de son père, il avait été mis en po.ssession d’une grande fortune, et il s’était retiré du service. Maintenant il employait son temps comme tous les gens qui ont beaucoup d’argent et rien à faire pour s’occuper.

Carry avait une espèce de tendresse pour son protecteur, mais elle ne l’aimait pas. C'était une question toute particulière de savoir si sa nature lui permettait d’avoir un attachement réel pour qui que ce soit. Elle aimait à vivre de la vie d’une grande dame, à avoir des domestiques pour la servir, et il lui était fort agréable d’avoir un brougham à sa disposition. Toutes ces choses, elle trouvait qu’elle se les était procurées à bon marché en les payant avec sa réputation et son honorabilité ; mais peut-être trouvait-elle qu’elle n’en avait jamais été abondamment pourvue, et c’est pourquoi, à strictement parler, ne pouvait-on pas dire qu’elle avait perdu ce qu’en réalité elle n’avait jamais possédé.

Un soir, Trevellian arriva chez Carry vers dix heures. Elle était endormie sur le sopha; lorsqu’elle n'avait rien pour la distraire, elle se laissait volontiers aller à une petite sieste après dîner.

— Où avez-vous été? — s’écria-t-elle.

Le bruit du piétinement du cheval de Trevellian devant la porte l’avait éveillée.

— En vérité, je ne vois pas, — répondit-il, — en quoi

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la manière dont je passe mon temps peut vous intéresser.

— Il est sûr que je ne m’en inquiète guère, et vous pouvez l’employer comme il vous plaît. Mais je pense que vous avez dû boire, car vous êtes bien maussade. Vous n’avez qu’à boire une autre bouteille de vin et vous serez tout à fait joli.

— Sur ma parole, — dit-il, — votre hospitalité n’a pas de limites.

— Est-ce que vous désirez qu’on apporte du vin ?

— Certainement; vous savez que vous n'avez qu’à exprimer un désir pour être obéie.

— Ah! oui, parlons-en! — répliqua-t-elle d’un ton sarcastique.

Le vin fut apporté et tous deux en burent un peu.

— J’avais justement mis dans ma tête de vous voir ce soir, — dit Trevellian en se versant de ce vin à la mousse pétillante.

— C’est vraiment très-aimable à vous.

— En effet, c’est aimable, il n’y a pas de doute à cela; surtout si je considère que je quitte l’Angleterre demain, c’est certainement fort aimable à moi.

— Vous quittez l’Angleterre? — s’écria Carry dans la plus profonde surprise.

— Oui, ma Quillette, c’est la triste vérité.

— Où allez-vous ?

— Je vais voyager pour ma santé, et comme Lord Lovell, j’ai le désir de voir des contrées étrangères.

— Plaisantez- vous ou parlez-vous sérieusement?

Elle était réellement indécise sur ce point, et elle attendait avec anxiété sa répon.se.

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— C’est très-sérieux, mon enfant; est-ce que je plaisante toujours?

— Que vais-je devenir? — demanda-t-elle aussitôt.

Trevellian haussa les épaules.

— Vous ne répondez pas à ma question? — reprit-elle avec une croissante animation.

— Je ne suis pas un astrologue, mon enfant. — répondit-il froidement. — Si vous voulez deviner l’avenir, allez trouver quelque Chaldéen , quelque Bohémien, quelque diseur de bonne aventure, qui,, moyennant une rémunération pécuniaire, pourra, m’a-t-on dit, lire dans l’avenir et vous annoncer votre destinée.

— Oh! taisez-vous! *— s’éeri a-t-elle avec colère. — Je hais ce genre' de plaisanterie. Si vous ne pouvez pas parler avec bon sens, ne parlez pas du tout. Pourquoi no buvez-vous pas un peu plus de vin pour devenir tout à fait gai? J’ai horreur de vous voir dans cet état indécis et désagréable, moitié figue et moitié raisin.

— Vous parlez comme un oracle, mon petit oiseau, — dit Trevellian.

— Et vous, vous parlez comme un fou endiablé.

— Vous êtes en verve de compliments ce soir.

— Oh! au diable les compliments! Pourquoi no ré pondez-vous pas à ma question ? Si vous devez aller voyager à l’étranger, que va-t-il advenir de moi ?

— Comment puis-je le savoir? — répondit-il en tirant tranquillement son porte-cigare et en coupant avec ses dents le bout d’un de ceux qu’il contenait. — Ma Quillette, pourrais-je vous demander une allumette?

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— Si VOUS en avez besoin vous ferez bien de vous servir vous-même.

— Ma chère Xantippe, — dit-il, — il est heureux pour moi que vous n’ayez pas sous la main quelque projectile.

— Qu’est-ce encore que cela? — demanda- t-elle.

— Un souvenir classique, mon enfant.

— Eh bien ! comment voulez-vous que je comprenne vos billevesées classiques? Je considère comme stupide pour un homme do se servir en parlant à une femme do termes scientifiques qu’il lui est impossible de comprendre.

Trevellian se leva, prit une lettre dans sa poche, en déchira une petite bande qu’il roula en tortillon, et, l'enflammant à la lampe, il alluma son cigare ; puis se tournant vers Carry, il répondit : —

— Écoutez, mon enfant, et les nuages de l’ignorance qui obscurcissent votre esprit vont être dissipés. Xantippe était une dame douée des plus grands moyens d’attraction personnelle, qui épousa un homme du caractère le plus doux; quant à elle, c’était la plus grande virago qui ait existé en dehors de la chrétienté. Voici le rapport qui existe entre ce personnage de l’antiquité et vous. Quand cette dame était contrariée par quelque chose, elle était dans l’habitude de jeter les pots, les poêlons, qui étaient aloi’S en terre, à la tête de son mari. Mais comme il était accoutumé au baptême qu’il avait l’habitude de recevoir avec leur contenu, il se contentait de secouer la tête et de sourii*e avec philosophie.

Carry était arrivée au paroxysme de la colère pendant cette longue explication, et quand il eut fini, elle

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prit la bouteille de Champagne et la lança avec force sur Trevellian.

Mais elle n’avait pas la main sûre, et la bouteille, au lieu do l’atteindre, alla frapper la glace qui était audessus de la cheminée avec une telle violence, qu’elle en fut étoilée et que du centre de cette étoile se dessinèrent une douzaine de rayons en forme de roue.

— Avec un peu de pratique, ce sera parfait, — dit Trevellian avec son calme (jne rien ne pouvait mettre en défaut.

^ J’aurais voulu vous briser la tète au lieu de briser cette glace.

— C’est possible, ma Quillette ; mai.>«, vous le voyez, la bonne Providence me protège, et pas un cheveu de ma tète n’a été touché.

— Maintenant écoutez : quand vous aurez fini vos méchancetés, j’espère que vous voudrez bien me dire ce que vous voulez faire de moi. Voulez-vous m’emmener avec vous?

— Je ne le pense pas, — dit-il en regardant ses bottes.

— Alors vous voulez rompre avec moi?

Elle prononça ces paroles avec une énergie passionnée qui paraissait indiquer que cette idée lui était pénible.

— Ma chère petite femme, — reprit Trevellian, — vous n’avez jamais été une assez grande folle pour supposer que j’avais l’idée de passer toute ma vie avec vous.

— Ne vous inquiétez pas de ce que j’ai pu penser, — dit Carry qui se sentait prête à pleurer, mais qui retenait ses larmes p,ar un violent effort de volonté.

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— Nous avons fait un arrangementdans notre intérêt mutuel. Vous désiriez venir à Londres parce que vous étiez fatiguée de tourner la machine à calandrer de la Mère Baggs et de relever les quilles des matelots du Black Jack, et moi j’avais la fantaisie de me lier à vous. De pareilles fantaisies, tout homme ou toute femme du monde vous le dira, sont de leur nature essentiellement transitoires. Vous n’avez aucunement à vous plaindre, je vous ai généreusement pourvue et je me risque à vous prédire le plus grand succès. Quelquesuns sont nés dans les grandeurs, d'autres y parviennent, et d’autres les y poussent et leur en facilitent l’accès. Vous y parviendrez, mon enfant, croyez-en ma parole; vous y parviendrez.

— Il faut que vous soyez un animal à sang bien froid pour me parler ainsi, — s’écria Carry en sanglotant, incapable de cacher plus longtemps sa- douleur.

— Des pleurs, ma charmante Niobé; revenez à vous, — dit Trevellian gaiement. — Redemandez du vin, il n’y a rien de mieux à faire que cela quand les coupes sont vides.

Mais Carry cacha sa figure dans ses mains et continua à pleurer et à sangloter.

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