Journal de Paris, avril
présentaient leur front qu'il tâtait et palpait gravement. C'était le docteur Gall, arrivé depuis peu à Paris, avec un merveilleux système pour reconnaître les défauts, les qualités, le caractère des gens d'après les protubérances et les bosses de leur crâne. Ce savant allemand, qui n'était point modeste, avait, avec son assurance et l'originalité de sa doctrine, fait la conquête de Paris. En un temps oij il était interdit de parler de tant de choses, et où il n'était guère loisible que d'exalter la gloire impériale, il apportait un précieux aliment aux conversations, et peut-être fut-ce là une des raisons de son succès. Comme il arrive coutumièrement en France, les plaisanteries y avaient aidé.
Le docteur Gall, fort gravement, était en train de rendre des oracles ! Il examinait à ce moment une dame qui, non sans émotion, semblait attendre son verdict.
— Ces deux proéminences annulaires, dit le docteur, indiquent la sensibilité, l'instinct de la sociabilité... Dans cette saillie... là... à droite... je sens le siège de la philogenésie... le goût des plaisirs sensuels... l'indice d'un tempérament passionné.
Dupaty mit doucement sa main sur Tépaule de Gall. La patiente, regrettant de s'être prêtée à l'épreuve, rougissait terriblement. Il était charitable d'interrompre son supplice.
— Voici, dit-il, en présentant M""' Saqui, sans la nommer, une de mes amies qui brûle du désir de vous consulter...
Et il la poussa vers le savant qui, n'ayant jamais vu la danseuse, appliqua aussitôt sa méthode à Tétude attentive de sa tête, sur laquelle il promena ses doigts.
Il garda Je silence deux ou trois minutes, puis il parla :
— Votre occipital. Madame, indique la circonspection, la prudence... votre sinciput et votre sphénoïde trahissent une disposition à rirrésolution... la crainte devons engagerdans toute aventure...
— Admirable! s'écria Dupaty, tandis que les hommes qui assistaient à cet horoscope ne pouvaient s'empêcher de sourire.
Ce n'était pas la première fois que le docteur Gall se trompait lourdement, et ce ne devait pas être la dernière. On eut la bonne grâce, en dépit de rires étouffés, de feindre d'être frappé de la justesse de la divination.
En 1812, M™*' Saqui se fâcha avec l'empereur.
Elle voyageait beaucoup, à cette époque. Elle voyageait dans un prestigieux cortège, accompagnée de hérauts — habillés en Turcs — qui proclamaient dans les villes la nouvelle de l'arrivée de la « première funambule de Sa Majesté l'empereur et roi ».. Il fallait à sa renommée un appareil pompeux dans lequel elle se complaisait, comme une souveraine.
Pendant qu'on installait Farène où elle allait paraître, elle se faisait promener, au petit trot de deux beaux chevaux blancs, dans un carrosse orné, peut-être, de couleurs un peu trop vives, saluant avec condescendance les curieux émerveillés. Elle avait pris le goût de la mise en scène jusqu'à un certain puffisme. Directrice et étoile de « tournée », elle soignait sa gloire. Devant elle, deux cavaliers sonnaient des marches triomphales... Eh, mon Dieu! avec des moyens différents, sans doute, les artistes n'ont jamais eu le goût de la discrétion.
Elle s'avisa un jour d'un nouvel artifice pour frapper l'esprit des populations. Sur son bel équipage de gala, elle fit peindre hardiment
l'aigle impériale. Et c'était ainsi comme une estampille officielle qu'elle se donnait, de sa propre inspiration. Il est difficile de s'arrêter, sur le chemin de la vanité.
En certaines villes, on se borna à admirer. Mais, à Agen, le préfet se fâcha, et se lâcha même brutalement, trouvant Faudace un peu ca\alière. Il fit simplement saisir la voiture, interdit les représentations de M"^*" Saqui, la consigna dans Thôtel où elle était descendue, à sa disposition, et envoya un rapport à Paris.
La réponse qui arriva de Paris confirma les premières mesures de rigueur qu'il avait prises, et la tournée dut être interrompue. M™*" Saqui s'indigna, tout en étant obligée de céder. Elle était assez durement frappée dans son amourpropre et d'anciens souvenirs de la bienveillance impériale lui faisaient paraître la mesure particulièrement sévère. De ce jour, sa dévotion pour Napoléon fit place à une rancune sourde €ontrei lui. Elle le « punit » en n'exaltant plus, sur la corde, son épopée. On ne la vit plus, travestie en Renommée^, embouchant une trompette, comme pour dire sa gloire, au milieu de sauts périlleux. Elle aborda les sujets idylliques ou les tableaux de genre, mima une chasse
de Diane, une fête villageoise (à elle toute seule), la toilette de Venus, avec l'aide d'un petit Saqui, habillé en amour ; et ces scènes mythologiques ne s'en déroulaient pas moins, par habitude, et sans que nul s'étonnât, au milieu du fracas et des éclairs des pièces d'artifice. L'empereur, qui avait déjà pas mal d'ennemis, en eut une de plus : il est vrai que, très occupé, cette année-là, par la funeste campagne de Russie, il n'eut sans doute pas beaucoup le loisir de se montrer très inquiet de cette inimitié.
M""^ Saqui ne perdit rien, d'ailleurs, de la faveur du public, qui lui restait fidèle, et qu'elle continuait à émerveiller. Un singulier petit vieillard, M. de Mirande, qui, dans une quasimisère, avait gardé l'apparence de ses habitudes d'autrefois, et qui se piquait de se mêler à tout, lui soufflait des idées pour varier ses jeux aériens, et lui dessinait des costumes. Physionomie curieuse que celle de M. de Mirande qui, ruiné depuis la Révolution, attendait avec une imperturbable sérénité le retour de la fortune. Il donnait des dîners, que servait encore avec assez de dignité un vieux domestique, mais où il n'y avait rien à manger. Un gâteau de Savoie
centenaire ornait la table, étant purement décoratif. Le fond du repas consistait en échaudés : il n'en était pas moins réglé solennellement. Mais M. de Mirande avait de l'esprit, on rencontrait chez lui des gens amusants, et on en était quitte, en sortant de chez lui, oii il n'y avait eu que des fantômes de plats, pour aller chez le traiteur.
Paris en 1814. — L'approche des alliés. — La Restauration et l'acrobatie. — M"ie Saqui, royaliste. — Deux pitres patriotes. — Bobèche et Galimafré. — Les susceptibilités de la pudeur britannique. — La culotte du Turc. — Le café d'Apollon.
C'est à la fin de février 1814. Paris passe par des alternatives de crainte et d'espoir. Les alliés s'approchent : Moncey fait armer la garde nationale, et les Parisiens se rendent aux barrières. On en voit qui, comme les vieux troupiers, ont piqué à leur baïonnette, non un pain de munilion, mais une brioche, dont s'est précautionnée leur ménagère*. On bourre ces soldats impro-
Journal d'un prisonnier de guerre cinglai
MÉMOIRES DUNE DANSEUSE DE CORDE il9
visés de proclamations qui leur donnent un passager enthousiasme. Mais si un certain nombre d'entre eux sont vraiment décidés à tous les sa • orifices, beaucoup de boutiquiers, malgré les allures martiales qu'ils affectent, prévoient les malheurs de l'occupation ennemie. Les maçons, les menuisiers et les serruriers ne sont occupés qu'à préparer des cachettes pour y déposer les valeurs et Targenterie. Des paysans des environs de Paris envahissent la capitale, trainant des charrettes qui portent leurs meubles, et campent dans la rue. Des convois de blessés arrivent sans cesse. On les installe dans les abattoirs, encore inachevés, de la rue de la Pépinière et de la rue Rochechouart. Des affiches réquisitionnent cent mille matelas, dix mille paires de draps, vingt-quatre mille chemises, et de la charpie. Les bureaux des passeports, à la préfecture de police, sont assiégés. A la Salpêtrière, pleine de soldats malades, le typhus fait chaque jour d'innombrables victimes; un seul des médecins, impuissants, d'ailleurs, à soigner tant de malheureux, résiste à la contagion. Des militaires mutilés, qu'on ne sait où hospitaliser, mendient dans les rues. Des rumeurs jettent l'épouvante, annoncent le pillage et l'incendie.
Le Louvre est encombré de visiteurs qui viennent dire adieu aux tableaux qui s'y trouvent, persuadés qu'ils seront emportés... A cet abattement général, il y a, il est vrai, de brusques réactions, comme lorsqu'on apprend la victoire de Champaubert, et lorsqu'on voit défiler dans Paris des prisonniers russes et allemands. Mais ces suprêmes victoires de INapoléon, on le sent, maintenant, n'empêcheront pas Finéluclable dénouement. L'anxiété est à son comble, l'argent se cache ; en mars, on s'attend aux piï'es catastrophes.
Le moment ne semble guère favorable aux théâtres et aux spectacles. Cependant — et c'est l'extraordinaire de Paris à ses heures de grande crise — ils demeurent ouverts; ils jouent même nombre d'ouvrages nouveaux, en dehors des pièces de circonstance réclamées par l'autorité pour échauffer l'opinion; et, dans ces circonstances critiques, c'est, à Feydeau, la première représentation de Joconde^ et, aux Variétés, le 28 mars au soir, l'avant- veille du jour où les Cosaques allumaient, à Montmartre, leurs feux de bivouac, c'est un vaudeville de Merle et Ourry, la Manie des campagnes... Il s'agissait, dans la pièce, de bourgeois parisiens qui s'ins-