‹ Mémoires d'une danseuse de cordeChapitre 4 sur 22 · Collection du Journal de Paris · texte numérisé non relu

Collection du Journal de Paris

rection, avec la volonté de lui rendre sa vogue première.

Tandis qu'il remettait en état le décor, qu'il émondait les bosquets a avec un art se cachant sous les traits de la nature », qu'il faisait couler de Feau dans la rivière, depuis quelque temps à sec, qu'il consolidait les ruines artificielles qui ressemblaient un peu trop à de vraies ruines, qu'il construisait au bout de l'allée centrale un vaste portique, il engageait tous les artistes en renom, les écuyers Chollet et d'Aumont (qui, à ^' eux deux, au milieu des immanquables pièces d'artifice, représentaient les victoires impériales), l'équilibriste Longuemare, la danseuse M'^^ Delcourt, le chanteur Bianchi, le prestidigitateur Préjean; il conviait Garnerin à faire à Tivoli des expériences aérostatiques, en compagnie de sa fille adoptive, qui accomplissait de vertigineuses descentes en parachute; il instituait des joutes pour courir « le prix du Dragon » ; à l'aide de la pyrotechnie, de plus en plus en honneur, il évoquait Herculanum engloutie sous les laves du Vésuve; enfin, pour les exercices de danse de corde, il arrachait, à prix d'or, au théâtre de la Nouveauté, où elle faisait fureur, la troupe Forioso.

La troupe Forioso se composait de Pierre, l'aîné, surnommé « Tincomparable », de sa sœur. M""' Alphonse, du cadet, Mustapha, ainsi appelé parce qu'il était communément costumé en Turc de fantaisie, et d'une jeune personne, M'^^ Frascara, qui jouait les « utilités ». Le père, Jean-Baptiste Forioso, veillait à la garde du matériel. Forioso, par sa hardiesse, avait conquis la faveur de Paris, depuis le jour où il avait débuté à la salle Louvois, alors fort mal en point, et où il avait ramené la foule. Cet habile homme — assez célèbre pour qu'on composât, de son vivant, une pièce dont il était le héros — ne doutait de rien. Il dansait « l'allemande » sur deux cordes parallèles, avec sa sœur; les pieds attachés, il franchissait des rubans; la tête en bas, accroché à un ballon captif, il jouait du violon dans cette situation anormale; il avait inauguré les ascensions, à des hauteurs inconnues jusqu'à lui, au milieu de la mitraillade des fusées éclatant sous lui. Au demeurant, bel homme, qui avait inspiré des passions, et qui venait encore de faire battre le cœur de la Montansier, toute vieillie qu'elle fut.

Récemment, il avait lancé un défi, à la salle Montansier, à son rival Gabriel Ravel, dit « le

Terrible ». Sur la corde tendue, devant les danseurs Yeslris et Duport, auxquels s'était jointe la Malaga, juges de ce duel d'adresse et d'inlrépidité, les deux acrobates avaient exécuté leurs tours les plus difficiles. On avait le goût de la solennité en toutes choses,. en ce tempslà : Ravel, proclamé vainqueur, avait offert la moitié de sa couronne, à l'antique, à son adversaire. Mais Forioso avait refusé, avait protesté contre la sentence des arbitres, avait couvert Paris d'affiches contre Ravel, l'avait convié à de nouvelles luttes, en plein air cette fois, et sa défense avait été si véhémente, il excitait d'ailleurs un tel engouement, que l'opinion lai avait donné raison contre le jugement de ses pairs et que sa renommée avait grandi, malgré sa défaite. D'ailleurs, depuis ce jour, il redoublait d'audace et ne cessait d'inaugurer de nouvelles prouesses.

Tel était Fartiste fameux à qui, en sa jeune ambition, la petite danseuse provinciale qu'était M""' Saqui rêvait de disputer le succès.

Le soir môme de son arrivée à Paris, elle assistait, à Tivoli, à la représentation de Forioso. Perdue dans la foule, elle suivait anxieusement ses exercices. Elle le vit s'élancer, saluer avec aisance, franchir légèrement, en quelques bonds.

comme s'il prenait son vol, Ja corde s'élevant en pente vers le mât où eJle aboutissait, se griser d'espace, défier les lois de l'équilibre, chercher l'impossible; et elle scrutait son courage, elle faisait, par la pensée, ce qu'accomplissait Forioso devant le public, elle le dépassait.

Ce soir-là, un événement se produisit qui aurait pu paraître prophétique. Forioso descendait, enivré des acclamations, en provoquant de nouvelles par la vaillance de ses inspirations, quand, pour la première fois, au moment d'atteindre le chevalet auquel était fixée la corde, il fit un faux mouvement, tournoya sur lui-même, et alla tomber rudement sur le sol. L'impeccable funambule, tant habitué au danger, cependant, avait eu un éblouissement. Un cri d'épouvante s'éleva, tandis qu'on emportait Forioso évanoui.

M^' Saqui avait été chercher de ses nouvelles dans le pavillon réservé par Daneux à l'administration. Le directeur était fort alarmé, fort inquiet aussi pour les recettes des jours suivants, pendant lesquels il faudrait attendre le rétablissement de Forioso, l'artiste en vedette de son spectacle.

— Quel malheur ! dit-il en apercevant sa nouvelle pensionnaire.

^>^ LA VALSE FM\ F.Jd'^IOSq

« L'incomparable Forioso, que Ion pourrait appeler l'aérien, exécute une valse sur la corde tendue avec la grâce, la légèreté et cette précision qui n'appartiennent qu'à lui. »

Julien Saoul

— Sans doute, fit M""® Saqui avec résolution. Du moins, vos intérêts n'en souffriront-ils pas, et aurez-vous le temps de laisser se rétablir le pauvre Forioso.

— Gomment?

— Je suis prête à paraître demain devant le public.

— Quoi... L'accident de ce soir ne vous trouble pas?

— Ce sont les hasards du métier... Mais je me sens sûre de moi. x\.f fi chez-moi pour demain!

Le lendemain, en effet, des affiches annonçaient les débuts de M""^ Saqui, promettant des merveilles. Dans la journée, les doigts diligents de bonnes faiseuses avaient confectionné à la débutante un séduisant costume : une jupe de gaze blanche, semée d'étoiles bleues, et ornée d'une légère guirlande de roses; un corsage de velours vert, épingle d'argent. C'était le suprême du bon goût, pour le temps. Quand l'heure approcha de l'épreuve, on attacha à ses épaules de petites ailes frissonnantes et on releva ses cheveux sous un cercle d'or.

C'est ainsi, dans ce costume fantaisiste de sylphide, qui faisait valoir sa triomphante jeur nesse, qu'elle affronta la foule, non sans que le

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cœur lui battît très fort. Mais elle avait en elle quelque chose de radieux qui lui valut tout d'abord l'universelle sympathie. On la sentait décidée à conquérir sa gloire en un jour.

Une révérence,... et elle se lança sur la corde, battant ce qu'on appelle un « six », en termes de métier, avec un brio prodigieux, qui enchaîna l'attention des connaisseurs. Puis, possédée d'une sorte de démon furieux, s 'abandonnant à son inspiration, semblant ne plus soupçonner le danger, faisant ce qu'avait fait Forioso, la veille, mais en le surpassant, elle atteignit le sommet du mât, apparaissant, au milieu des feux de Bengale, comme l'image même de la sereine Intrépidité. Des acclamations retentirent. Alors, faisant volte-face, M""^ Saqui commença sa descente, mais dans un véritable délire d'improvisations, se couchant toul à coup sur la corde, horizontalement et en croix, se relevant et tournoyant sur elle-même, simulant à droite et à gauche des plongeons dans l'abîme, puis reprenant sa course et offrant à l'admiration des spectateurs, par un brusque arrêt, attestant son sang- froid, des attitudes mythologiques de Renommée ou de Diane chasseresse, mais avec quelle fragile base d'équilibre! Des cris d'angoisse, au spec-

tacle d'une telle témérité, se firent entendre : c'est le triomphe de Tarliste. Ils enflammèrent l'enthousiasme de la belle acrobate, qui se plut à tous les défis imaginables, enivrée du péril même qu'elle ne cessait de créer, et oi^i elle trouvait des délices, se précipitant dans le vide, rattrapant la corde par miracle, pirouettant, sautant, cabriolant, et c'était brave, aventureux et charmant! Longtemps elle prolongea ce jeu où, à toute minute, elle risquait sa vie, comme si elle eût méprisé de refouler le sol. Elle oubliait la réalité; elle était vraiment la sylphide dont elle portait le costume et il semblait qu'elle se servit, en effet, tant elle était légère, des ailes qui tremblaient dans les mouvements de son corps.

Quand enfm elle redescendit, sur les injonctions des spectateurs, à bout d'émotion, au milieu d'applaudissements frénétiques, Daneux s'approcha d'elle :

— Vous ne recommencerez pas ces folies! lui dit-il, très troublé, malgré sa joie du succès de la danseuse.

— Tous les soirs, mon cher directeur! répondit-elle, en ramassant les fleurs et les couronnes qui lui étaient jetées dans un délire

d'admiration pour ces extraordinaires prouesses aériennes.

M™*^ Saqui aperçut alors son mari, blême, ayant à peu près perdu le sentiment, effondré sur une chaise. Il n'avait pu supporter sans trembler le spectacle de ces vertigineux exercices, dont il savait le péril. Le pauvre Julien Saqui n'avait pas l'âme héroïque, comme ceJle qui devait rendre son nom célèbre :'il n'avait pas compris la beauté de cette lutte, symbolisant, fût-ce sur une corde, dans un jardin public, le combat des cœurs audacieux, épris de chimères, contre la réalité vulgaire ; les ressorts des aspirations glorieuses lui échappaient : il n'avait vu que l'imprudence et il venait de passer un terrible moment d'angoisses, en simple brave homme qu'il était.

— Ah! ma pauvre amie, dit-il... Que j'ai eu peur!

Le mot choqua M"*" Saqui, grisée encore de son triomphe, qui, pour elle, valait, certes, l'enjeu de son existence, fièrement jetée dans la partie. En ce moment même, ne rêvait-elle pas plus encore, ne concevait-elle pas des exploits plus audacieux?... Et, de ce jour-là, elle considéra son mari avec un peu de pitié...

Le dîner des Bêtes. — Une amende. — Le mari d'une étoile.

— Les fêtes du 13 août. — La traversée de la Seine. — En coquetterie avec l'armée. — Conversation avec Napoléon.

— La faveur impériale.

M™^ Saqui est décidément, à cette heure, ridole de Paris. A sa seconde ascension, la foule a été telle que la garde a mis deux heures à la faire entrer, encore tumultueusement! à Tivoli, et que, ce soir-là, on a supprimé toutes les autres parties du programme. Elle accepte sans embarras sa jeune gloire, ne se soucie que de la justifier, se hasarde en des exercices qui ravissent le public et le font frémir en même temps. Ses

succès retardent la convalescence de Forioso qui, cloué au lit, s'encolère à les apprendre. Voici qu'on porte des bonnets et des collerettes « à la Saqui » ; les confiseurs ne vendent plus que des boîtes de bonbons où est gravé le portrait de la danseuse; l'enthousiasme qu'elle a provoqué se manifeste de mille façons.

Une fois, elle est invitée au fameux « dîner des Bêles », qui réunit des gens d'esprit s'amusant, pour quelques heures, à prendre le nom d'un animal et à lui emprunter — galamment, d'ailleurs — ses habitudes caractéristiques. Elle le préside; puisqu'il faut, pour obéir à la règle du dîner, s'affubler passagèrement d'un sobriquet, aucune autre comparaison ne lui convient mieux que celle de l'oiseau. Mais quel oiseau? On met en avant des noms de volatiles gracieux, mais on y renonce, après une aimable et anacréontique discussion. Décidément, en raison de son audace, elle sera l'Aigle. Mais elle n'a fait que figurer à cette réunion, car elle est préoccupée de sa représentation, et elle a à peins trempé ses lèvres dans un verre de Champagne.

Tandis que les convives achèvent le repes, elle se lève :

Le chapeau « à la Saqui »

imitant le casque empanaché de la danseuse.

— Messieurs, dit-elle, je suis obligée de vous quitter, mais je vous convie à venir voir tout à l'heure l'Aigle planer...

Les hôtes de M"^ Saqui se rendent, en effet, à Tivoli, où elle se surpasse, à leur intention. Au sommet du mât, elle semble abandonner tout point d'appui, et. disposant ingénieusement les voiles dont elle s'était munie, elle imite le vol d'un grand oiseau.

C'est en ces improvisations téméraires qu'elle se plaît. Le directeur Daneux, alarmé, lui défend de tenter quoi que ce soit de nouveau sans une répétition, au moins, et, pour mettre a couvert sa responsabilité, il lui intlige deux cents francs d'amende. Mais comment se fâcher avec une artiste dun tel tempérament et dont le nom seul fait affluer le public? En même temps, il lui offre deux beaux bracelets.

Sa renommée ne cesse de grandir. Ecoulez un témoin, Lerouge, un Parisien curieux du temps, qui prend des notes pour l'avenir : « Au milieu de la détonation des grosses pièces d'artifice et de leurs tourbillons enfumés, calme, à la lueur des feux de Bengale, debout sur la corde, à soixante pieds de haut, elle suit la roule étroite et périlleuse qui la conduit au bout de

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sa course. Souvent, elle est dérobée à nos regards par des ondulations épaisses qui s'accumulent autour d'elle, et on dirait, à sa démarche assurée, une Immortelle, au milieu des nuages agités , regagnant paisiblement sa céleste demeure. »

Mais, en cette époque de gloire militaire, sa grande popularité s'accentue encore quand elle imagine, toujours sur la corde, de mimer, à elle seule, les batailles et les victoires impériales. La foi, évidemment, anime les spectateurs , car l'imitation est vraisemblablement fantaisiste ; mais quelles acclamations lorsque, sans paraître s'inquiéter d'un faux mouvement qui la précipiterait dans le vide, armée d'un sabre, elle feint de conduire une charge furieuse dont l'élan doit forcer Fennemi imaginaire à reculer, ou quand, faisant le coup de feu, elle s'agenouille pour tirer, puis met la baïonnette au fusil, s'avance irrésistible, ou soudain défaille, comme si elle était blessée, se relevant impétueusement pour planter au mat un drapeau enroulé autour de sa taille. Et ce sont, avec cette fidélité évidemment approximative, mais selon Faffiche, Eylau, Friedland, Essling, Wagram. Le cœur des militaires, revenant de

ces campagnes, tressaille à ces évocations martiales, et c'est bientôt Farmée tout entière qui adoptera M'^^ Saqui.

La mauvaise saison n'arrête pas le cours de ses succès : elle paraît au Tivoli d'hiver, qui s'élève à côté du théâtre de la Cité en face du Palais de Justice; on la réclame à la salle Montansier. Une assez étrange histoire se démêle, dont on ne peut reconstituer que le scénario. Forioso, dissimulant son dépit des lauriers de sa rivale, cherche à se rapprocher d'elle. Il se fait insinuant et galant : il semble avoir même été assez entreprenant, avoir ébauché un brin de cour. A-t-il rêvé d'annihiler l'artiste en s'emparant du cœur de la femme? M™"" Saqui^ éprise avant tout de son aventureux métier, a-t-elle découvert le piège? Après une brève période de bonne intelligence, les deux champions rompent cette trêve. Cependant, M""*" Saqui reste en termes amicaux avec la sœur de Forioso, et elle danse même avec elle — d'après une annonce du Journal de Paris — au Cotisée, « ci-devant Vaux-Hall », boulevard de la Porte Saint-^Iartin.

C'est là aussi que s'essaye le pauvre Julien Saqui, mari d'étoile, un peu embarrassé de

porter un nom qui n'est pas célèbre par lui, à qui personne ne prête attention, et qui ne fait que répéter, d'ailleurs, les exercices les plus ordinaires. Pourtant, n\v a-t-il pas quelque chose d'un peu touchant dans son désir de marcher sur les traces, de si loin que ce soit, de la virtuose de la danse dont la renommée éclipse toutes les autres, sorte de prince-consort tentant timidement de suivre la reine dont il est répoiix?

Cependant, Daneux transporte Tivoli, par uq coup d'audace, aux jardins Richelieu, rue de Clichy, qu'il a embellis en utilisant leur disposition seigneuriale. Un pavillon entièrement recouvert de glaces, au bout d'une magnifique allée de marronniers, annonce dès l'abord les intentions du transformateur, par une réaction contre le goût à l'antique. Une salle de danse en verdure, de vastes proportions, domine un lac. Des bosquets offrant un peu de mystère, des grottes qui sont autant de salles de spectacle, s'offrent au promeneur ou au curieux. Pour les grands exercices , une immense pelouse est ménagée, et Daneux rappelle d'abord à lui M™*" Saqui, sans laquelle il n'y a plus de fêles. M"*" Delcourt, qui n'a pas son prestige,

mais qui peut, le cas échéant, la « doubler », l'aéronaute Garnerin, un nouvel homme-volant, Degen, qui se fait suspendre à un ballon et agite désespérément ses ailes attachées à un corset de fer, sans que, à la vérité, il influe le moins du monde sur la direction du ballon... M"*" Saqui, toujours de plus en plus audacieuse, inaugure ses ascensions sans balancier, et c'est une nouvelle ère de triomphes...

Aux fêtes du lo août, la municipalité de Paris fait au peuple la galanterie de lui offrir le spectacle de M"''' Saqui tentant de nouvelles prouesses. A partir de midi, ce sont, dans les Champs-Elysées, les jeux de quille, de rampeau, de bagues; au carré Marigny, on va voir le grimacier Fantisé-Castalet, les ombres chinoises de M. Séraphin, les marionnettes de Lorenzo Frédéric! ; au carré de la Pompe, les « Chanteurs du Gouvernement » se font entendre; au carré de la Lanterne, des orchestres sont à la disposition des danseurs. Ailleurs, des mats de cocagne s'élèvent, avec cinq prix à chaque mât, dont les programmes, conservés à la Bibliothèque de la ville de Paris, nous donnent le détail : une montre en or, une montre en argent, un gobelet d'argent, une paire de

boucles d'argent, un mouchoir des Indes... Mais à trois heures, la foule, en dépit de toutes les autres attractions qui pourraient la retenir, se précipite dans une irrésistible poussée vers le Pont-Royal. Une corde a été tendue, traversant la Seine, rendue fixe au moyen d'attaches qui la retiennent à des bateaux, d'espace en espace. On s'écrase sur les quais, il y a ime anxiété d'attente, tout Paris est là, tous les yeux sont fixés vers la corde. Et voici qu'apparaît, en un costume de guerrière. M™*" Saqui empanachée d'un casque. Elle s'avance, légère, souriante, et, comme d'habitude, insouciante du danger... La voici engagée au-dessus du fleuve... Un cri d'épouvante retentit : il a semblé qu'elle glissât, qu'elle dût tomber. Mais non! ce n'était qu'une feinte, un des tours qui lui sont familiers : elle s'est seulement penchée, volontairement, dans une attitude déconcertante pour les lois de l'équilibre, et quand on s'aperçoit que ce ne fut qu'un jeu, une fantaisie d'artiste sûre d'elle-même , les applaudissements retentissent comme un tonnerre. Que va-t-elle imaginer encore? Au milieu de sa course , elle jette son casque dans un des bateaux, dénoue ses cheveux, joint les mains

MÉMOIRES DX^NE DANSEUSE DE CORDE 9i

au-dessus de sa tête comme pour un plongeon, paraît se précipiter dans l'eau... Mais non ! elle se rattrappe prestement par un pied, se remet sur la corde par un rétablissement vigoureux, et la souveraine des domaines aériens continue sa marche vers l'autre rive. Puis, c'est le retour dans le sens contraire, cette fois, dans le style noble, car si elle a fait sa cour, par quelque invention faite pour provoquer les angoisses, au populaire, elle reprend pour les gens de goût sa sérénité d'olympienne, la grâce classique qu'elle a quand il lui plaît...

En quelques années, quelle métamorphose depuis le jour où elle arrivait, par la route de Tours, à la conquête de Paris !... La fortune lui avait singulièrement souri; elle avait éclipsé tous ses rivaux ; ses succès l'avaient enrichie rapidement. Un jour elle parlait en riant de son étoile. — « Parbleu! lui dit galamment l'auteur dramatique Dupaty, vous avez été la chercher vous-même dans le ciel! »

Elle avait le sens de l'opportunité. Elle flattait le soldat impérial, elle dédiait ses plus belles ascensions « aux héros » ; elle leur faisait mille avances par les titres qu'elle donnait à ses exercices, et qui rappelaient leurs victoires, ou par

SCS costumes belliqueux. Elle était adorée de rarmée. Entre gens toujours prêts à risquer leur \ie, on se comprend et on s'estime aisément.

Un soir l'empereur donnait une fête à des détachements de sa garde au jardin Beaujon. Napoléon était distrait. Il n'avait prêté aucune attention aux faiseurs de tours qui provoquaient de larges rires dans la foule de ses vétérans; les jeux de physique de M. Préjean n'avaient pas attiré ses regards et même Y « automate-trompette », invention merveilleuse et bruyante de M. Maëlzel, bien faite pour charmer des militaires, ne lui avait causé qu'une sensation d agacement. 11 allait se retirer quand M™^ Saqui parut. C'était la première fois qu'il la voyait; il relarda son départ et il la considéra avec quelque attention. A peine la danseuse étaitelle sur la corde que la lusée d'une des pièces dartifice qui venaient, selon l'habitude, de saluer son entrée et d'éclater violemment, fit flèche sur elle et l'atteignit rudement au bras droit, levé dans une pose à l'antique... Elle ne put retenir un cri de douleur, elle faillit être renversée et l'eût été, en efî'et, sans une instinctive présence d'esprit qui la poussa à s'étendre aussitôt sur la corde, en s'y retenant par l'autre

bras... Elle se glissa ainsi jusqu'au chevalet, où Ton vint à son secours. Elle était étourdie de la secousse, et très pâle.

Tandis qu'où s'empressait autour d'elle, Napoléon s'approcha. Non sans quelque inconsciente brutalité, il toucha le bras blessé, et cette marque de sollicitude maladroitement donnée arracha une légère plainte à M"^*" Saqui... Cependant, pour elle, toute autre émotion disparut devant celle de se trouver face à face avec le maître du monde. Pour la première fois qu'elle dansait devant lui, allait-elle défaillir et manquer à sa renommée? Sa résolution fut vite prise : avant qu'on eût pu lui appliquer un pansement, faisant sur elle-même un grand effort, elle échappa à ceux qui la soignaient, brusquement, et. reprenant son sourire d'artisle en représentation, elle remonta vivement sur la corde pour recommencer ses exercices interrompus.

— Madame, dit Napoléon, je vous défends de continuer...

— Sire, répondit M""' Saqui, bondissant, Votre Majesté n'aurait jamais l'idée de défendre à ses grenadiers d'aller à l'assaut... C'est mon assaut,

Et elle s'élança et accomplit, avec une fureur d'impétuosité, l'ascension promise.

— C'est une enragée ! dit gaiment Tempereur ^qui, à la fm du spectacle, voulut la complimenter, séduit par cette allégresse dans le courage dont il avait été le témoin.

L'ovation particulière dont elle avait été l'objet avait fait oublier sa souffrance à la danseuse.

Napoléon la questionna un peu tyranniquement, selon sa manière, voulant tout savoir, d'ailleurs, des plus grandes aux plus petites choses.

— Madame, lui dit-il, vous êtes brave.

— Sire, dit M'"'' Saqui. sans se troubler, je le crois.

Il la regarda de ce regard par oii il éprouvait les hommes. La jeune femme le soutint tranquillement.

Il reprît :

-r- Comment s'apprend votre art ?

— Sire, il ne s'apprend guère, on le devine,, si on a le feu sacré.

— On a pourtant des règles fixes.

— Assurément, comme il y a des règles de tactique militaire. Mais c'est le génie du capi-

taine qui décide de la victoire, et il ne suit que son inspiration.

— Vous aimez votre métier, je le vois.

— Sire, c'est le plus beau de tous.

Napoléon sourit.

— Après celui de souverain? dit-il.

— Seulement quand il est exercé par Yotre Majesté.

L'empereur s'amusait de cette conversation avec une acrobate. Il y mit de la malice, cherchant à l'intimider.

— Yous avez bien de la fierté, Madame.

— Celle de l'honneur que me fait Votre Majesté en s'entretenant avec moi.

Il désigna le mât auquel aboutissait la corde :

— A quoi pensez-vous quand vous êtes làhaut?

— Je voudrais être plus haut encore.

— Mais vous vous casserez le cou, quelque jour.

— Votre Majesté sait qu'il n'est pas de gloire sans danger.

Napoléon hocha la tête un peu surpris.

— La gloire ! fit-il... vous vous servez là d'un grand mot...

— Yotre Majesté me pardonnera de l'avoir

emprunté, alors quil n'appartient qu'à Elle... j'aurais dû dire simplement : le désir de faire ce que ne peuvent réaliser les autres...

— Vous me tenez tête à merveille, Madame. Vous avez donc aussi de l'esprit?

— Sire, Votre Majesté en prête à ceux qu'elle interroge.

La conversation plaisait à Tempereur. 11 répondit sur un ton familier :

— Que non pas ! J'entends souvent bien des sottises.

Pais, cette sorte de goût de la taquinerie qui était en lui, qui l'empêchait de garder longtemps le ton de la galanterie, reprit le dessus. Il examinait M'^'' Saqui comme un soldat à une revue; il la détaillait avec l'impertinence un peu lourde qu'il avait accoutumé d'avoir avec les femmes, et il avisa, à la naissance des épaules, une cicatrice, à la vérité presque imperceptible.

— Qu'est ce que cela? dit-il en la désignant,

— Sire, fit la danseuse, feignant adroiteaient de transformer une désobligeante remarque en un éloge, et donnant une petite leçon au maître de l'Europe, je remercie Votre Majesté de s'apercevoir des blessures que j'ai reçues au feu...

— Vous aurez donc toujours le dernier mot? dit Napoléon.

Une curiosité, depuis quelques moments, s'éveillait en lui pour cette danseuse de corde, en qui, non sans quelque étonnement, il rencontrait une franchise d'allures, une énergie de caractère, un je ne sais quoi de batailleur dans la vivacité de ses réparties, dont il était à la fois irrité et charmé. Il était piqué de jeu.

Son despotisme avait laissé M""*" Saqui frissonnant dans son léger costume, sous la fraîcheur de la nuit. Alors seulement il s'aperçut qu'une camériste, à une distance respectueuse, atlendait, tenait un chàle dont elle n'avait pu couvrir sa maîtresse. ÀNapoléon lui fit signe d'approcher et, prenant le chàle de ses mains, en revêtit lui-même l'artiste.

— Oh! Sire:...

Il raccompagna, à petits pas, jusqu'au pavillon qui lui servait de loge, avant de la quitter.

Jusquoii alla son intérêt pour elle? Y eut-il de sa part un caprice d'un moment, dans le désir d'une victoire sur cette « enragée » qui n'avait pas, comme tant d'autres, balbutié devant lui ou montré une complaisance servile. A cette époque, M"' Saqui ne laissait pas d'être piquante,

■et le conquérant éprouva-1-il un appétit pour ce corps souple et onduleux, la tentation d'un plaisir ayant pour lui un attrait de nouveauté? On l'assure, mais je n'ai point trouvé de preuves de cette passade. L'histoire n'a pas retenu le nom de toutes les visiteuses de l'appartement secret des Tuileries, introduites en montant un escalier dérobé, par les soins de Constant, et elle n'a pas suivi toutes les sorties de l'empereur en son a liabit bourgeois » de drap brun. Les indices de cette fantaisie de Napoléon seraient dans la bienveillance particulière qui suivit M"^ Saqui pendant quelque temps, et aussi dans une sorte de vantardise de l'acrobate, un peu plus tard. On la verra, du reste, rudement et promptement réprimée. Et ce fut la « brouille » entre le dominateur du monde et la reine des ■danseuses de corde....

Les fêtes militaires. — Un attentat. — Les suites d une rivalité. — Aventures d'amour. — Le préfet de police Dubois. — Le phrénologiste Gall. — Un horoscope. — Brouille avec Napoléon. — Les échaudés de M. de Mirande.

La faveur impériale s'exerça manifestement, en tout cas, ne fût-ce que par un souvenir de Fenlretien des jardins Beaujon, sur M""^ Saqui.

Elle est conviée à paraître dans toutes les fêtes militaires, oii les soldats lui font un accueil entliousiaste. Elle est envoyée, par ordre, dans les camps, où elle dresse le chevalet et le mât entre lesquels, à une hauteur redoutable, elle mime les assauts et les batailles auxquels ont

pris part ces durs-à-cuire, attendris et charmés. Elle est à Vienne, oii elle fait son entrée dans un carrosse flanqué de laquais que Tempereur a envoyés au-devant d'elle. Les réjouissances qui suivent la paix signée à Schœnbrunn la conduisent à Metz, à Orléans, à Bordeaux, à Tours, oij, adulée et fameuse, elle revoit avec un brin d'émotion le champ de foire de ses débuts... Mais Julien Saqui, Tamoureux de ce temp3-là, devenu un mari bien effacé, est assez loin de ses préoccupations. Pendant ces triomphales tournées, il reste à Paris, sentant son intériorité et en souffrant, car il est demeuré épris. A ces succès de sa femme, il a, lui, tout perdu, et c'est amèrement qu'il regrette la baraque familiale d'autrefois... Julien Saqui avait pourtant appelé à lui toute la tribu des Saqui, à laquelle s'était jointe la tribu des BDas, une famille hollandaise qui leur était alliée par plusieurs mariages, la plupart d'entre eux acrobates ou forains, empressés à se réconcilier avec la danseuse devenue célèbre et s'efforçant de tirer d'elle quelque appui. M"'*' Saqui, avec une indifférence un peu hautaine, avait formé une troupe de tout ce monde et l'employait, dans ses déplacements, à des besognes secondaires, pour amuser le tapis avant son

entrée. Au fond, le calcul de Julien avait été médiocre, car il n'avait réussi, par la force des choses, qu'à être confondu dans cette légion de parasites.

Avec lui, c'était le douloureux roman du mari qui cherche vainement à reconquérir sa femme et qui, par une fatalité de maladresses, en est de plus en plus éloigné. Il s'avisait parfois d'être jaloux, au moment où, grisée par les ovations dont elle était l'objet, F « étoile » était fort peu disposée à accepter les reproches, et ces éclats malencontreux ne servaient qu'à le diminuer encore. Il avait d'ailleurs à peu près renoncé à la danse, et il ne s'occupait plus guère, rôle ingrat aux côtés d'une telle artiste, que de l'administration de la troupe.

Sa jalousie n'était pas sans motifs ; on tournait autour de la danseuse, et celle-ci, pour vaillante qu'elle fût, était femme, et n'était pas sans coquetterie. On peut avoir l'àme héroïque et le cœur sensible.

Un soir, au Yaux-Hall, oii ily avait représentation extraordinaire, Julien faisant sa ronde, comme d'habitude, avant le commencement du spectacle, aperçut un homme qui semblait occupé auprès de la corde déjà tendue et qui s'enfuit à

son approche : Julien Teiit vite rejoint et saisi au collet.

— Que faisais-lu là?

— Rien, je regardais...

— Quoi?

— L'installation.

Julien Saqui, sans lâcher Tindividu, et le forçant à Je suivre, monta sur le chevalet, examina les « piss-palls », qui sont en terme du métier les points d'attache de ]a corde, et découvrit qu'elle avait été limée. Elle devait céder, au bout de peu de temps, après avoir vibré des premières secousses qui lui auraient été imprimées.

— Malheureux! dit-il, dans une grande émotion, qui t'a payé pour cela!

L'homme, se sentant en des mains rudes, se troubla, essaya de maladroites dénégations.

— Tu me diras la vérité, reprit Julien Saqui^ ou je te tue...

— Eh bien, c'est vrai, je n'accomplissais pas cette vilaine besogne pour mon plaisir... Elle m'a été commandée.

— Par qui?

— Perdu pour perdu, j'aime autant tout vous dire.

MEMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE lOa

— Il n'y a guère d'autres moyens pour toi de sauver ton existence... Suis moi, de bon ou de mauvais gré. Je ne veux pas d'esclandre.

Julien Saqui poussa le malheureux dans un hangar, où il l'interrogea, et, haletant d'angoisse, il apprit peu à peu la vérité. Il ne s'agissait pas d'une coupable jalousie professionnell-e. L'aventure était romanesque, rappelait, à une époque qui semblait moins féconde en péripéties violentes, les tentatives de la duchesse de Bouillon sur Adrienne Lecouvreur, car tout, en fait, recommence. Une femme de chambre avait gagné l'individu, sans nommer sa maîtresse, lui avait commandé l'œuvre perverse au milieu de laquelle il avait été surpris, lui avait donné de l'argent, devait lui remettre une somme plu& importante après l'accident provoqué par lui... Cet accident, il avait ordre devenir l'annoncer, le soir même, à dix heures, et il avait rendez-vous, devant la fontaine du Palmier, avec l'intermédiaire qui avait obtenu son acquiescement... Il n'en savait pas plus. Il assura, pour se défendre^ et vraisemblablement parce qu'il se croyait à la merci de plus fort que lui, que l'idée d'un crime ne lui était pas venue à l'esprit, qu'il ne pensait pas que la danseuse courût un grand danger.

Julien Saqiii l'enferma dans le hangar, après avoir appelé un homme sûr, un employé de la troupe, capable d'exécuter une consigne sans en demander la raison, pour garder la porte.

11 se hâta de faire changer le câble, en n'invoquant que des motifs de précaution, puis, la représentation de sa femme terminée, le cœur lui battant fort, bouleversé d'être jeté en plein drame, pressentant quelque douloureuse révélation, il se jeta dans un fiacre et se fit conduire à Feutrée du Pont-au-Change, oii il descendit, s'avançant à pied jusqu'à la fontaine, neuve à cette époque, qui venait d'être dédiée aux victoires de l'armée française. Le monument était alors très isolé, et de lointains réverbères ne l'éclairaient que très faiblement.

Une femme attendait, emmitouflée dans une mante, allant et venant avec une évidente nervosité,

JuUen Saqui, en route, avec la décision qu'ont parfois les timides, avait fait son plan. Il l'aborda brusquement, mais non sans avoir eu le temps de s'apercevoir de la tournure élégante et fine de l'inquiète promeneuse.

Il dit simplement, en prenant une voix brutale :

— C'est fait!

— Ah ! s'écria-t-elle, secouée d'un frisson, avec une véhéaience qui attestait que c'était bien elle qui fût directement intéressée à la nouvelle, malgré le rôle de confidente qu'elle jouait.

Elle ajouta :

— Elle s'est tuée?

Tout à coup, elle reconnut que l'homme qui lui parlait n'était pas celui qu'elle avait chargé de l'abominable tâche. Epouvantée, elle s'enfuit, si rapidement que Julien demeura un instant interdit. Cependant, il se jeta à sa poursuite, apercevant à peine une ombre qui disparaissait dans la nuit. En courant, il se heurta à un des tas de pierres dont la place, en construction, était encombrée, et tomba, perdant en cet accident quelques secondes précieuses.

Il reprit sa course, mais la mystérieuse créature avait gagné de l'avance, s'engageant à présent sur le quai Desaix, de l'autre côté du pont. Là, une voiture l'attendait, où elle se précipita, et qui partit à une furieuse allure. Julien Saqui essaya encore de la rejoindre, mais il ne tarda pas à la perdre de vue.

Tout se reconstituait clairement pour lui, maintenant. C'était cette femme elle-même qui

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avait ourdi l'attentat auquel M""^ Saqui n avait échappé que par hasard. Dans quel hut?llne devinait que trop facilement que la passion était en jeu, qu'un homme, éperdûment aimé, l'avait trahie, qu'elle n'avait pas hésité à se débarrasser d'une rivale. M™^ Saqui était donc la maîtresse de cet homme, disputé jusqu'au crime par l'abandonnée qui, évidemment, appartenait à une classe élevée, ainsi qu'il en avait pu juger, en dépit des précautions prises par elle, ou, plutôt, justement à cause de ces précautions. Cet enchaînement de faits lui apparaissait avec une précision désolante, dont le pauvre mari souffrait amèrement.

Il retourna au Yaux-Hall, questionna son prisonnier de nouveau, sans rien tirer de lui, malgré son anxieuse curiosité, et se décida à le faire arrêter.

Le lendemain, Julien Saqui s'en fut trouver le préfet de police, M. Dubois, et se confia à lui. M. Dubois était un petit homme, d'aspect vulgaire, abondant, en effet, en plaisanteries triviales, à la physionomie fmaude de procureur véreux de Fancien régime, dont le jabot douteux était plein de taches de tabac. Il semblait se soucier assez peu d'élégance en sa mise, et il

affectait une certaine bonhomie. Bonhomme, il ne l'était point : il s'était avancé jusqu'à ses fonctions en se prêtant à toutes les besognes, et il ne s'y maintenait guère qu'à cause de sa haine particulière à l'égard de Fouché. C'était, à ce moment-là, un titre auxyeuxMe l'Empereur. Au demeurant, il élait avisé, et il connaissait bien son mélier, policier dans l'âme et instruit de tous les secrets de Paris, surtout quand il y avait, pour lui, profit à les savoir.

L'aventure l'intéressa ; il l'écouta d'un air jovial, en puisant fréquemment dans sa tabatière.

— En somme, mon cher Monsieur, dit-il, vos raisonnements sont assez justes... oui, vraiment, ils ne sont pas mal déduits du tout... Une vengeance d'amante délaissée, exaspérée contre celle qui Ta supplantée jusqu'à concevoir l'idée d'un meurtre... c'est bien cela. Et ce qu'il nous importe d'apprendre, c'est le nom du séducteur dont l'existence nous est ainsi révélée, car, naturellement, vous ne saviez rien. En serez-vous beaucoup plus avancé ?

— Supposez-vous que je puisse supporter?...

— Là, là... un peu de calme! Que voulezvous, monsieur Saqui, votre femme est charmante, elle est fort en vue... Elle est faite pour

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tourner les têtes... Il faut avoir un peu de philosophie. Quand on veut être tranquille en ménage, on épouse une petite bourgeoise... Et encore î

M. Dubois contempla Julien Saqui avec une pitié un peu ironique.

— Relirez- vous, mon cher Monsieur, je vais interroger Thomme que l'on a coffré, en attendant, et, ajouta-t-il avec un geste expansif et vulgaire, je lui tirerai bien les vers du nez.

— Quand devrai-je revenir?

— Oh 1 on sait toujours assez tôt ce qu'il est fâcheux de savoir.

L'enquête de M. Dubois fut vite menée. Elle ne larda pas à lui apprendre les dessous de cette tentative criminelle, tels qu'il les avait pressentis. Des noms y étaient mêlés qu'il était impossible, alors, de jeter dans un scandale. Un officier russe, en mission, était le héros, trop aimé, de l'histoire, et la jeune femme qui, dans une sorte d'accès de fureur, avait cherché à tirer une implacable vengeance de la danseuse, était d'un sang qui devait empêcher la divulgation de son irritabilité passionnée. L'affaire fut étoutfée. M. Dubois, qu'il y trouvât so»n intérêt personnel

OU qu'il obéît à d'autres' motifs, en avait étouffé bien d'autres !

M™*" Saqui reçut le conseil de quitter Paris pour quelque temps: ce départ devenait d'ailleurs nécessaire. Cette liaison avait eu une suite qui n'avait rien, en somme, que de fort simple, dans Tordre de la nature. Quelques mois plus tard, elle mettait au monde une fille, dont s'occupa le père, et qui, pourvue d'un état civil des plus irréguliers, devait un jour être princesse, en Russie, devenant légitimement mère, à son tour, d'une enfant dont, avec ces origines, la destinée fut singulière, car elle porta un nom que les circonstances politiques avaient grandi, en France.

M"'' Saqui reparaît, alerte, brillante, d'autant plus applaudie que sa mystérieuse absence a paru longue au public, pour les fêtes du mariage de Marie-Louise. Les sœurs de Napoléon la con* vient aux fêtes qu'elles donnent, Caroline à 1 -Elysée, Pauline à Neuilly. C'est Napoléon luimême, s' étant fait soumettre le programme imaginé par Pauline, qui indique la « signora » Saqui, comme il l'appelle, transformant tout

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à coup la Béarnaise en Italienne. 11 est en veine de raffinements de galanterie: il veut que l'intrépide danseuse de corde, semblant un génie, mais un génie vivant, aille, à de vertigineuses hauteurs, mettre le feu à des pièces d'artifice qui feront, dans la nuit, scintiller le chiffre de l'Impératrice.

La volonté du maître est exécutée, et, dans^ les jardins de Neuilly, au [bord de feau, la signora Saqui, puisque « signora » il y a, devant une illustre assemblée, qui vient de s'ennuyer au concert et aux représentations théâtrales, montre une audace inouïe, qui réveille de sa froideur le public d'élite, blasé sur les divertissements officiels, malgré la somptuosité et la dépense de la fête, qui ne fut surpassée par aucune autre, et dont Napoléon daigna se montrer content. On n'avait pas laissé cependant de remarquer l'indifférence distraite gardée par Marie-Louise en dépit des merveilles accumulées pour elle.

Dix jours plus tard, M'^*' Saqui, à la fête donnée par le maréchal Bessières et la garde impériale, au Champ-de-Mars, à f empereur et à l'impératrice, reçoit les formidables et terribles ovations de trois cent mille hommes. Gar-

nerin a préparé une belle ascension ; Franco/^ k* et sa troupe se livrent à des prouesses équestres; en acrobates fantaisistes, Bassin et Lagoutte imaginent leurs tours les plus plaisants ; une pantomime montre Diogène « cherchant un homme », et, aux acclamations des spectateurs, découvrant le buste de Napoléon : c'est une des moindres flatteries qui s'adressent à l'empereur. Mais c'est M""^ Saqui, dans le costume à cuirasse d'argent qu'elle a adopté, coitïée d'un casque empanaché, qui triomphe : du haut de sa corde, par une ingénieuse disposition inventée par Ruggieri, elle semble lancer la foudre '...

Quelques jours plus tard, M""^ Saqui venait faire visite au vaudevilliste Dupaty, qu'elle avait naguère connu au dîner des Bètes, et avec qui elle était restée en termes d'amitié. Il avait de l'esprit dans ses couplets ; elle en avait dans ses jambes : ils s'entendaient à merveille. Il y avait là, fort entouré, un homme d'une cinquantaine d'années, d'une assez belle prestance, bien que lourdement habillé, qui se livrait aune singulière occupation. Les personnes présentes, non sans une sorte de respect superstitieux, lui

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