D'UNE
Un roman d'amour. — Le départ pour l'aventure, — Une famille d'acrobates. — La noblesse du balancier. — La « Vierge noire ». — Un moyen de comédie. — Devant Messieurs les échevins. — Une bénédiction par surprise. — L'enlèvement d'une danseuse.
C'est par une scène de come'die-bouffe que s'ouvre celte histoire. Elle est charmante, en sa jeune folie, l'idylle qui unit les parents de celle qui devait être, éblouissante au milieu des pièces d'artifice qu'elle faisait éclater en ses prodigieuses ascensions, la reine des danseuses de corde. Il semblait, en vérité, nécessaire qu'il y
eût eu de la fantaisie jusque dans les circonstances qui précédèrent sa naissance.
Il y avait à Toulouse, en 1779, un jeune étudiant en médecine qui s'appelait Jean-Baptiste Lalanne. Il arrivait de Lescar, en Béarn, où, élevé par les soins d'un châtelain qui, dit-on, avait des raisons de lui porter un intérêt tout à fait paternel, il avait d'abord étudié pour être prêtre. Mais, avec son indépendance native, il avait étouffé sous l'habit du séminariste et il s'était tourné du côté de la science. Il fut, durant un an, studieux et zélé. Cependant, le diplôme de maître es arts était long à conquérir, et Jean- Baptiste sentit en lui quelque impatience. Une gazette de Paris lui tomba entre les mains, qui parlait de la vente, après décès, des hardes du Grand Thomas, « opérateur » fameux qui avait laissé une fortune pour avoir, pendant vingt ans, vendu des drogues et arraché des dents sur le Pont-Neuf. La description de la tumultueuse garde-robe du Grand Thomas frappa le jeune Béarnais : « Une roquelaure écarlate à brandebourgs d'or, un manteau écarlate aussy brodé d'or, un bonnet d'argent, surmonté d'un coq d'argent et d'un soleil... » La vision qui traversa son imagination l'éblouit; l'exemple du
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charlatan se présenta à lui, tentateur. Il n'avait pas les ressources lui permettant d'acquérir ces triomphantes défroques, mais il était homme à se composer, lui aussi, un costume original. Son parti fut vite pris. Il achetait une vieille voiture, la transformait lui-même en un char d'aspect étrange et peint de couleurs vives, y attelait une rosse promise à l'équarrisseur et qu'on lui cédait pour une somme dérisoire ; en attendant mieux, il se contentait d'une rohe rouge semée d'étoiles de papier doré; dans un coffre, il avait rangé quelques primitifs instruments de chirurgie et des flacons, remplis d'eau pure, mais scellés d'imposants cachets, et, dans cet équipage, il quittait un beau matin Toulouse, plein d'enthousiasme. Au fond, sa vraie vocation s'était révélée : c'était celle de l'aventure, des courses vagabondes, de la liberté dans le hasard.
Il parcourut ainsi le Languedoc et la Provence, amusant la foule par son bagout, faisant lui-même sa parade, arrachant des dents, vendant d'innocentes drogues qui n'en guérissaient pas moins les paysans auxquels il inspirait la foi, désarmant par sa bonne humeur les autorités, quand elles s'avisaient d'être ombrageuses,
et finissant par persuader la maréchaussée ellemême des vertus de son « eau souveraine », préparée d'après les secrets du premier médecin du grand-sophi de Perse. Il était beau garçon, il était fécond en ressources, il prenait la vie avec une heureuse insouciance, et il avait tôt réalisé son rêve d'avoir, lui aussi, une « roquelaure écarlate ».
En quelque champ de foire du Midi, il se trouva voisin d'une baraque d'acrobates, la famille Masgomieri, qui, parce qu'elle exerçait le même élat depuis nombre de générations, avait conquis une sorte de noblesse dans le monde des banquistes du temps. Le chef actuel de la famille, Margomieri le père, tirait quelque vanité de succéder à tant de sauteurs et à tant de danseurs, qui, dans la suite des temps, avaient tous accompli les mêmes exercices. Mais il avait surtout l'orgueil de voir, sublimés en quelque sorte en la personne de sa fille Hélène, tous les talents qui avaient illustré la dynastie. Elle était sa joie et sa fierté. Dénommée, sur l'affiche, la « Yierge noire », parce qu'elle était très brune, elle avait, dès ses débuts, dépassé son maître.
Jean-Baptiste la vit, et il s'éprit d'elle, tout de
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suite, furieusement, avec la vivacité de sa nature primjesautière. Mais Masgomieri conservait les distances, en sa qualité d'artiste, avec un simple charlatan. Les questions de dignité primaient tout chez lui. Un homme qui ne savait pas tenir un balancier appartenait, à son sens, à une race inférieure. Il fallut à Jean-Baptiste Lalanne beaucoup d'entregent et d'ingéniosité pour vaincre les préventions de F acrobate et pour entrer dans son intimité. Alors, ne pensant qu'à se rapprocher de son idole, il proposa à l'imprésario une association : on joindrait aux prouesses aériennes de la « Vierge noire » son industrie à lui, en tant que bagatelle de la porte. Assurément, il ne prétendait pas augmenter l'éclat du spectacle en lui-même, et il n'était qu'un profane, en fait d'art, mais il apportait un certain esprit pratique qui faisait défaut, peut-être, à Masgomieri, trop entiché de la supériorité de son génie. Au demeurant, il avait une verve endiablée, et, à la danse de corde, qui formait la partie classique et consacrée de la représentation, on ajouterait de la comédie improvisée et de la pantomime. Il fut adroit et persuasif; après une longue discussion, Masgomieri consentit à abandonner un peu de sa
morgue et accepta : Jean-Baptiste était de la maison.
Mais Hélène, elle aussi, était possédée de la vanité de caste. Vainement, le nouvel arrivé fut entreprenant et galant. Elle savait lui faire comprendre, d'un coup d'œil, l'abîme qui le séparait d'elle : qui n'était pas danseur ne comptait pas pour elle. Et Jean-Baptiste, de plus en plus amoureux, servi, d'ailleurs, par une hardiesse naturelle, apprit la danse de corde... Ce fut en le surprenant, traversant à force de volonté et de vaillance, trébuchant encore, mais s'obstinant, le câble tendu pour une répétition, qu'Hélène eut pour lui son premier regard indulgent. Suant et soufflant, il était arrivé au but, tant bien que mal.
— Ah! Mademoiselle Hélène, dit-il, si vous vouliez me donner des leçons!...
Hélène lui en donna, et, à mesure qu'il faisait des progrès, elle se montrait moins sévère. Ce moyen de faire sa cour avait été héroïque, mais il avait réussi. Chaque pirouette, bien exécutée, permettait une œillade ou un soupir. Un double saut périlleux autorisa enfin une déclaration. Comment, dans ces conditions, l'élève n'eût-il pas témoigné d'un zèle inlassable! Mais si Hé-
lène se montrait sensible, Masgomieri demeurait intraitable, et les premières ouvertures que lui fit Jean-Baptiste sur l'ambition qu'il nourrissait de devenir son gendre faillirent rompre toutes les relations.
Jean-Baptiste feignit prudemment, pour ne pas perdre une intimité qui lui était si précieuse, de renoncer aux espérances qu'il avait dévoilées. Mais, encouragé désormais par Hélène, il les gardait plus ardentes que jamais. 11 fallait user de ruse : puisqu'il aimait, ce n'était pas l'imagination qui devait lui manquer.
La troupe Masgomieri-Lalanne (pantomimes, danses, consultations en plein vent) se trouvait alors à Rodez, et on lui faisait bon accueil, les distractions étant rares dans la capitale du Rouergue, où les petites rues mal bâties, que les lourdes saillies des maisons de bois rendaient plus obscures, ne laissaient qu'une place étroite pour les installations foraines. Le public, plus rapproché, n'en était que plus attentif. Jean-Baptiste, qui avait son idée, persuada à Masgomieri qu'à la sympathie qui était accordée à sa compagnie devait répondre une éclatante manifestation de reconnaissance. Une représentation extraordinaire s'imposait. Il en élabora
l'alléchant programme : il était fait assavoir à l'illustre population de Rodez que la a Vierge noire » paraîtrait dans ses plus vertigineux exercices et danserait la sarabande sur la corde; que les divers membres de la famille Masgomieri, « sauteurs et voltigeurs », montreraient tous leurs talents, y compris celui de jongleurs; que la signora Masgomieri, la mère, à l'instar de la célèbre Marie Audiger, gloire de la Foire Saint- Laurent, ferait attacher à ses cheveux des poids de cent à deux cents livres; et que le spectacle se terminerait, après l'exhibition d'un animal féroce inconnu, enfermé dans une double cage de fer (c'était, dans l'espèce, le plus jeune des Masgomieri, affublé d'une peau de bête), par une pantomime représentée par tous les ac leurs de la troupe, Arlequin vengew et vengé,
Jean-Baptiste alla, en personne, convier les échevins de Rodez à occuper les places d'honneur. Au jour dit, ils arrivaient, accompagnés de Mesdames les échevines. Les notables bourgeois se rangèrent aux gradins à seize sols; le populaire s'installa oii il put. La place — celle-là même où demeura plus tard le banquier Fualdès — avait un air de fête. Le théâtre, en planches et en toile, en occupait le centre, avec un or-
La Parade.
chestre de clarinettes et de violons. 11 arborait un beau rideau neuf d'indienne à ramages, digne de la solennité, et faisait l'admiration de la foule, qui convenait qu'on n'eût rien négligé pour lui plaire.
La représentation, dès son début, reçut l'approbation générale. Les frères Masgomieri firent plus qu'ils n'avaient promis, en ajoutant au programme des tours de gobelets, avec une agilité et une prestesse admirables. Masgomieri le père, se souvenant de son passé illustre, retrouva ses vingt ans pour accomplir de merveilleuses culbutes sur des échasses. La « Vierge noire » fut incomparable de grâce et d'audace, et sa sarabande provoqua un unanime enthousiasme. Certains magistrats ruthénois se surprirent à contempler son visage, qui était charmant, sous la lourde couronne de ses épais cheveux noirs, avec plus de plaisir que ne le permettaient leurs fonctions. La'signora Masgomieri, qualifiée sur l'affiche de « femme forte », soutint, en effet, sa réputation, et un de ses fils, travesti en Vulcain, installa sur son ventre solide une enclume, sur laquelle il frappa avec entrain à l'aide d'un marteau. L'animal féroce, qu'on tint dans une pénombre prudente, poussa des rugissements
tout h fait terrifiants. Vint, enfin, le moment de la pantomime, qui était le fruit des méditations de Jean-Baptiste, et son œuvre. Yoici, en ses lignes essentielles, quel en était le scénario : Arlequin, fort amoureux de Colombine, fille de M. Cassandre, éprouvait le plus pitoyable échec lorsqu'il demandait sa main. M. Cassandre, riche bourgeois, ne se pouvait accommoder de faire entrer dans sa famille respectable un aussi aventureux personnage. Alors, Arlequin jouait tous les mauvais tours possibles à M. Cassandre, avec un infernal aplomb, mais il s'y prenait de telle sorte que ces méchantes plaisanteries pussent être attribuées à un innocent soupirant. Arlequin intervenait au moment oii M. Cassandre était exaspéré, il était censé surprendre en flagrant délit le timide jouvenceau sur lequel il avait détourné les soupçons, le convainquait par la force de tous les méfaits qu'il avait lui-même commis, et, se donnant comme le sauveur de la tranquillité du bon vieillard, se réconciliait avec lui et obtenait son consentement à son mariage. Canevas au moins clair et qui ne fatiguait pas outre mesure, pour être suivi, l'intelligence des bourgeois de Rodez.
Cassandre, c'était Masgomieri ; Colombine,
c'était Hélène; Arlequin, c'était Jean-Baptiste Lalanne. Celui-ci fut éblouissant de gaieté et de verve, et, pour l'exposition de son plan, il fallait, en effet, qu'il eût gagné sa cause auprès du public et mis les rieurs de son côté. 11 eut de si plaisants jeux de scène, il fut si amusant, que, en quelques instants, n'ayant guère, en fait, qu'à s'abandonner à sa verve naturelle, il eut conquis les spectateurs, qui l'applaudissaient de toutes leurs forces.
On approchait du dénouement. Excité par le succès, le père Masgomieri se piquait, lui aussi, d'être fort comique. Ce fut avec un geste large qu'il donna sa bénédiction aux futurs conjoints, et qu'il les pressa sur son cœur. Tempêtes de rires dans l'assistance. Alors, brusquement. Arlequin s'avança sur le devant de la scène, et fit un grand salut.
— Messieurs les Echevins, dit-il, et vous, Messieurs les bourgeois de Rodez, je vous prends à témoins que M. Masgomieri, ici présent, vient de me donner sa fille en mariage, et sa bénédiction par-dessus, le marché... Vous ne trouverez pas mauvais que je l'emmène tout de suite, car il est tard, déjà. Sur quoi, je vous dis adieu de tout mon cœur... Mes-
sieurs les violons, vos airs les plus gais, je vous prie...
Applaudissements, tumulte de joie, dans une surprise oii l'on ne sait encore s'il s'agit d'une improvisation bouffonne de l'Arlequin, pour ajouter au ragoût de la pièce, ou d'un événement véritable. Cassandre a compris, lui, qu'il est dupé en réalité, et donne les signes d'une terrible colère. Il se jette sur Jean-Baptiste et le veut empêcher de sortir de scène. Le public, qui finit par s'aviser qu'il s'agit, au delà de la farce, d'un petit roman d'amour, soutient le parti de la jeunesse et prend fait et cause pour l'Arlequin, qui a trouvé ce moyen ingénieux de se marier devant les autorités, amusées ; des spectateurs interviennent, paralysent un moment la résistance du bonhomme Masgomieri, stupéfait de ce tour d'audace, et, au milieu du désordre, Jean-Baptiste et Hélène s'esquivent... Une voiture les attendait : en quelques minutes, ils étaient loin déjà de Rodez.
C'est ainsi, et par un des meilleurs tours de son métier, que Lalanne enleva sa femme : ce ne fut que bien plus tard — pour le moment, les deux amoureux étaient trop pressés — que, bien qu'annoncée aux magistrats les mieux
qualifiés du Rouergue, ils s'aperçurent que leur union n'avait peut-être pas été des plus régulières. Ils la firent bien, alors, consacrer, mais où étaient déjà les belles ardeurs de la passion?
L'ivresse de la liberté. — Une page de roman comique. — Une évasion. — Arlequin et Colombiûe errants. — La cloche d'es Perdus. — L'abbaye d'Aubrac. — Une halte. — Réconpiliation.
Tout était charmant, en cette aventure. Ils s'en allaient vraiment au hasard, avec la seule préoccupation de mettre entre eux et l'intraitable chef de la troupe la plus grande distance possible. Ils avaient eu tant de hâte à fuir qu'ils avaient conservé l'un et l'autre leur costume de théâtre, et, quand ils s'en aperçurent, dans la charrette paysanne qui les emportait au grand trop d'un vif petit cheval, ils se mirent à
rire, avec leur belle insouciance; ces habils étaient fort légers.
— Bah ! dit Hélène, sentant un petit frisson dans le soir qui tombait sur la campagne, on se serrera plus l'un contre l'autre !
Elle se blottit sur la poitrine de Jean-Baptiste, dans un ravissement indifférent à tout.
Sur l'ordre qui lui en avait été donné, le voiturier avait abandonné la grande route, s'était engagé dans des chemins où l'on risquait moins la poursuite. Maintenant, c'était la nuit. Les heures avaient passé, délicieuses, dans un bavardage d'amants qui n'ont plus de contrainte, et ils avaient perdu toute notion du temps.
La voiture s'arrêta enlin.
— Plus loin encore ! dit Jean-Baptiste.
— Plus loin? fit le conducteur. Ma foi. Monsieur, vous continuerez donc seul, s'il vous plaît. Ma bête nen peut plus, et j'ai fort envie de dormir... Depuis notre départ, nous avons fait dix grandes lieues, et il ne serait pas raisonnable d'en demander plus à un cheval qui a marché à cette allure...
Il désigna une fort pauvre maison qui s'apercevait dans l'ombre.
— Et puis, ajouta-t-il, voici la dernière auberge.. Au delà, ce ne sont plus que châtaigniers et montagnes...
Il descendit de son siège, et, sans attendre la réponse, frappa à la porte. Elle fut longue à s'ouvrir; quand l'hôte parut, sa lanterne à la main, il recula d'étonnement en voyant les singuliers voyageurs que le sort lui amenait.
— Bon Dieu I s'écria-t-il, sont-ce là des chrétiens !
Il ne lui avait jamais été donné de contempler un Arlequin et une Colombine, et il ne savait à qui il avait affaire.
L'intervention du voiturier le décida cependant à les héberger, mais non sans défiance enc'ore. Il n'allait sûrement pas donner à ces êtres bizarres Tunique chambre où il logeait les étrangers. En rechignant, il les conduisit dans un taudis et il ne consentit à leur donner, à souper, qu'un peu de pain et de fromage de chèvre. Mais qu'importait aux amoureux ce misérable gîte, que leur importait cet humble décor? Ils n'avaient faim et soif que de baisers, ils ne se souciaient que de leur tendresse, et ils oubliaient tout ce qui n'était pas elle...
Cependant, le lendemain, ils s'avisèrent qu'ils
n'avaient point d'argent. Il n'y a pas de poche aux costumes d'Arlequin, et Jean-Baptiste, en vrai fils de Bohême qu'il était, avait songé à tout, en organisant sa fuite, sauf à se munir de quelque monnaie.
Au grand jour, leurs oripeaux paraissaient plus extraordinaires encore. La famille de l'aubergiste, femme, enfants, servantes, s'assemblaient autour d'eux, et la nouvelle s'était vite répandue dans le pays, bien que la maison fût assez isolée, de l'arrivée de personnages qui semblaient fabuleux. Les gens survenaient, peu à peu, qui les considéraient curieusement. La situation devenait assez embarrassante.
— En route! commanda bravement Jean- Baptiste à l'homme qui les avait conduits.
Mais celui-ci avait réfléchi, pendant la nuit. L'aventure commençait à lui paraître suspecte, à lui aussi, et il entendait n'y être point mêlé plus longtemps. Il refusa de repartir et demanda à être payé. C'était, dans le moment, la plus impertinente des demandes; et, pourtant, puisque les choses tournaient ainsi, le plus urgent était de se débarrasser de lui. L'homme était, heureusement, assez taciturne de nature, et, ne sachant rien, d'ailleurs, n'avait
que sommairement répondu aux questions dont on l'avait pressé sur ses voyageurs. A présent, il était surtout désireux de regagner Rodez au plus vile.
Que faire? Jean-Baptiste, bien que prompt aux décisions, d'habitude, ne savait quel parti prendre pour congédier ce témoin gênant. Ce fut Hélène qui trouva le moyen de le renvoyer. Elle portait au cou une petite croix d'or et elle avait à l'un de ses doigts une assez jolie bague :
— Monsieur le voiturier, dit-elle de sa voix la plus câline, remettez ces gages, qui valent bien, je crois, votre salaire, à M. Masgomieri, que tout le monde vous indiquera, et il vous payera largement de vos peines... Et vous n'oublierez pas d'ajouter que nous espérons bien, un jour, son pardon.
L'homme accepta, et s'en alla. Mais cet expédient créait d'autres dangers, car les fugitifs signalaient ainsi eux-mêmes la direction qu'ils avaient prise, et la colère de Masgomieri, mystifié comme ne le fut jamais aucun M. Cassandre, devait être encore assez vive pour qu'il songeât à courir à leur recherche et à les séparer. Il fallait donc, sans délai, gagner de l'avance d'un autre côté.
Cependant, Fliôtelier s'inquiétait, excité par les commérages de sa tribu, du couple falot qui s'était arrêté chez lui, sans le moindre bagage. • 11 le fit monter, sous quelque prétexte, par un méchant escalier, dans une sorte de grenier, et il entama un interrogatoire en règle. C'était un paysan sournois, et qui n'aimait pas l'imprévu.
— Mon ami, dit Jean-Baptiste avec aplomb, vous devez voir de reste que je suis un iils de famille, et que madame est, en sa grâce parfaite, tout le contraire d'une personne du commun... C'est par suite d'une de ces gageures auxquelles nous prenons souvent plaisir, nous autres gens de qualité, que nous sommes ici... Dans quelques instants, sans doute, vous verrez apparaître nos laquais, avec nos équipages... ils vous payeront notre dépense... Un gentilhomme de nos amis les suivra de près... Gardez-vous de lui dire, car vous me feriez perdre un pari de mille louis, le chemin que nous avons pris...
L'aubergiste haussa les épaules :
— Monsieur le lieutenant de la maréchaussée déjeune précisément aujourd'hui à Gadouls, à deux lieues de chez nous... je l'ai envoyé prévenir... C'est à lui que vous conterez votre histoire, s'il vous plaît...
Et il se retira, ayant fermé, d'une clef énorme, introduite dans une vaste serrure, la porte massive du grenier.
Précaution bien vaine, s'il avait su h qui il avait affaire! Il y avait une fenêtre donnant sur la campagne. Pendant qu'on surveillait le devant de la maison, Jean-Baptiste et Hélène, pour qui une descente le long d'une gouttière n'était qu'un jeu, avec leurs talents de souples acrobates, s'évadaient prestement, et, bien avant l'arrivée du représentant de Tautorité, étaient loin déjà . Mais dans quel état fâcheux ! Obligés de se cacher, ignorant le pays, s'engageant dans une contrée qui devenait de plus en plus sauvage ! Un petit berger, faisant cuire des châtaignes sur un feu de branches mortes, s'enfuit, épouvanté, en apercevant l'Arlequin et la Colombine errants. La peur qu'ils lui inspirèrent eut ce bon côté de leur laisser les reliefs de son repas. Ils y firent honneur, et, après tout, comme ils n'avaient pas perdu leur gaité, ils ne se trouvèrent point si malheureux, puisqu'ils étaient ensemble et qu'ils s'aimaient : c'étaient d'excellentes conditions pour prendre leur misère en souriant.
Pourtant, l'éveil avait pu être donné par l'aubergiste, et ils n'étaient pas difficiles à recon-
naître. Il était prudent de négliger les chemins tracés. Ils escaladèrent gaillardement la montagne, se tenant enlacés, et, malgré les déboires du m^oment, formant de beaux projets d'avenir. Ainsi allaient-ils, joyeux, braves, épris plus que jamais Tun de l'autre, vers l'inconnu.
Une hutte abandonnée de bûcheron leur fournit un abri pour la nuit. Cette nuit-là était douce, il y avait des étoiles plein le ciel, la senteur des genêts parfumait l'air; ils avaient pour eux leur triomphante jeunesse. Il ne songeaient pas à se plaindre.
Dans le frissonnement délicieux de l'aube, ils reprirent leur route, grisés d'air vif. De quoi se fussent-ils préoccupés? Le sort clément leur avait fait trouver, dans la cabane, quelques rustiques provisions. Une source voisine les avait désaltérés et avait offert à Colombine le luxe d'un mouvant miroir, pour rajuster sa lourde chevelure... Sur l'autre versant de la montagne devait bien se jucher quelque village : ils y donneraient une représentation, qui serait le commencement de leur fortune nouvelle. Et ils allaient, se moquant de tout, en se répétant qu'ils s'adoraient.
Ce fut encore pour eux une journée char-
mante. Mais, vers le soir, le temps changea brusquement, un orage menaça, puis éclata, furieux, et ce fut un déluge. Oh! ]a pauvre jupe légère de Colombine; oh! l'habit fragilement diapré d'Arlequin! Ils essayaient de ne pas s'alarmer, mais l'eau ruisselait sur leurs frêles costumes, et ils grelottaient. Dans l'obscurité venue, ils ne savaient plus où ils étaient, et une implacal)le pluie les aveuglait.
— J'ai froid, dit Hélène.
— Réchauffe-toi sur mon cœur, ma mie, fit Jean-Baptiste.
Mais ce qui lui restait de bonne humeur, malgré la tourmente, sonnait creux. Certes, Hélène était vaillante, mais elle était à bout de forces^ et le moment vint vite où Jean-Baptiste, inquiet sérieusement, se désespéra de ne rien pouvoir pour la secourir. Ils s'étaient arrêtés, tous deux, au pied d'un rocher, en détresse, quand le son d'une cloche parvint à leurs oreilles. Elle tintait, rapidement, comme un appel d'espoir.
— Cette cloche, dit judicieusement Jean-Baptiste, ne sonne pas toute seule... Nous ne sommes donc pas très éloignés d'êtres humains, et ce désert, tout désert qu'il soit, est habité quelque part...
Sous la rafale, ils se dirigèrent du côté où elle retentissait. Encore lointaines, des lumières leur apparurent, et ils. reprirent courage. Une sorte déroute était frayée, maintenant, d'ailleurs, conduisant à un massif édifice que leur faisait entrevoir, par instants, la lueur des éclairs. La grosse voix de la cloche leur parut, dans leur épuisement, l'harmonie la plus délicieuse du monde.
Ils s'approchèrent, et, bientôt, ils se trouvèrent près d'une porte gothique, au seuil d'une grande tour carrée, au milieu de vastes bâtiments.
Jean-Baptiste, soutenant Hélène, anéantie de fatigue, appela à l'aide. Derrière la porte, il entendit des pas, puis un cliquetis de clefs, et riiuis s'entrebâilla. Un moine, en robe noire, avec une croix bleue sur la poitrine, se montra, portant une lanterne à la main, qu'il faillit lâcher de surprise, à la vue du lamentable et comique accoutrement des voyageurs. Il se remit, cependant, et murmura la formule consacrée :
— Soyez les bienvenus dans la maison du Seigneur !
Mais, laissant là un instant ses hôtes, il courut
avertir d'autres religieux, qui survinrent, ne paraissant guère moins stupéfaits que lui, devant l'Arlequin et la Colombine transis, et faisant cercle autour d'eux.
— Ma foi, mes bûns Pères, dit Jean-Baptiste, ce n'est guère pour notre plaisir, je vous assure, que nous sommes ainsi vêtus...
Les moines sourirent, et ils les introduisirent dans une salle où flambait un grand feu, dont la flamme éclaira la bizarrerie de leurs bardes trempées, décolorées par Teau.
Les amoureux, par bonheur, étaient arrivés à Tabbaye d'Aubrac, vieille maison hospitalière, oITrant quelque réconfort aux égarés de la montagne, assurant un refuge passager aux pauvres, oiganisée, depuis bien des années, pour l'exercice de la charité immédiate, et la cloche qui les avait guidés, c'était la « cloche des Perdus n. Mais si on avait vu déjà bien des loqueteux, on n'en avait jamais reçu d'aussi curieusement affublés. Ranimés par la chaleur, ils retrouvèrent vite leur gaîté, qui s'épanouit quand on leur eut apporté de vieux frocs pour se couvrir plus pratiquement, et qu'on leur eut servi un repas dont ils avaient grand besoin. Hélène, malgré les récentes épreuves, trouvait le moyen d'être
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charmante en moinillon. Mais la règle du monastère exigeait qu'on séparât, pour les heures de repos, les conjoints les plus réguliers eux-mêmes. Pour retarder ce moment fâcheux, Jean-Baptiste, en possession de toute sa verve, conta aux solitaires d'Aubrac mille histoires plaisantes, qui les retinrent longtemps.
Le lendemain, on pourvut un peu à leur état de dénuement, on leur donna quelques indications sur les chemins à prendre, et les frocs qu'on leur avait abandonnés furent transformés en manteaux, dans lesquels ils se drapèrent, vaille que vaille, pour dissimuler la misère de leurs costumes déchirés, et fripés. Leur accoutrement demeurait singulier.
Ils allaient devant eux, héros d'un autre roman comique, quand ils firent la rencontre d'un garde-chasse, qui les arrêta un peu rudement, au passage, leur demandant de quel droit ils pénétraient sur les terres de son maître. La rencontre tourna au mieux, cependant. Le seigneur de Cabanolles mariait sa fille, et il y avait nombreuse compaguie en son château. Les talents de gens aussi féconds en imaginations divertissantes seraient les bien venus : c'était la Providence qui les envoyait pour contribuer à
la variété des fêtes. Hélène et Jean-Baptiste furent, en effet, bien reçus; on les habilla de neuf, ce qui n'était pas superflu, on les logea dans une excellente chambre, on les nourrit copieusement, et, en échange de ces bons procédés, ils amusèrent dix jours durant les hobereaux réunis, fertiles en tours, jongleries et acrobaties. Jean-Baptiste, à propos de quelque menu accident, eut même l'occasion de prouver qu'il était expert en chirurgie. M. de Cabanolles, bonhomme tout rond, se pâmait d'aise, déclarait n'avoir jamais vu des gens aussi plaisants et ne se pouvait plus passer d'eux. Au bout des dix jours, il leur proposa de les garder au château. L'offre était tentante, mais Arlequin et Colombine s'allaient-ils embourgeoiser ainsi? Ils avaient le goût et le génie de l'aventure, et leur liberté leur était plus précieuse que le gîte le mieux assuré.
Un peu mieux pourvus, toutefois, qu'à leur arrivée, possesseurs d'un mulet qui porte leur léger bagage, ils vont à travers les bourgs des Gévennes. Jean-Baptiste est redevenu opérateur, Hélène danse ; tous deux composent un spectacle selon les goûts de leur public. Quelques mois se passent ainsi; puis, un jour, à
Privas, ils aperçoivent une baraque qu'ils connaissent bien : c'est celle des Masgomieri. Ils ressentent quelque émotion; ils y pénètrent timidement, inquiets de l'accueil qui leur sera réservé : le père Masgomieri tourne la tête vers eux, croit défaillir, tant il éprouve de joie, ouvre ses bras aux fugitifs, sans un reproche, et leur dit simplement :
— Il y a si longtemps que je vous attendais! Puis la vie reprend, en commun, avec des hauts et des bas. Un enfant vient au jeune couple, qu'on baptise Laurent, et. Tannée d'après, un autre, une petite fille, qu'on appelle Marguerite- Antoinette. C'est le 26^ février 1786, et la troupe se trouve, par hasard, à Agde, « les parents, dit Tacte de baptême qui estropie un peu le nom des Masgomieri, passant ici pour leur commerce ».
C'est la future M°^' Saqui. On lui donne, comme parrain et marraine de rencontre, qui, en effet, ne se soucieront plus beaucoup de leur lilleule, Antoine Dufour, probablement marchand forain, et Marguerite Vallette, épouse de Guillaume Ferrand, le patron de l'auberge où la fillette est venue au monde.
Les souvenirs d'enfance de M^e Saqui. — L'illustre M. Nicolet. — Un directeur économe. — Premiers débuts. — Grande bataille avec une chèvre déguisée en biche. — Navarin-le-fameux. — Un accident. — Exode de la famille Lalanne. — La tête de la princesse de Lamballe.
En 1852, vieille femme déjà (mais le sort lui réservait des aventures encore) M°^'' Saqui essayait de conter ses souvenirs, un peu brouillés — et elle confondait étrangement les dates, en effet — à un rédacteur de cet éphémère Eclair que dirigeait Villedeuil et oii débutèrent les Goncourt. Ils ont tracé de cet interviewer du temps, qui s'appelait Vinet, un amusant portrait en raccourci. C'était un petit homme, jaune
de poil, à l'œil saillant de « jettatore ». De fait, il passait pour porter malheur, et Murger, qui l'avait connu au Corsaire^ a conté plaisamment qu'il était déplorable de le rencontrer quand on courait à quelque bonne fortune : il survenait toujours, au dernier moment, quelque obstacle au rendez-vous. Vinet, qui termina sa carrière à y Univers, était confit en dévotion et gardait volontiers un air compassé. Au milieu d'une rédaction jeune, fougueuse, libre d'allures, Aurélien SchoU, arrivant, fringant, de Bordeaux, Roger de Beauvoir, pétillant, Gaiffe, qui devait être le dernier survivant de cette génération, Théodore de Banville, délicieusement pradoxal, Louis Enault, d'une élégance ^un peu précieuse, Alphonse Karr, narquois, Yinet « semblait un saint égaré dans une bande de malfaiteurs » ; mais, sous ses apparences de dévot sans cesse offusqué, il n'en avait pas moins le mot plus libre que les autres.
Ce jettatore porta malheur au journal, car cette feuille légère, tout anodine qu'elle paraisse aujourd'hui, ne tarda pas à être supprimée, et, du coup, il ne put interroger M""' Saqui que bien peu de temps. Elle n'avait guère évoqué pour lui que son enfance.
Elle se rappelait son arrivée à Paris. C'était alors une petite personne de cinq ans, éJevée jusque-là, en Béarn, clans le pays de son père, et qui, recommandée successivemenl aux conducteurs, aux maîtres de poste, aux postillons, avait fait toute seule ce long voyage. La diligence débarquait alors rue Saint-Martin. C'est là que Tatlendaient, non sans un peu d'inquiétude, son père et sa mère, Parisiens depuis quelque temps. Après bien des caravanes, ils faisaient désormais partie de la troupe des « grands Danseurs du roi », dirigée par l'ingénieux et célèbre M. Nicolet. Jean-Baptiste Lalanne, à présent virtuose de la danse de corde, était devenu a Navarin-le-fameux », et il comptait parmi les meilleurs sujets de la compagnie. Il avait assez de réputation pour avoir été choisi, un jour, par le comte d'Artois — le futur Charles X — pour lui donner des leçons, quand le frère du roi eut la fantaisie de s'exercer sur la corde, travail d'équilibre qui devait être une excellente préparation pour un homme pouvant être appelé au métier de souverain. Il ne se souvint pas assez de ces leçons-là quand il le pratiqua.
L'enfant, un peu éblouie par le mouvement de la grande ville, mais ayant, surtout, fort
Charles-Philipi'e de France, ComU.' d'Artois. (D'après le tableau alti-iLué à M™e Vigée-Lebuux.)
envie de dormir, fut, après une course qui lui sembla interminable, conduite au logis paternel, rue Mazarine. Elle y retrouva son frère Laurent, à qui on inculquait déjà les premières notions de Tart cultivé avec honneur dans la famille. Le lendemain, la petite était encore au lit quand un vieil homme, grand et sec, entra dans sa chambre. Une longue lévite bleue lui battait les talons, laissant entrevoir des bas blancs, ou qui Tavaient été, dans de gros souliers à boucle. Sa perruque, mal poudrée, ayant fait un long usage, se terminait par une petite queue, dite « en salsifis », que le continuel mouvement de son cou et de ses épaules agitait bizarrement. Sous son chapeau à larges bords, qu'il ne quittait guère, on n'apercevait d'abord que son nez, de vastes proportions, et qui s'avançait audacieusement. Ses yeux, habituellement mi-clos, s'ouvraient tout à coup, par instants, comme pour lancer un peu de flamme, puis ses paupières se refermaient presque entièrement. Il s'appuyait sur une canne à bec de corne de buffle, raccommodée en plusieurs endroits. Ce personnage original n'était autre que l'illustre M. Nicolet lui-même, traînant avec soi un glorieux passé d'amuseur public. Et de quelles
façons ne s'était-il pas employé à satisfaire la foule depuis les temps lointains oii, dans la baraque où s'agitaient les marionnettes paternelles, il avait entrepris cette tâche difficile, depuis l'époque où le singe savant, célèbre par les couplets de Bouftlers, et qui imitait l'acteur Mole, avait fait courir tout Paris ! Quel genre de divertissement, fait pour piquer la curiosité, n'avait-il pas imaginé, naguère, à la Foire Saint- Laurent, oii, en dépit dès ordonnances, il avait peu à peu élargi son spectacle? Connaissant ses Parisiens, il avait su, quand il l'avait fallu, paraître quelque peu frondeur de l'autorité, tout en restant en assez bons termes avec elle, car c'était un fort habile homme, et énergique, au demeurant. Il avait bien prouvé sa volonté en construisant son théâtre du boulevard du Temple, malgré mille empêchements, et en le faisant prospérer, en dépit de toutes les persécutions des théâtres privilégiés, en obtenant, contre vent et marée, la protection du roi luimême, en tournant adroitement les défenses administratives pour ajouter aux tours des danseurs et des sauteurs des comédies que composaient Beau/oir et Taconnet, le légendaire Taconnet, ne trouvant son inspiration que dans
le vin, et qui, lorsqu'il voulait exprimer le dernier degré de son dédain pour quelqu'un, disait : (( Je le méprise comme un verre d'eau. »
Quelles luttes n'avait-il pas soutenues avec une verve combative toujours prête! A présent, c'était un directeur important, appointant trente acteurs et acrobates, ayant un orchestre de vingt musiciens. La chronique du temps assure qu'il était d'ailleurs fort expert, avec ses habitudes d'économie, à rattraper en amendes ces appointements qu'il accordait généreusement sur le papier. Tout lui était prétexte à amendes, et il s'entendait môme assez joliment à en provoquer les occasions. C'est lui qui, entamant une partie de" dames avec un de ses pensionnaires, peu de temps avant le commencement d'une répétition, s'arrange de façon à la prolonger, avec d'abondantes plaisanteries, gagne et empoche l'enjeu. Puis il regarde sa montre et fronce les sourcils ; l'heure de la répétition est passée de quelques minutes. En ce qui concerne le service, M. Nicolet ne badine pas : le comédien, qui, déjà, vient de perdre, sera inflexiblement mis à l'amende. C'est lui qui, pendant qu'un artiste est en scène, monte dans sa loge et y allume une chandelle qui, selon les règlements, doit
être éteinte. Négligence grave, et qui doit être punie par une retenue sur les appointements l C'est ce que M. Nicolet appelait de la bonne administration. Par contre, il était généreux en compliments, et, connaissant bien l'âme des gens de théâtre, il flattait volontiers leur vanité^ ce qui ne lui coûtait rien.
On était aux débuts de la Révolution, et M. Nicolet, qui avait dû jadis user de tant d'artifices pour ménager la susceptibilité des grandes scènes dont il était tributaire, commençait à jouir d'une pleine liberté. L'âge n'avait pas tempéré ses ardeurs d'imprésario et il avait encore de vastes projets. Peut-être songeait-il déjà, la faveur royale ayant cessé d'être la recommandation suprême, à débaptiser son théâtre, comme il le fit plus tard en lui donnant ce nom, s'accommodant avec tous les régimes, de Théâtre de la Gaité.
M. Nicolet avait coutume de rendre de petites visites à ses artistes, le matin, familièrement, allant, au hasard de ses promenades, chez Fun ou chez l'autre, faisant la critique de la représentation de la veille, essayant, en dehors de la solennité du cabinet directorial, ses idées, ou en cherchant dans ses conversations avec les ac-
teurs. C'est ainsi qu'il était entré chez Xavarinle-Fameux.
— Nous aurons ce soir du beau monde, mon cher, lui dit-il. Il s'agit de se frictionner les vertèbres avec de la graisse de couleuvre.
C'était une de ses plaisanteries habituelles avec les acrobates qui, dans son spectacle, continuaient à tenir une place importante, de même qu'il avait conservé la tradition de la parade. Navarin-le-Fameux, à ce moment, sur les instigations, de son directeur, avait compliqué de volontaires difficultés la danse de corde, et son triomphe était le grand saut périlleux au-dessus <(■ de la planche de feu ».
M. i\icolet aperçut la petite Marguerite, qui se réveillait au bruit de Fentretien. Il se pencha vers elle.
— Tadieu ! la belle petite pomme d'api I Mes compliments. Navarin.
Mais M. Nicolet s'attardait rarement à faire du sentiment. Il regarda de nouveau l'enfant avec attention.
- — Tu l'amèneras aujourd'hui au théâtre, dit-il au danseur.
— Si vous le voulez, mais pourquoi?
— J'ai un rôle pour elle.
— Pour elle?... Mais elle arrive de la campagne, elle ne sait rien, et elle ne parle encore que le patois béarnais.
— Peu importe. Il ne s'agit que de rire, de pleurer et de crier deux fois : « Maman ! »
Voilà comment Marguerite Lalanne, le lendemain de son arrivée, fut engagée au théâtre de M. Nicolet pour jouer Benoni, l'enfant de Geneviève de Brabant, dans une pièce consacrée à celte ^héroïne infortunée.
Huit jours plus lard, car les choses ne traînaient pas, avec M. Nicolet, elle faisait ses débuts sur les planches. Ce ne furent pas, d'ailleurs, des débuts heureux, sans qu'il y eût là, pourtant, de sa faute. Il y a une biche, de toute nécessité, dans Geneviève de Brabant. Le rôle de la biche était confié, pour plus de commodité, à une chèvre, qui s'était docilement comportée pendant les répétitions. Mais, aux lumières, elle prit peur; elle eut, devant le grand public, une nervosité d'artiste qui se traduisit d'une façon regrettable. Elle échappa à Fenfant, qui essaya de la retenir, mais qui ne fut pas la plus forte, et qui tomba de tout son long sur la scène, tandis que la chèvre s'abiaiait dans le trou du souffleur.
Cette mésaventure n'en avait pas moins inspiré à la fillette le goût du théâtre. Elle ligura dans les apothéoses, costumée en amour; elle remplit tous les rôles d'enfant; elle fut une des fleurs animées dans la reprise du Temple de l'Hymen. Mais une âme d'artiste s'éveillait en elle et, bien qu'elle ne fût encore que haute comme la main, elle rêvait déjà de mériter des applaudissements qui lui fussent personnels.
Dans le logis de la rue Mazarine, son frère Laurent, tout fier de sa jeune science, fut son premier maître, lui apprenant les exercices d'assouplissement élémentaires, lui enseignant à se courber, à se tordre les reins, à ébaucher de menus tours d'adresse. Sa vocation se dessinait, évidente ; ?savarin entreprit méthodiquement son éducation, charmé, en son orgueil paternel, des dispositions qu'il trouvait à son élève : au bout de peu de temps, Marguerite avait sa petite place sur le programme, sous le nom de la « Petite Basquaise », que lui avait imposé M. Nicolet.
Soirée solennelle î Habillée en mignonne bergère, toute pomponnée, toute pavoisée de rubans, Marguerite s'avança sur la scène, en compagnie de son père, et tous deux saluèrent gravement
le public. On apporta à Navarin, sur un plateau» une pièce de deux sols qu'il plaça entre ses dents, puis il mit sa fille dans le creux de sa main et il l'éleva à la hauteur de ses épaules. Marguerite se pencha en arrière, se courba lentement en demi-cercle, et sa bouche alla prendre la pièce dans celle de Navarin. Et cela était fait avec tant de grâce et de sûreté que la foule^ bien qu'habituée, assurément, à de plus grands prodiges, mais touchée par l'extrême jeunesse de la débutante, lui accorda de sympathiques suffrages. M"^^ Nicole t, qui, jadis, avait joué Jeanne d'Arc dans le Siège cr Orléans, l'embrassa quand elle fut rentrée dans la coulisse et lui prédit un bel avenir. M. Nicolet promit une gratification qui resta toujours à l'état de promesse; il est vrai qu'il en parlait parfois, en grossissant le chiffre, mais en remettant toujours la réalisation. Du moins il s'y entendait en vaillance, et il avait reconnu l'enfant pour être de la race de ceux qui portent en eux la généreuse folie de la tentation du péril. Elle l'avait, en effet, quand,, aux répétitions, elle cherchait à imiter les prouesses des équilibristes, des « tourneurs », des acrobates qui, pendant les entr'actes, donnaient raison à la vieille devise de la maison ;
•a De plus fort en plus fort. » x\près avoir commencé à la former au métier, une sorte de timidité s'était emparée, en ce qui concernait sa fille, de Jean-Baptiste Lalanne, et, tandis qu'il avait pour lui-même toutes les audaces, il lui arrivait d'hésiter à la faire» travailler ». Alors la petite, dépitée, se réfugiait auprès de Desvoyes qui, dans un costume de jockey, dansait, avec une extraordinaire vivacité, Y « anglaise » sur la corde. Desvoyes avait pris Marguerite en amitié et se faisait volontiers son professeur.
Un an se passa dans ces tâtonnements, dans ces ébauches de présentation au public. Mais la Révolution suivrait son cours; elle avait pour etTet, en ce qui regardait les théâtres, de supprimer les dernières restrictions de leur liberté, de les affranchir de leurs anciennes divisions de genres et de spécialités. Avec ce sens de l'opportunité qu'il avait toujours eu, ^I. Nicolet se sentait maintenant, tout vieux qu'il fût, une âme de patriote. Des à-propos de circonstance prirent peu à peu la place des intermèdes acrobatiques. M. Nicolet congédia la plupart de ses faiseurs de tours. INe s'avisa-t-il pas, lui qui, naguère, avait souffert de la tyrannie des comédiens-français, jaloux de leurs privilèges et de leur droit
de contrôle sur les petits théâtres, de représenter sur sa scène le répertoire de Molière! Le paillasse Becquet, personnage important, et qui., avait vieilli, sans rien perdre de sa verve, sous la blouse à carreaux, les commentait, à la porte il est vrai, avec des lazzis imprévus.
Un accident était arrivé, un soir, à Navarinle-fameux : voulant se surpasser et mettant sa coquetterie à lutter, par la grâce et T audace de son jeu, contre ces étranges et, pour lui, déroutantes innovations de Fimpresario, il était tombé et il s'était cassé la jambe droite dans sa chute. M. Nicolet, trop avisé en affaires pour n'être pas ingrat, profita du malheur qui frappait son pensionnaire pour résilier avec désinvolture son engagement. Au demeurant, Jéan-Baptiste se rétablit difficilement, et il n'était que trop certain que la danse lui serait désormais impossible. La famille Lalanne, après quelques années de prospérité, retombait brusquement dans la misère. Adieu les succès devant une salle de vrais connaisseurs, et les joies d'artiste ayant cherché, pour en triompher, les plus subtiles difficultés! Adieu le beau surnom de Navarinle-fameux, évoquant des heures de gloire! L'heure politique était mauvaise, d'ailleurs, au
La Princesse de Lamballe.
(D'après Grévedon.)
milieu des foudroyanls événements qui se déroulaient, pour les représentants d'un art qui, sans concessions, gardait sa pureté classique. Jean- Baptiste, le cœur serré, prit le parti de quitter Paris et de recommencer sa première existence de chirurgien populaire. Il vendit son mobilier de la rue Mazarine; Hélène, de son côté, se défit, pour peu de chose, en raison de la dureté des temps, des quelques bijoux qu'elle possédait, et on acheta une petite patache à deux roues qui devait servir, avec un aménagement de quelques toiles de couleurs vives, pour les opérations en plein vent.
La famille se mit en route, de nouveau, pour l'aventure, le 3 septembre 1792. A midi, l'humble voiture traversait la rue Saint-Antoine, quand elle fut arrêtée par un grand mouvement de foule. Une bande d'hommes furieux débouchait de la rue des Ballets, dans une frénésie farouche. L'un d'eux, au bout d'une pique, portait une tête sanglante dont les cheveux pendaient en mèches coagulées; un autre, un grand charbonnier, arborait, comme un autre trophée, au bout d'un bâton, un lambeau de chemise. Quelques instants auparavant, celle qui avait été la charmante princesse de Lamballe venait d'être
massacrée devant, la prison de la Force, dans les circonstances horribles qae Ton sait...
Dans sa vieillesse, dernier témoin d'une des phases de ce drame, M™'' Saqui fut parfois priée de conter ce souvenir affreux de son enfance. Avec son habituelle imprécision, elle dénaturait quelques parties du tragique événement, elle mêlait à ce qu'elle avait vu en etïet un peu de toutes les légendes, et ses récits, amplifiés par son imagination de femme de théâtre, ne méritaient plus beaucoup de créance. Elle reprenait les faits monstrueux à leur début, auquel elle n avait pas assisté; elle prêtait à la malheureuse princesse, qui n'avait pu pousser que des cris d'épouvante quand on s'était rué sur elle à coups de sabre, des paroles apprêtées et solennelles : « Venez, tigres, assassinez-moi! » Elle dépeignait aussi la consternation de son père comme s'il lui eût été possible de reconnaître immédiatement, en cette tête mutilée, des traits illustres. Quelques détails seulement gardaient, à travers toutes ces déformations, une saveur de vérité : le silence de la foule, bouleversée au point que personne ne proférait même un mot de pitié, devant le passage des massacreurs, et, derrière eux, courant, alTolé, essavant vaine-
ment de les arrêter, un officier municipal agitant sa ceinture tricolore déployée...
Ce fut en ce jour de fureur populaire, sous l'impression angoissée de ce spectacle inouï, que la famille Lalanne franchit la barrière, et, une fois de plus, se lança dans Tinconnu,
La dentelière de Charlotte Corday. — Les caravanes de Jean- Baptiste. — Une vocation. — M^i*^ Ninette et la petite Malaga. — Une troupe d'artistes. — Un persécuteur. — Périodes de misère. — Singulières lettres d'amour. — Le fils du bourreau. — Le mariage d'une danseuse. — Le soulier de satin. — Un tribut à la gendarmerie. — Départ pour Paris.
On retrouve Jean-Baptiste installé à Caen, après avoir erré un peu partout. Il jouit d'une espèce de petite réputation médicale, pour des cures où le hasard a dû entrer pour beaucoup. La roulotte est même remisée pour un moment. Un troisième enfant, Baptiste, est né, et on a pris un petit logis, rue de Jaule, à côté de la boutique d'une marchande de dentelles. M"' Cornu, chez
Charlotte Corday.
laquelle on a mis Marguerite en apprentissage. Depuis son accident, celui qui fut Navarin-lefameux est hanté de rêves bourgeois, il éloigne ses enfants d'une carrière qui, en fin de compte, lui a été ingrate, et il souhaite pour les siens un avenir plus tranquille. Une cliente de la boutique de M"^ Cornu est une vieille dame, M"^' de Bretteville, qui vient lui acheter des bonnets, pour lesquels elle est très difficile et un peu maniaque. Elle est parfois accompagnée d'une grande jeune fille, dont les cheveux bruns descendent en boucles sur la nuque, au nez un peu long, aux yeux d'un bleu pâle, à la voix harmonieusement timbrée; c'est Marie-Anne-Charlotte de Corday. En juillet 1793, M"'' Cornu pousse, un soir, un grand cri de surprise, dont devait se souvenir la petite ouvrière : des nouvelles viennent d'arriver de Paris; cette jeune fille, si douce, qu'on n'avait pas vue à Caen depuis trois jours, vient d'assassiner Marat! On imagine si M^'' Cornu, cependant que l'on tirera l'aiguille, aura pour longtemps, après cet événement extraordinaire, des anecdotes à conter! C'est ainsi que la future M""^ Saqui devait avoir été mêlée — de très loin — à de grands épisodes de la Révolution.
Mais Jean-Baptiste, chirurgien empirique, a-til commis quelque erreur, qui ruine subitement son crédit, ou quelque autre charlatan lui succède-t-il dans la faveur publique? Toujours est-il que la prolongation de son séjour à Caen devient difficile. On attelle de nouveau la petite voiture, et Ton se dirige vers Tours, qui est alors le grand rendez-vous des forains. On y retrouve un vieil ami que les enfants appellent bientôt familièrement l'oncle Barrant. Barrant dirige une troupe d'acrobates que, pour se mettre à la hauteur des circonstances, il affuble de rubans tricolores et qu'il a ingénument appelés les « Sauteurs patriotes ». Jean-Baptiste s'installe à côté de la baraque de Barrant, et, bien qu'avec moins de gaîté qu'autrefois, arrache gaillardement des dents. A se retrouver au milieu de danseurs, quelques regrets lui viennent assurément au cœur, et il a, lui à qui toutes les hardiesses étaient familières, le sentiment de sa déchéance.
Pendant qu'il opère et que Laurent, son frère aîné, exécute sur le tambour de savants roulements, la petite Marguerite se glisse curieusement dans le cirque du citoyen Barraut. Elle retrouve là les émotions qu'elle a déjà savourées
chez M. Mcolet; et, surtout, elle envie une enfant de son âge, Françoise Bénéfant, qui sera, plus tard, la célèbre Malaga. Françoise est déjà une artiste et elle est traitée comme telle. Elle ligure sur le programme, elle sait son iaiportance. Marguerite ne songe qu'à Fi miter, elle se lie avec elle; elle lui fait part de ses désirs, et. avec la complicité du pitre de Barrant, homme de confiance et domestique dans l'intimité, répondant au nom bizarre de Sacajou, Françoise, après sa répétition, initie son amicaux principes de la danse de corde. Marguerite se trouve là tout naturellement dans son élément. La vocation, dont elle a aperçu les premières lueurs à Paris, se dessine : à la troisième leçon, dédaignant le « temps de corde », qui consiste à marcher simplement au pas, en avant et en arrière, elle se lance dans les « pas croisés ». Bientôt, elle aborde les « ronds de jambes », qui commencent à devenir de l'art.
L'oncle Barrant la surprenrl un matin, hoche la tête en connaisseur, approuve du gesle, applaudit. - . '
— Eh mais 1 dit-il gravement, il y a de l'étoffe... Ce n'est pas mal... pas mal du tout...
— Hélas 1 répond Marguerite, mon père et
ma mère ne consentiront jamais à me laisser continuer...
— Eh bien! reprend Barraul, on verrai...
Dans un grand mystère, il s'occupe lui-même d'une élève qui semble si pleine de promesses, et la fait travailler sans relâche. Un beau soir, il affiche les « débuts de M'^^ Ninette ». 11 lui a composé un joli costume, avec beaucoup de rubans tricolores, selon sa méthode. L'orchestre entonne l'air qui doit accompagner Marguerite : le cœur battant très fort, mais dominant son émotion, elle parait; Sacajou, la toque à la main, selon les rites, lui fait de ses mains un étrier; elle saute sur la corde, s'appuie un moment sur le dossier de la croisée de l'arrière, puis engage la partie. Ce sont d'abord des exercices de légèreté, en guise de préface; après quoi, ce sont les « coulées » du menuet et la révérence, en se cambi'ant hardiment. On applaudit: elle attaque la gavotte, le morceau de bravoure des danseuses; elle va si vite, elle saute avec tant d'impétuosité que l'orchestre est forcé de tripler son mouvement; elle improvise des variations étourdissantes : on l'acclame. Grisée d'enthousiasme, elle s'abandonne à sa frénésie et elle risque un saut périlleux. Que ne
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ferait-elle pas encore, dans cette espèce de délire, si le brave Barrant, inquiet de son excès d'audace, n'intervenait, ne la forçait à descendre! Les Lalanne étaient parmi les spectateurs : ils n'avaient pas tardé à reconnaître leur fille en la valeureuse acrobate, et ils étaient stupéfaits et ravis, emportés tout à coup hors de leurs préventions, ne songeant plus qu'à être fiers de la fillette. Une telle vocation ne se discutait plus : il n'y avait, désormais, qu'à l'encourager. Au fond, ils gardaient la passion de leur ancien métier, et, s'ils boudaient la corde, c'est qu'elle leur avait été infidèle, mais ils lui conservaient la vieille tendresse qu'ils avaient pour elle dans le sang.
M''" Ninettte lit fureur à Tours. Ses heureux débuts eurent un résultat singulier : ils réveillèrent chez M'"*" Lalanne le désir des applaudissements pour son propre compte. On décida, en famille, de constituer une troupe dont la mère et la fille seraient les étoiles et que dirigerait Jean-Baptiste, bon maître toujours, si sa claudication l'empêchait de travailler par lui-même. On engagea un jongleur se prétendant fertile en talents divers, Simono, un sauteur en force, qui s'appelait Yvorel, et un escamoteur et ventriloque
nommé RipailJe, qui devait, par surcroît, remplir les fonctions d' « aboyeur » à la porte de la baraque et, à ses heures de loisirs, faire la cuisine.
Pendant quatre ans, la compagnie parcourut la France en tous sens, avec des fortunes diverses. A l'usage, il y avait eu du déchet parmi les recrues de l'entreprise. Le sauteur en force était, en fait, un soldat réformé à la suite d'une blessure, et à demi impotent, au demeurant parfait ivrogne et entraînant Jean-Baptiste à boire. Sinono avait pris un peu trop d'ascendant sur la patronne; Ripaille était sans gaité et paresseux avec délices; Laurent, le frère aîné, disparaissait, de temps en temps, vagabondait, se livrait à d'inquiétantes fantaisies. D'ailleurs, en un temps où tout ce qui était jeune et valide était aux armées, il ne fallait pas être trop difficile sur la qualité des artistes. 11 n'y avait que Marguerite qui fit recette, et sauvât la bande en désarroi. Le ménage Lalanne, formé par un joli roman d'amour, se désunissait. Une fois, à Lyon, Jean-Baptiste, si vaillant, autrefois, s'étant grisé et ayant été ramassé par la police, sa femme, vraisemblablement à l'instigation de Simono, ne se hâta point de l'aller réclamer. Dénouement mélancolique, après des années d'aventures qui
n'avaient plus de grâce, de l'idylle d'antan î Hélène Masgomieri, la « Vierge noire » d'autrefois, s'était épaissie, elle n'avait plus que des vanités que savait exploiter un mauvais drôle, intéressé à lui faire sabir son joug. On était loin maintenant de la période héroïque des étapes sans souci, avec l'amour pour compagnon ! Ce n'étaient que disputes perpétuelles, que tiraillements, que batailles. Le pauvre Jean-Baptiste avait bien changé, et, se sentant trompé sans beaucoup de gêne, et trop faible, trop las pour sévir ou pourrompre, il noyait ses chagrins dans le vin. Il lui arrivait de faire des fugues, après lesquelles il rentrait dans un état misérable, honteux de lui-même, accablé.
Marguerite Lalanne avait atteint ses quinze ans, qui s'épanouissaient dans un milieu devenu assez triste. A Clermont-Ferrand, où l'on s'arrêta quelque temps, un certain Lamelle, secrétaire du district, s'avisa de s'éprendre d'elle. C'était un petit homme sournois, âgé déjà, d'aspect repoussant, sur lequel, malgré la situation qu'il occupait, couraient de mauvaises légendes. Pendant la Terreur, il n'avait pas songé, disaiton, qu'aux intérêts supérieurs de la République, et, ayant si,i toujours se bien renseigner et garder
des armes contre tous les partis, il avait, bien que parfaitement délesté, conservé ses fonctions pendant les périodes de réaction. Jusque-là, il n'avait guère pensé qu'à s'enrichir par tous les moyens : un sentiment nouveau entra dans son cœur quand il eut vu la jeune danseuse ; c'était quelque chose comme une passion furieuse. Ce vilain personnage suivait assidûment les représentations qu'elle donnait. Un soir, il Faborda, comme elle venait de sauter légèrement de la corde tendue pour rentrer dans les primitives coulisses. Il lui adressa de grossiers compliments qui n'eurent pas le don d'enchanter Marguerite. Econduit, il insista, et aiguillonné par le désir, croyant assurément faire une offre magnifique, il se proposa comme époux.
Il n'obtint comme réponse qu'un franc éclat de rire.
— Ma petite, dit-il, fort blessé... cet éclat de rire-là, tu me le payeras.
Quelques jours plus tard, Jean-Baptiste était mandé au bureau de Lamelle, qui examinait ses papiers, les déclarait irréguliers, et, imalement, de son autorité, fermait brutalement la baraque... C'était la misère complète, alors que les affaires étaient déjà peu prospères. Marguerite avait du
MEMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE o3
caractère : elle s'indigna, s'en fut trouver Laruclle, et, de sa petite main, le souffleta. La ville, en apprenant ce scandale, ne laissa pas de sourire, mais Lamelle se vengea bassement. Il transforma les pauvres saltimi)anques, à l'aide de rapports venimeux, en conspirateurs, chose facile en un temps où les conspirations embrassaient la moitié de la France. L'absurdité de Faccusation n'empêcha pas leur arrestation, si elle fut de courte durée, le procès étant impossible à soutenir. Mais le matériel de l'installation foraine avait été saisi, et Lamelle usait de mille artifices pour ne pas le restituer. La peur de nouvelles poursuites, tout injustifiées qu'elles fussent, fit détaler hâtivement la tribu qui ne tarda pas à se disperser. Simono, Yvorel et Ripaille tirèrent chacun de leur côté; la famille Lalanne se retrouva seule, découragée et incertaine. Marguerite, la soutenant courageusement tant bien que mal, en fut réduite à danser dans les cafés oii on voulait bien faccueillir, faisant la quête après ces exercices improvisés, souvent rabrouée. Ils paraissaient s'être bien évanouis, tous les rêves de gloire !
Mais à Valence, un peu de chance revient, on fait rencontre d'une troupe assez bien en
point, la troupe Holissaye, dont le directeur consent à élargir ses cadres en engageant Marguerite comme danseuse de corde et sa mère comme « utilité » dans les ballets qui, avec les jeux icariens, les tours de force et d'adresse, l'exhibition d'animaux dressés, forment le spectacle. Jean-Baptiste^ bien déchu, est commis à la garde des accessoires. Par un stratagème dont on n'a point cessé défaire usage, dans les provinces, Marguerite est baptisée, d'un nom qui se rapproche de celui d'un artiste célèbre d'alors, héros des fêtes de Tivoli; elle devient M'^® Forzioso : pour les gens qui n'y regardent point de trop près, elle passera pour une parente de l'illustre Forioso. C'est dans la troupe Houssaye qu'elle se peut perfectionner dans son art, délivrée de soucis immédiats, et qu'elle conquiert sa première réputation. Elle est devenue une belle jeune fille, svelte, élancée, avec je ne sais quoi d'énergique en toute sa personne, corrigé par un joli sourire. Les yeux d'un gris brun disent la résolution, sa bouche ne manque pas de grâce; tenez, qui, dans l'âge mur, se recourbera, déformera sa physionomie, n'est encore que puissant, comme pour mieux aspirer la vie ; le front est large, d'un dessin assez pur, et est cou-
MÉMOIRES DTNE DANSEUSE DE CORDE oo
ronné d\me audacieuse et triomphante crinière châtain foncé. Il y a en elle comme une frémissante ivresse de liberté, et le pied, petit et vigoureux, habitué aux « pointes » les plus hardies, le pied où sera son génie, semble toujours prêt à se détacher de la terre. Un demi-siècle plus tard, Théodore de Banville tracera d'elle un portrait qui, malgré la magie des mots, ne dissimulera pas la décrépitude, mais oii revivra ce caractère physique d'antan, avec la beauté de Fœil, a l'œil d'enfer, farouche,» vif, inlrépide, amoureux », ayant survécu à la ruine, adjurant, menaçant, s'exaltant dans le souvenir du triomphe.
Pour le moment, en sa jeune splendeur dans ses costumes à l'antique selon le goût du temps, elle inspire des passions auxquelles elle reste insensible. C'est à Mâcon, je crois, que la troupe Houssaye donnant des représentations dans une salle, dont le plafond, formant rotonde, était percé d'un œil-de-bœuf, elle avait la surprise de voir tomber chaque fois, au moment oîi elle terminait ses exercices, une lettre à ses pieds. Cette lettre, dont la formule variait à peine, élait conçue en termes respectueusement enflammés. Faut-il prêter beaucoup de crédit à cette anec-
docte ? Ce lyrique épistolier était, parait-il, le fils du bourreau.
De la troupe Houssaye, Marguerite, avec ce surnom sans modestie de la « divine Basquaise » avait passé au cirque Roussi, qui avait ses beaux jours sous le Consulat. Un des artistes, un écuyer, qui s'appelait fièrement Norestan, tenta de l'enlever, dans des conditions romanesques. Il employa même un peu la force, mais il en fut pour ses frais d'imagination mélodramatique : il avait affaire à une héroïne capable d'une redoutable défense, et, abominablement cravaché, la figure balafrée, à demi aveuglé, il dut, après l'échec de son guet-apens, quitter piteusement la compagnie.
C'est à Epinal que s'éveilla le cœur de Marguerite. Ce soir-là, emportée par un généreux délire, elle avait eu la vraie lévélation de son talent. Elle n'avait pas dansé seulement, elle s'était transformée en sylphide, dans de frénétiques inspirations ; elle avait été emportée en un vertige, elle se voulait des ailes, elle ne touchait la corde, de ses pointes, que pour s'élever, comme dégagée de toutes lois physiques, jusqu'à d'extraordinaires hauteurs ; il avait fallu que l'orchestre s'arrêtât pour qu'elle reprît, con-
tact avec la terre. Elle était encore sous liaipression d'une sorte d'extase quand un jeune homme de belle mine vint, non sans quelque timidité', lui ofTrir des félicitations où il y avait Tadmi ration pour la femme, et l'émotion dun connaisseur. Il s'appelait Julien Saqui, il était lui-même acrobate (mais à quelle distance d'art de l'intrépide danseuse!) et il était le fils du directeur dune troupe rivale. Ses compliments furent agréés de bonne grâce : ils étaient bien tournés, ils n'avaient point de banalité; ils étaient de ceux qui devaient être soiisiblès à une virtuose de la corde telle que Tétait Marguerite. Elle y répondit gracieusement. Pour Julien Saqui, il avait reçu le coup de foudre. Son plan fut vite. fait : il s'agissait de l'attacher à la troupe Saqui, sous prétexte de la ravir à un€ entreprise concurrente, mais, en réalité, pour qu'il eût la joie de vivre auprès d'elle. 11 brusqua les choses, avec la décision qu'ont les gens très épris. Il persuada au père Saqui (qui portait, entre parenthèses, le bizarre prénom d'Hommebon) que l'occasion était unique d'établir la fortune de son établissement en appelante lui cette incomparable étoile, ce sujet unique, cette merveille! Homm^ebon Saqui con-
o8 MEMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE
sentit. Il consentit même, assez généreusement, à former une association avec les Lalanne, bien que, en dehors de Marguerite, la pauvre famille n'offrit plus un apport bien appréciable ; les instances de Julien avaient obtenu ce résultat, avec une délicatesse dont la jeune fille ne laissa point d'être touchée.
Tandis qu'on voyageait de compagnie, Julien avait toutes les prévenances, toutes les galanteries, mais s'il laissait deviner ses sentiments, il n'avait pas encore osé les exprimer.
Ce fut à Tours, pendant la foire des Barricades, à Tours oi^i Marguerite, enfant encore, avait débuté sur la corde, sous l'égide de la petite Malaga, que Julien s'enhardit enfin.
— Mademoiselle Marguerite, lui dit-il un soir après la représentation, si vous vouliez être bien bonne, vous écouteriez avec faveur ce que mon père viendra vous dire demain.
— Quoi donc?
— Oh, bien sûr, ce serait plus vite fait de TOUS l'expliquer moi-même... Mais, voyez-vous, je n'en aurai jamais le courage !
Il n'était pas difficile de comprendre. Marguerite baissa la tête.
— Essayez d'en avoir, fit-elle.
Et Julien en eut, subitement : il dit sa tendresse profonde, les rêves de bonheur qu'il avait formés, l'espoir unique dont il était possédé, la vaillance qui l'animait pour lui rendre la vie facile...
— Mais, hasarda Marguerite, je ne vous apporterai que |des charges, mon pauvre ami...
Quand on en est à ces objections, on n'est pas loin de s'entendre. Si l'union de ses parents avait été romanesque, le mariage de Marguerite Lalanne fut presque un mariage bourgeois. Quelques jours plus tard, — Julien hâta le plus qu'il put les démarches nécessaires, — il était célébré à Tours :
Du dixième jour du mois de fructidor^ l'an treize de la République^
Acte de mariage entre 31, Jean-Julien- Pierre Saqui, profession d artiste^ né à Ecuellé [Indre) ^ le 7 mai 1786, fils de Hommebon Saqui, pharmacien ambulant et directeur d'une troupe d'artistes, et de Rose Charigny, soii épouse,
Et demoiselle Marguerite-Antoinette Lalanne, profession d'artiste danseuse, né&iJaroisse de Saint- Sever [Hérault], le 26 /"eu n>?" 1786, fille naturelle de Jean- Baptiste Lalanne, marchand botaniste et artiste, et de Hélène Masgomieru
Au moment où le cortège allait entrer à Féglise, une vieille femme s'approcha de la jeune mariée. C'était une sorte de bohémienne qui lui tondit une petite pièce de monnaie ancienne.
— Si vous voulez être heureuse, ma petite, heureuse, toujours, lui dit-elle, mettez cela dans votre soulier...
Puis elle disparut, mystérieusement. Les amis du nouveau couple étaient tous gens qui s'étaient rencontrés, au hasard de leurs étapes, avec de ces étranges créatures, au visage basané, à demi-sorcières, gardant de leur pays d'origine de lointaines traditions. Tous, ils étaient plus ou moins superstitieux, en vrais fils de l'aventure, et personne ne s'étonna que Marguerite, gravement, quittât un instant son soulier de satin, sous le porche de Féglise, et y introduisit, au risque de boiter un peu, la menue monnaie.
Une scène plaisanle marqua la fin de la cérémonie. Pour se rendre à l'auberge oii devait avoir lieu le festin traditionnel, il fallait passer devant le poste de la gendarmerie. Premiers effets de la popularité! La rue était barricadée par les gendarmes, agitant leurs chapeaux, et criant:
— Vive la Mariée! Vive la divine Basquaise! Une vieille moustache, un maréchal des logis
chevronné, s'avança gaîment.
— On ne passe pas! dil-il.
— Si! fit M"^- Saqui, lorsqu'on acquitte le péage...
E[y aux applaudissements de la loule, elle embrassa le soldat.
Cette journée de fête fut, en sa fm, une journée de deuil. Ayant vraisemblablement célébré l'événement heureux par trop de libations, Jean- Baptiste Lalanne fut frappé d'une congestion et mourut dans la nuit... Marguerite, appelée en hâte, avait encore sa toilette de mariée. Une sorte d'instinct lui fit tàter son soulier blanc : la pièce de monnaie de la bohémienne s'en était échappée...
Ua tribu des Saqui, fort nombreuse, — il y avait quatre fils et deux filles ^ et une demi-douzaine de cousins, — avait d'abord bien accueilli Marguerite. Mais des jalousies commencèrent'à percer devant ses persistants succès. Dans cette famille oia tout le monde dansait et sautait, on
1. Eustache-François, marié à Gouda Boas, mort en 1840. — Casimir, marié à Augustine Pinson, laoï^en 1834. — Jean- Bapliste. — Rose-Henriette, morte en 1847. — Aline.
supportait mal rintérêt particulier qu'excitait la jeune femme, de plus en plus téméraire en ses exercices. Bien qu'elle fût défendue par Julien, des querelles éclatèrent, rendirent, au bout d'un an, la vie commune difficile. Au demeurant, sûre d'elle-même, Marguerite rêvait un plus vaste champ pour ses prouesses qu'une baraque foraine. On l'avait naguère affublée d'un sobriquet rappelant le nom de Forioso. Forioso faisait fureur à Paris, se hasardait, sur la corde tendue obliquement, à des ascensions qui paraissaient merveilleuses, était, au jardin de Tivoli, le lion du jour... Une femme, aussi audacieuse que lui, aussi amoureuse que lui du danger, ne pourrait-elle lui disputer ses lauriers ? Cette idée hantait M"^^ Saqui, lasse d'amuser des badauds de province... Un jour, par un coup de tête, elle écrivit au directeur de Tivoli, Daneux, une lettre où elle lui proposait un programme qu'ellemême, en ce moment, elle estimait irréalisable;'mais ne fallait-il pas forcer l'attention de l'imprésario? La réponse, à sa grande surprise, lui arriva poste pour poste. Séduit par ces promesses, toujours en quête d'attractions, se réservant, au reste, de voir par luimême ce qu'il y avait au fond de cette belle
assurance, Daneux lui disait simplement qu'il l'attendait...
C'était une sorte de gageure qu'avait faite M°^^ Saqui contre le possible... Eh bien! elle la tiendrait, coûte que coûte ! Ce qu'elle avait imprudemment promis d'accomplir, elle le tenterait 1 Des prodiges annoncés, par bravade, elle ne retirerait rien ; avec sa vie pour enjeu, s'il le fallait, elle irait jusqu'au bout de son défi !
Et c'est ainsi qu'un malin de printemps, ayant fait atteler à une carriole, par Julien, un peu inquiet, un peu troublé, un petit cheval savant, emprunté à la baraque familiale, M™® Saqui, le cœur gonflé d'anxieux espoirs, partit pour conquérir Paris, qu'elle devait, en etfet, éblouir et charmer...
Tivoli. — Le « temple des plaisirs ». — La Société nouvelle.
— Grimod de la Reynière. — Les feux d'artifices. — La fureur des jardins d'été, — L'heure charmante. — Spectacles innombrables. — Période de crise. — Résurrection.
— Les débuts. — Forioso. — Un mot choquant.
En Floréal an VI, on jouait, dans un des innombrables petits spectacles du Paris d'alors, une sorte de revue, dont la fragile action se passait à Tivoli'. Le compère, comme nous dirions aujourd'hui, était la sentinelle que l'on venait
1. Les plaisirs de Tivoli, scènes anacréontiques dédiées au beau sexe, par les citoyens Langle et Bernard, Bibl, nat., Y, th. 14.330.
de placer à la porte. Après avoir fait consciencieusement les cent pas pendant quelque temps, tandis qu'arrivaient jusqu'à lui les échos d'une enveloppante musique, le soldat n'y tenait plus, abandonnait son poste, et s'e'criait, dans le style emphatique du temps :
—La curiosité l'emporte !... Jem'écarteunmoment pour admirer la beauté de ce site enchanteur... Quel magnifique coup d'œil!... La charmante perspective !... C'est le temple de la gaité... Toutes les agréables descriptions qu'on fait de Tivoli ne pouvaient approcher de ce qu'on y voit...
Et il chantait :
Air : Quand je quittai notre village.
Oui, Vénus en quittant Gythère Plaça son temple à Tivoli, Et c'est ici le sanctuaire Que pour son fils elle a choisi...
Air du : Rondeau des Visitandines.
Vous que le chagrin presse, Venez à Tivoli.
Au sein de Tallégresse, On en trouve l'oubli.
Non, non, non, rien ne peut surpasser Tivoli.
Car l'asile des grâces Est un charmant séjour.
On y voit sur leurs traces Les plaisirs et l'amour...
Ces pauvres vers, assez ridicules à présent, disent, du moins, ce que fut pour les Parisiens ce jardin de Tivoli pendant le Directoire, ce qu'il devait être encore durant le Consulat et les premières années de l'Empire. Sa vogue fut prodigieuse,nous paraît incroyable, aujourd'hui . Après les rudes secousses de la Révolution, c'était là, tout d'abord, que s'était reconstituée la vie élégante dont, entre autres témoins, Grimod de la Reynière a bien dit les tâtonnements elles hésitations. Philosophe indulgent, cependant, il notait avec quelque ironie, en homme qui avait connu la société raffinée d'autrefois, les tares de ce monde nouveau, avide de plaisirs, à qui manquait l'habitude du luxe qu'il étalait, et il en suivait les transformations K
1. « On voit des femmes parées avec la plus somptueuse prodigalité qui n'ont même pas l'éducation des femmes de chambre de l'ancien régicne ; on rencontre des jeunes gens, d'une figure charmante, qui paraissent ignorer les premiers éléments de la décence et de la politesse. Leurs regards insolents, leurs manières gauches et brusques, leur ton soldatesque, leur conversation grotesque, tout dénote en eux des
On peut citer, en effet, Grimod de laReynière, cet amusant et original personnage, qui fut vraiment un dilettante dans toute Tacception du terme, et qui était resté un épicurien, même sous la Terreur (c'est lui qui, le 9 thermidor, journée où se produisirent cependant quelques événements assez notables, ne jetait sur son journal intime que cette observation : « La marée n'est pas arrivée aux Halles ! )))^ Grimod delaReynièrefut, au jour le jour, l'annaliste des fêtes de Tivoli. 11 avait narré Finauguration du Jardin établi entre les rues Saint-Lazare et de Clichy, sur les terrains de l'ancienne Folie- Boutin. Il avait connu naguère ce Boutin, trésorier de la Marine, qui s'était construit une sorte de paradis dans Paris et qui en faisait les honneurs à ses amis, se donnant plaisamment le surnom de « Yendredins », en raison du jour de ses réceptions. Boutin avait eu le malheur d'être guillotiné en l'an IL Ce souvenir ne pa-
échappés d'antichambre, qui n'ont encore changé c[ue d'habit. Le chapeau cloué sur la tête, les bottes aux jambes, même le soir, un gros bàtoa à la main, ils ressemblent assez à des toucheurs de bœufs. » Grimod de la Reynière, le Censeur dramatique .
2. Journal inédit de Grimod de la Reynière 'collection de M. Georges Vicaire).
raît pas avoir beaucoup troublé Grimod de la Reynière, mais ceux qui avaient survécu aux jours terribles de la Révolution avaient épuisé tout ce qui leur restait de sensibilité!
Depuis Fouverture de Tivoli, il s'était fait riîistorien de ses soirées, des divertissements offerts, des débuts, de toutes les innovations. Il fut le critique de Tivoli comme Geoffroy était le critique du Théâtre-Français. Il distribuait l'éloge ou le blâme aux entrepreneurs qui se succédèrent, de Gérard-Desrivières, ne croyant pas déroger en se faisant directeur, tout membre qu'il fût du Conseil des Cinq-Cents, et de Ruggieri à Daneux. Il ne se tirait pas un feu d'artifice qu'il ne le discutât, estimant qu'on abusait « des éternels arrosoirs, des serpenteaux croisés », ou déclarant que le u bouquet » avait été « fort maigre », et regrettant l'époque où Torré « donnait des feux qui étaient de véritables tragédies pyrotechniques ». Il n'y avait pas une modification au Jardin sur laquelle il ne donnât son avis. Le limonadier lui-même était son justiciable. « Celui qui tient le café à Tivoli, écrivait-il en 179S, est un véritable marchand de poisons : toutes ses liqueurs sont délétères, ses glaces fondues et sa bière absolument aigrie,
quoique vendue huit sous la bouteille. » On juge si les « débuts » étaient l'objet de sa sollicitude. 11 ne dédaignait pas de correspondre avec les acrobates et les aéronautes^ et c'est ainsi qu'il accepta de copieuses polémiques avec la citoyenne Labrosse, qui faisait de très hardies descentes en parachute, ou avec le citoyen Calais, inventeur malheureux de l'expérience du « Yol-à-tire-d'ailes », qui se laissa choir héroïquement, plutôt que de retarder un essai fort attendu. Ses jugements étaient importants pour Tivoli, car on sait quelle était, à cette époque, la fureur des jardins d'été: l'Elysée, les jardins d'Italie, l'hôtel de Biron, le jardin de Virginie, le bal champêtre de Luquet, la chaumière d'Ettinghausen, le Ranelagh, combien d'autres ! se disputaient la foule. Mais Tivoli, par son étendue et par ses merveilles, triompha longtemps. On avait gardé du Jardin-Boutin les accidents de terrain savamment ménagés, les séries de terrasses, les serres « oii le feu savamment disposé arrachait à la terre les fruits des Antilles, de la Chine et de l'Indoustan », les bosquets formés d'arbres rares, la petite rivière qui serpentait à travers les pelouses semées de rivières artiticielles. Des cascades avaient été disposées
qiiine fonctionnaient pas toujours parfaitement, d'ailleurs, mais qui, lorsqu'elles coulaient, étaient éclairées de feux ingénieusement disposés. Les illuminations étaient partout, au reste, et formaient Torgueil et la splendeur de Tivoli; on les variait sans cesse. Quatre rangs de chaises étaient placés de chaque côté d'une grande allée d'oii Ton dominait tout le décor, et 011 Ja foule se retrouvait pour le feu d'artifice, après qu'on avait pu errer par petits groupes a dans les dédales d'allées secondaires », ou après avoir traversé les ponts « à l'antique », dans les îlots de la rivière. Des « groupes de pâtres et de troupeaux promenés sur les coteaux » donnaient la note idyllique, de même que de petits temples, dont l'un était entouré de cyprès, donnaient la note poétique. Sous une vaste tente, un orchestre attendait les danseurs. Là, c'était un cirque ou un cabinet de physique, pour les curieux d'expériences d'optique, principalement ; ailleurs s'élevait un théâtre de fantocchini ou d'ombres chinoises, ou encore d'escamoteurs. Plus loin, un mât de cocagne ou un jeu de « bagues à la Panurge » et, juché §ur des rochers, un café champêtre. Les rêveurs ou les amoureux goûtaient fort un long
berceau de treillage, où la lumière était comme tamisée et où Ton marchait sous une>voûte de fleurs. Ainsi l'on pouvait trouver dans les sites multiples de Tivoli un certain mystère, ou, au contraire, se mêler à une fiévreuse animation. De larges espaces étaient réservés pour les grandes attractions exceptionnelles : ascensions, pantomimes militaires, danse de corde par les maîtres du genre, concerts symphoniques ^
L'heure charmante, à Tivoli, au dire des connaisseurs du temps, c'était, après l'immanquable feu d'artifice, dont nos aïeux étaient si friands et dont la pièce principale représentait généralement un sujet mythologique, lorsque la grosse foule s'était écoulée : les délicats s'attardaient sur une sorte d'esplanade, où l'éclairage s'était atténué, et, tandis qu'on éteignait peu à peu les feux, la promenade, entre gens de bonne compagnie, s'éternisait dans la douceur des nuits tièdes.
Que n'avait pas oftert Tivoli, depuis dix années, en fait de spectacles curieux! M"''' Tallien y avait d'abord présidé des « fêtes villageoises ». Le grimacier Thiémet avait amusé les badauds
1, Le prix d'entrée était de trois francs « compris l'impôt ».
avec les mille expressions de son visage * ; r c< incomparable » éléphant Baba avait, pendant de nombreux soirs, tiré avec sa trompe la ficelle qui faisait partir un coup de pistolet; au son de l'orchestre conduit par Je citoyen HuUin, un aérostat à air inflammable avait enlevé " une Yénus sur un char attelé de colombes » ; au fond d'une grotte mystérieusement disposée, le physicien Préjean avait étonné par ses tours de magie ; le chef-d'œuvre des pièces d'artifice de Lavarinière avait été la « Voiture magique » qui roulait, en s'embrasant, sur des sortes de rails; sur une scène^ménagée pour elles, Hurpy avait montré ses plaisantes marionnettes ; M. Mosment, M. et ]\r'' Garnerin avaient fait leurs ascensions « à ballon perdu » ; M™' Placide, veuve de l'acrobate fameux qu'on surnommait le « Petit Diable », avait, a avec ses élèves », risqué de surprenants tours d'adresse sur la coj'de tendue au-dessus du bassin; Dupuis, bien que vieilli, avait fait encore admirer « ses forces
1. Thiémet était aussi ventriloque. Un programme du 25 brumaire an Xlli, au Salon des Redoutes, annonce une scène à quatre voix, le Départ de Sicaise, où il fera entendre « un malade dans son lit, un ramoneur dans la cheminée, un tondeur de chiens dans un cabinet, un crieur de journaux dans la rue »...
d'Hercule » ; le travail de voltige de Godeau, dit « le Jeune Intrépide », avait eu son heure de gloire ; la pyrotechnie avait ébloui de nouveau le public avec « l'explosion du mont Alpha )) et « Tembrasement des rochers de Sisyphe à travers lesquels s'élançait en tourbillon le grand diable Astaroth». M, Olivier, autre physicien, avait ébloui les spectateurs par quantité d' « illusions » ; on s'élait pressé autour de la cai;e découverte d'oii parlait une voix invisible; on ne s'était lassé qu'au bout de longtemps du Soupe?' de Gargantua, colossale pièce mécanique qui absorbait des monceaux de victuailles; les concerts où brillait la harpiste Stéphanie Narvigile avaient charmé les dileltanti; une autre pièce mécanique, dite la « Double Salamandre », avait produit quelque sensation; enftn, les gloires militaires s'évoquaient bruyamment, soit par des pantomimes à grand spectacle, reproduisant de récents faits d'armes, soit par d'étranges combinaisons de tous les arts, comme l'indique ce programme : « A dix heures, concert d' « harmonie » dans lequel il sera exécuté la bataille d'Iéna, au bruit du Ciinon et de la fusillade, imité par la physique, un rayon de lumière traversant rapidement les
airs et allant frapper un nuage transparent qui s'enflammera et présentera en caractères de feu ces mots : « Vive l'Empereur! ))^
En diverses occasions, de grandes fêtes, offertes aux vainqueurs des premières campagnes impériales, avaient été données aussi à Tivoli.
Cependant, malgré un si long succès, il y eut une période de crise, en cet heureux Tivoli. Ce spectacle était tombé, par suite de la mort de son mari, entre les mains d'une femme, M""" Bouret, qui perdit la tête, se sentant écrasée par trop de responsabilités. Il y a, aux Archives de la Seine, un dossier mélancolique qui dit les inquiétudes, les embarras, puis les désespoirs de cette entrepreneuse de plaisirs publics. Sa dernière lettre est datée de la prison des Madelonnettes (14 mars 1806) où, de chute en chute, elle avait fini par échouer, et rien n'est singulier comme cette correspondance, écrite d'une prison, oii il n'est question que de fêtes et de divertissements, évoqués pour la justification d'une gestion malheureuse.
C'en était fait du fameux jardin, si un imprésario audacieux, Daneux, n'eût assumé sa di-