‹ Mémoires d'une danseuse de cordeChapitre 12 sur 22 · TIVOLI · texte numérisé non relu

TIVOLI

Voici l'article (et qu'il est bien du temps!) du Censeur des Journaux du 20 mai 1797 sur Tivoli. 11 se mêle de quelques réserves et contraste avec l'enthousiasme de toutes les autres feuilles.

« J'allai hier à Tivoli, non pas le Tivoli où Horace allait accorder sa lyre et son imagination, où Properce composait ses jolis vers et rêvait à côté de la belle Cynthie, non pas le Tivoli où, au milieu des plus riantes verdures, un fleuve impétueux s'élance et se divise en cinq fleuves qui par cinq routes diff'érentes ou jaillissent, ou coulent, ou se précipitent...

«... Encore une fois, ce n'est pas le Tivoli aux charmantes cascatelles, qu'on doit voir encore aujourd'hui, si les Français n'y ont mis ordre. Non, c'est le Tivoli de la rue Saint-Lazare, connu ci-devant sous le nom de la Folie- Boutin. Quelle différence! Là, on foule les gazons les plus verts, les fleurs les plus odo-

rantes; ici, on foule un pavé tout sec ou quelques ordures fort dégoûtantes. Là, on entend dans les bois voisins les conceris de mille oiseaux, on voit sur le sommet des montagnes des troupeaux qui paissent et bondissent ; ici, on voit des cheminées bleuâtres et des clochers découronnés, on entend les cris de la misère et les jurements des fiacres.

«... J'ai vu des allées garnies de deux rangs de chaises, éclairées par des lampions jaunâtres, occupées par des femmes en spencer qui s'admiraient en baillant, et par des jeunes gens couverts de sacs, qui s'ennuyaient en étouffant de rire.

{( J'ai vu un temple de huit pieds de large et de douze pieds de haut, illuminé en feux de couleur; j'ai vu un feu d'artifice bien servi, mais trop promptement terminé; j'ai vu une danse composée de quatre personnes, sous une tente qui en pourrait contenir cent.

« J'ai vu Fréron.

« J'ai entendu le bruit d'une douzaine d'instruments qui changeaient de place sans changer leur monotone symphonie. J'ai entendu discuter les droits de la guerre et de la paix au milieu d'une foule de hannetons qui venaient se heurter

contre les graves dissertateiirs. J'ai entendu louer ]es délices de Bagatelle. J'ai entendu regretter un affreux régime, où, pour tout spectacle, nous étions réduits aux exécutions de la place de la Révolution...

— Que diable! vous n'as'ez rien vu et entendu de bien agréable. Tous n'avez pas dû vous .amuser.

— Je vous demande pardon, je me suis amusé; j'ai même vu des choses fort agréables et j'en ai entendu qui ne l'étaient pas moins. C'est ce nom de Tivoli qui a failli tout gâter. Ce nom m'a rappelé tant de souvenirs qu'il m'a forcé de faire des comparaisons qui n'étaient pas à l'avantage du Tivoli français. J'ai donc commencé ma promenade avec beaucoup de préventioiis. Qui peut se flatter d'en être exempt? Mais tous ceux dont elles règlent le jugement ne sont pas disposés à l'avouer aussi franchement.

« Peu à peu, le nuage s'est dissipé, j'ai oublié l'Italie, Properce et les cascatelles, et j'ai vu ce que je devais voir, c'est-à-dire un superbe jardin anglais, oii

Sans contrainte et sans art, de ses douces prémices La nature épuisa les plus pures délices,

Des plaines, des coteaux le mélange charmant

Les ondes à leur choix errantes mollement,

Des sentiers sinueux les voùles indécises

Le désordre enchanteur, les piquantes surprises

Des aspects où les yeux hésitaient à choisir,

Variaient, suspendaient, prolongeaient leur plaisir.

Sur Témail velouté d'une fraîche verdure

Mille arbres, de ces lieux ondoyante parure

Charme de Todorat, du goût et des regards

Elégamment groupés, négligemment épars

Se fuyaient, s'approchaient quelquefois à ma vue

Ouvraient dans le lointain une scène imprévue...

« A cette description, dont il est permis de rabattre quelque chose sans faire tort à la beauté réelle du lieu, vous pouvez ajouter celle d une troupe folâtre de grâces et d'amours, courant, voltigeant, jouant à tous les jeux connus à Cythère , de cette double rangée de jolies femmes regardées, regardant, voilées sans rien dérober aux regards, censurant avec amertume la parure de la modeste bourgeoisie qui passait devant elles sans turban et sans spencer.

« De ces légers papillons, dont la ridicule parure ne peut non plus déguiser l'élégance que désarmer la critique, animant ce tableau par leur gaîté bruyante, parlent avec une égale inattention de leurs chevaux et de leurs maîtresses.

<le Bonaparte et de Bagatelle, du ballet de Psyché et des horreurs de la guerre. Age heureux !

«L'un d'eux disait à son camarade : « — Il n'y a personne ici. — Tu es fou, lui répondit l'autre, j'ai compté plus de 300 jolies femmes. — Ah ! répliqua le premier, c'est que je n'ai pas encore rencontré celle que je cherche !... »

Grimod de la Reynière, dans un de ses articles, avait dit que les bosquets du Tivoli abritaient « des scènes anacréontiques ». Le directeur de Tivoli s'émut et écrivit au « censeur » une lettre de protestation, à laquelle Grimod répondit par ces lignes assez amusantes :

« Quelques-uns se sont élevés contre ce qu'ils ont appelé l'indécence de mes observations sur les bosquets de Tivoli. Ils ont prétendu que c'était faire passer Tivoli pour un mauvais lieu que de révéler ainsi les écarts dont les bosquets sont quelquefois témoins, qu'enfm, le grand nombre de lampions et de baïonnettes dont ses bosquets sont garnis y rendaient impossible toute espèce de fornication. Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit. Nous remarquerons seulement que, en fait d'observations, nous ne parlons jamais que de visu, parce qu'un observateur

ne peut s'en rapporter qu'à ses propres yeux. Quant à ces actes en eux-mêmes, dont la révélation blesse si fort l'austérité farouche de ces censeurs impuissants, nous sommes, assurément, bien loin de les approuver ; mais les hommes censés conviendront que si, depuis dix ans, le peuple français s'était borné à des crimes de cette espèce, la grande nation en serait un peu plus heureuse et que, à tout prendre, aux yeux du Dieu juste, miséricordieux et bon, dont l'indulgence voile et pardonne nos erreurs, l'infraction au sixième commandement est peutêtre le forfait le plus léger dont l'humaine faiblesse puisse se rendre coupable, n

[Censeur dramatique^ tome lY.)

Le loyer payé aux propriétaires de Tivoli était de 12.000 francs pour « la maison et le jardin avec toutes leurs appartenances et dépendances sans aucune exception ni réserve ». « A l'égard du jardin, lesdits preneurs feront fumer et entretenir en bon état de culture les jardins divers dudit Tivoli, dont tous les fruits et produits leur appartiendront, et ils renouvelleront les plantations qui viendront à périr dans le cours de leur date. » [Archives de la Seine.)

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