ANNIE HARGRAVE
M. Trevellian n’avait pas fait une plaisanterie avec Carry, il était parfaitement sérieux. La vérité est qu’il avait assez d’elle et qu'il désirait la quitter. Il le lui avait appris sans beaucoup de cérémonie ; mais, dans tout le cours de leurs relations, il ne s’était pas mis en grande dépense de sentiment pour elle, et elle était si singulièrement constituée qu’elle n’en éprouvait nullement le besoin.
Elle était ennuyée et chagrine qu’il l’eût quittée, mais c’était plutôt parce que son orgueil était blessé et humilié que par tout autre sentiment. Il lui avait laissé chez son banquier cinq cents livres sterling, le loyer de sa maison était payé pour toute l’année, et le premier trimestre venait seulement d’expirer, et le mobilier lui appartenait. Sa situation n’était en aucune façon mauvaise, et après de courtes réflexions elle se
sentit tout à coup heureuse qu’il l’eût laissée libre. Sa présence était chose rare dans les derniers temps; elle désirait voir quelques-uns des lieux de plaisir de Londres dont elle avait entendu parler. Trevellian s’était opposé d’une façon toute particulière à ce qu’elle sortit la nuit; il ne lui permettait jamais d’aller nulle part sans lui, et il ne l’emmenait que pour la conduire à l’Opéra ou à un théâtre quelconque. Une fois cependant elle s’était aventurée à aller seule dans un établissement dont elle avait vu l’annonce dans les journaux. Le salon de danse de Caldwell, dans Dean Street, Soho, avait arrêté son attention, et elle s’y était rendue dans un cab un soir qu’elle savait que Trevellian serait absent. Elle fut très-satisfaite de tout ce qu’elle y vit. C’est là qu’elle rencontra une femme nommée Annie Hargrave, avec laquelle elle lia conversation. Annie donna à sa nouvelle amie quelques détails sur la vie do Londres après minuit, et la lui fit connaître autant que cela lui fut possible pendant la durée de la conversation. Ceci s’était passé quelques jours avant que Trevellian ne rompît avec Carry. Elle avait invité sa nouvelle amie à venir la voir, et elle lui avait écrit son adresse sur un morceau de papier; mais jusque-là elle ne lui avait pas rendu la vi.site qu’elle lui avait promise.
Le jour qui suivit le départ de Trevellian pour les pays étrangers, comme il avait dit. Carry était triste et bien délaissée. Elle but pour se remonter un peu; mais quelquefois, quand on a de l’abattement dans l’esprit, on pourrait boire une barrique sans que cela fasse le moindre effet ; c’est lorsque les nerfs sont légèrement
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excités qu’un peu de vin produit de grands effets.
Elle essayait de trouver quelque consolation et quelque amusement dans la lecture du journal du matin, lorsqu’elle entendit le bruit des roues d'une voiture s’arrêtant à sa porte, suivi d’un appel bruyant du marteau, et sa connaissance du salon de Caldwell fît son entrée dans sa chambre. Elle s’était fait amener dans un brougham très-soigneusement équipé.
— Très-bien, ma chère, — s’écria-t-elle, — me voici, vous voyez. Je suis sûre que vous pensiez que je ne viendrais jamais.
— En tout cas, je suis bien contente que vous soyez venue, je suis affreusement malheureuse.
— Eïit-il possible? et pourquoi?
— Mon ami m’a abandonnée, — dit Carry avec tristesse.
- — Oh ! votre monsieur a rompu avec vous, n’est-ce que ça? Ce n’est rien, cela m’est arrivé une douzaine de fois, ma chère.
— Mais cela a été si soudain.
— Il en est toujours ainsi; les scélérats ne nous pré viennent jamais bien longtemps à l’avance. Il y a des hommes qui se sont conduits si mal avec moi qu’ils mériteraient d’être pendus. Vous a-t-il laissé quelque argent? c’est là le point important.
— Oh! oui, il m’a laissée bien pourvue.
— Tout va bien alors, vous n’avez pas besoin de rieli mettre en plan.
— Èn plan ! qu’est-ce que c’est que ça ?
— Que vous êtes enfant ! cela veut dire engager quelque chose.
MÉMOlKliS d’uMî mCllK ANULAISE
— Oh! cela veut dire cela! Je ne comi^rends pas l’argot de Londres.
— Vous avez beaucoup à apprendre, ma chère, — répliqua Annie. — Vous n’étes encore qu’une petite poulette. J’ai eu des masses d’argent dans mon temps et je n’en suis pas encore trop dépourvue maintenant; mais quand je gagnais de l’argent, je le faisais danser joliment vite.
— Réellement, il faut que vous m’expliquiez vos singulières expressions que veut dire : Je le faisais danser?
— Le faire dansef, c’est le dépenser. Quelle espèce d’homme était donc le votre? Avait-il le cerveau fêlé comme celui qui s’est marié l’autre jour et qu’on appelait le lunatique? Oh! sa noce a fait un fier tapage.
— Pas le moins du monde, c’était un gaillard diablement habile.
— C’est ce qu’il pouvait y avoir de mieux pour vous. Il est à supposer qu’il vous a appris quelque chose. Qu’est-ce que c’est que ça? — s’écria Annie Hargrave allant vers la cheminée et prenant un pot d’argent à couvercle ayant un fond en verre et sur lequel se trouvait cette inscription ; A Quillette. — A Quillette ! qu’est-ce que cela signifie ? Quel est le fou qui a fait graver cela sur ce pot ?
— Celui qui me l’a donné avait l’habitude de m’appeler ainsi, vous comprenez.
— Vraiment! mais pourquoi? — demanda Annie. — C’est un drôle de nom à donner à quelqu’un.
— C’est vrai, mais c’était sa fantaisie.
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Carry n’ctait pas tentée d’expliquer à son amie les raisons qui l’avaient fait appeler ainsi. Elle était honteuse de son ancienne profession .
— Avez- vous été chez Caldwell depuis peu? — dit Carry, désirant mettre la conversation sur un sujet plus agréable.
— Non, je n’y suis pas allée et je n’y aurais pas été la nuit oü nous nous sommes rencontrées si je n’avais pas eu quelque chose d’important à y faire. C’est quelquefois une grande duperie d’y aller pour se trouver en relations avec des femmes qui pour la plupart sont des couturières, à côté desquelles je ne voudrais pas m’asseoir si je pensais pouvoir être vue par quelqu’une do mes connaissances.
— Oh ! en vérité? Vous voyez que je sais bien peu de chose sur les habitudes de Londres, — dit Carry timidement, et en manifestant le plus grand respect pour la grande expérience de son amie.
— Ne vous inquiétez pas, je me chargerai de vous guider. Il n’y a pas d’endroit à fréquenter maintenant, — dit Annie. — On peut tenir la chandelle à quelqu’un quand on s’est cogné la tête, comme cela m’est arrivé quelquefois. Je puis m’en souvenir, car je suis de pas mal d’années plus ôgée que vous.
— Où était-ce cela?
— Dans la salle do Sally Sutherland, dans Carlton Place. Sally était un endroit tout particulier, un lieu qui semblait agréable à fréquenter! Les hommes et les femmes étaient très-bien choisis, c’était une sorte de bal calédonien, sans danse. Maintenant c’est la salle de Kato qui est en faveur, c’est quelque chose de tout dif-
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férent — tout le monde pçut y entrer ; les garçons de boutique de la Cité, les clercs à un penny et à un demi-penny peuvent y venir s’ils donnent un shilling aux hommes de la porte. Pour ma part, je n’aime pas ce genre-là. Tout cela est très-bien; mais qu’allez-vous me donner à boire? Vous n’ètes vraiment pas hospitalière.
— Oh ! je suis désolée, — dit Carry; mais je vous écoute et je ne pense plus à autre chose. Je vais aller dire qu’on apporte du vin.
Carry descendit et dit au domestique de monter le Champagne qu’elle alla prendre dans le cellier, puis elle retourna auprès d’Annie. Au moment où elle entrait, son amie chantait.
— Voici le vin qu’on apporte, — dit-elle.
— Ce n’est pas trop tôt, car je suis altérée, — répondit Annie. — Avez-vous un brougham? — ajouta-t-elle pendant que Carry lui versait du vin.
— Oui, j’en ai un, mais je ne vois pas trop le moyen de le garder maintenant, et je songeais à m’en défaire.
— Vous êtes folle ! — s’écria son amie d’un airétonné. — Mais rien ne pose une femme comme un brougham ; ne vous inquiétez pas de la dépense qu'il peut entraîher. Les hommes aiment les femmes lancées, et mieux elles le sont, plus elles se donnent de grands airs, et plus elles gagnent. Cramponnez-vous à votre brougham, il n’y a rien de tel que cela.
— Vous semblez tout connaître, — dit Carry avec un sourire.
— En effet, je sais passablement bien comment il
faut se conduire dans le inonde. Mais qu’est-ce que vous ail ez faire ?
— En vérité, je n’en sais rien. Je vais causer avec vous jusqu’à votre départ, et après cela retomber dans mon abrutissement.
— Pas du tout, sortez avec moi. J’ai mon brougham à la porte ; allons passer une heure au Parc, et après, allons dîner quelque part, hein ! qu’en dites-vous?
— C’est parfait, si vous voulez m’emmener, — répondit Carry.
— Oh ! certes, je vous emmène et je serai fort heureuse de vous avoir avec moi ; j’adore promener une nouvelle figure. Prenez de l’argent, car je n’en suis pas très-bien fournie.
— C’est très-bien ! — répondit Carry , qui monta l’escalier pour aller s'habiller.
Annie Hargrave la suivit et se mit à passer l’inspection de sa garde-robe.
— Oh ! le splendide châle de l’Inde! — s’écria-t-elle en le dépliant et en l’approchant de la lumière. — Est-il véritablement Indien ?
— Je ne sais trop s'il est ou non de la plus belle qualité, mais Trevellian l’a paye cinquante guinées chez Farmers et Roger, — répondit Carry.
— Par Jupiter! cela devait être un homme chic, hein?... Je \ eux dire un homme distingué.
— Oui, ce n’était pas un mauvais garçon, mais il est terriblement moqueur.
Avant que les deux femmes ne fussent parties, Annie Hargrave avait emprunté à Carry son châle de l’Inde