‹ Mémoires d'une danseuse de cordeChapitre 13 sur 22 · LE JOURNAL INTIME DE GRIMOD DE LA REYNIÈRE · texte numérisé non relu

LE JOURNAL INTIME DE GRIMOD DE LA REYNIÈRE

J'ai pu feuilleter, grâce à l'obligeance de M. Georges Vicaire, qui le possède, ce curieux manuscrit, datant de l'année 1794. En pleine terreur, Grimod de la Reynière, après avoir donné pour la forme quelques gagés de civisme, passait encore ses journées et ses soirées assez agréablement. Au milieu des tragédies qui se déroulaient, il s'était accommodé une existence fort supportable. C'est là le piquant de ce document.

Le journal qu'il tient consciencieusement est uniquement pour lui-même. Il y donne jusqu'à l'emploi de ses nuits, en homme d'ordre, qui n'oublie rien. Après qu'il a indiqué l'heure de son coucher, en compagnie de « madame », il ajoute parfois la mention d'un éloquent « etc. », que sa plume parait avoir tracé complaisamment. Une fois, il y a même deux « etc ».

J'imagine qu'il le tenait sous clef, ce cahier, au reste, car « madame » eût pu s'alarmer, s'il lui fût tombé sous les yeux. Les chambrières

des maisons amies où il fréquente ne lui sont point indifférentes, et, à diverses reprises, on peut lire de petites notes dans le genre de celle-ci : « Visite au Marais, chez M"'^ Renard; la bonne ^ jolie. »

A quoi passe-t-il ses journées, cependant que gronde Forage révolutionnaire II court les magasins, et on remarque qu'il a bien souvent affaire au Singe vert. Y avait-il là aussi quelque gentille demoiselle de magasin? Il fait sa promenade quotidienne aux Champs-Elysées, avec sa femme, et il ne manque guère de la régaler de glaces. Il suit volontiers le Palais, en badaud, s'intéressant même à de toutes petites causes, comme celle de souliers escroqués, ou hasardant des réflexions sur une affaire ^de viol d'une petite fille par un petit garçon, et, à ce sujet, relate les confidences de son ami, M. Aze, sur ses premières armes amoureuses. Ou bien il court les librairies et se réjouit de la trouvaille de quelque bel exemplaire. En maugréant un peu, il se rend à sa section, il fait acte de présence au Club révolutionnaire ; le Comité des Amis de la Patrie lui délivre une attestation, et, tranquille désormais, il va flâner aux Halles, où il achète « une superbe oie » pour six livres dix

SOUS. En route, il remarque une papetière du pont au Change, « éveillée et jolie ». Cette papetière est-elle la cause de la note qui exprime le carnet d'une journée commencée par l'acquisition d'un «cervelas aux truffes», acquisition qui l'avait pourtant bien disposé : on lit, tout à coup, ces mots : « Etrange scène avec madame », suivis de ceux-ci, qui attestent qu'il y a brouille sérieuse dans le ménage : « Coucher en haut. »

Quelques pages plus loin, il confiera à son journal la preuve de la réconciliation : « Lecture en haut, madame vient m'y voir, etc. » l^etc. nous porte à croire que la paix règne de nouveau dans la maison.

Le g'ourmet qui est en Grimod de la Reynière soufTre des dîners « en fraternité », dans la rue, auxquels il est obligé d'assister, trouvant seulement (( le spectacle curieux ». Mais la politique n'a pas l'air de l'absorber si fort qu'il oublie les choses sérieuses pour lui. Le jour oii il mentionne l'exécution de Robespierre, il ajoute, mélancoliquement : « Point de marée. » Et, à lire son calepin, on se demande lequel des deux événements l'a le plus intéressé.

Au reste, les grandes émotions semblent plutôt le disposer à la galanterie. Il y a des « etc. »

chaque fois qu'il consigne quelque fait grave, comme Fexplosion du magasin à poudres par exemple. 11 a, il est vrai, besoin, ce jour-là, de consolations ; il raconte douloureusement « qu'il a soupe par cœur ». Qui dort dîne, dit le proverbe : il y a aussi d'autres façons de dîner, pour le bon Giimod.

Il prend sa revanche de ce jeûne, quelques jours plus tard, avec « une aimable petite truie coupée » et avec une excellente côte de veau du Puits certain. Ses amis Dazincourt et Fleury, duThe'âtre-Français, l'aident à la manger. Il les voit souvent, et peut-être songe t-il avec eux aux vrais dîners que Ton fera en des heures moins troublées.

En attendant, il va au théâtre : il goûte peu les pièces révolutionnaires. V apothéose de Bar a et le Canonnier convalescent lui semblent friser le ridicule. Le Dissipateur^ joué par Fleury et M'^' Contât, lui est heureusement un dédommagement, et Mole, dans le Mariage secret, lui paraît excellent. Mais ses appréciations artistiques se ressentent des déceptions de son estomac. Ses réflexions sur Tétat du théâtre sont d'ailleurs brusquement coupées par le souvenir de quelque particularité culinaire, comme l'indication

que riiuile d'olive surfine est à Paris hors de prix pour le moment.

Ainsi s'écoule sa vie, pendant que la Révolution se déchaîne, fort tranquille, en somme assez désœuvrée, presque toujours bien nourri en dépit de tout ce qui se passe.

En les parcourant, ces feuillets, aujourd'hui jaunis, évoquant les tout petits côtés d'une tragique époque, il me semble le voir, cet épicurien, avec son très long nez recourbé, ses larges oreilles que ne cachent plus qu'à demi la perruque, sa bouche sensuelle et souriante, écrivant dans sa robe de chambre à ramages, en digérant paisiblement, ces notes oii il repasse sa journée.

Philosophe, en vérité, point banal que celui qui, tandis que les divers partis de la Convention s'envoient tour à tour à l'échafaud, n'a pour principale inquiétude que de savoir si, le lendemain, la marée arrivera aux Halles...

YII

DAGEN, L'HOMME-VOLANT

Le problème de la direction des ballons hantait déjà bien des esprits, au commencement du

xix^ siècle. Dagen avait cru le résoudre en s'installant, d'une façon assez périlleuse, au-dessous de l'aérostat, et en pensant le guider avec les ailes qu'il s'était fait attacher. — Yoici, d'ailleurs, le bref compte rendu du Moniteur du 14 avril 1810 : «Il était suspendu au-dessous d'un ballon^ dont les cordes aboutissaient à un anneau placé au-dessus d'une espèce de chapeau en fer, lequel correspond à un corset que Ton présume être également en fer. C'est par cette ceinture que le mécanicien est enlevé et supporté. Ses ailes étaient placées horizontalement ; les côtés en sont séparés et simplement liés les uns aux autres par des tissus de fil très fin. Leur partie inférieure s'adapte à une espèce de bascule que le mécanicien tient dans chaque main, et dont il se sert pour leur donner le mouvement.

« Au moment de son départ, le poids de son corps et de sa machine semblaient s'équilibrer avec la force ascendante de son ballon, car, s'étant abandonné à lui-même, il ne s'est d'abord élevé qu'au premier mouvement qu'il a donné à ses ailes ; mais lorsqu'il a été à une hauteur de loO pieds, son ballon s'est élevé avec une très grande rapidité et, se dirigeant vers le sud-ouest, on reconnaissait que Dagen donnait toujours le

mouvement à ses ailes: bientôt, on l'a perdu de vue. »

Dagen eut la chance de ne pas se tuer, et descendit quelques heures plus tard, — mais sans qu'il eût dirigé sa machine, et au hasard, — dans les environs de Paris.

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