ROÏ DE FRANCE ET DE NAVARRE
CHtNSOy NOUVELLE.
LOUIS, en
Au Mans, chez Portier, rue Dorc'e.
Louis XVIII.
(^D'après une image populaire.)
tallaient au village de Pantin pour y être Iranquilles. Et, par une assez tragique ironie, le surlendemain, Pantin devait être le théâtre d'une terrible lutte et être aux trois quarts incendié.
M""' Saqui avait été généreuse: elle avait pardonné à Napoléon ! Non sans quelque courage, à l'heure où l'Empire s'écroulait, elle exaltait à sa manière, c'est-à-dire par sa pantomine sur la corde, les traditions impériales. Puis, au moment où Charles-Martel, ce défenseur de la France contre les Sarrazins, devenait, par un fond de vieux goût troubadour se mêlant aux préoccupations des dangers actuels, le héros à la mode, elle ne laissa pas de s'habiller, elle aussi, au Yaux- Hall, en Charles-Martel, et, armée d'une lance, de figurer un combat épique contre d'invisibles ennemis.
Mais, il n'y a pas à aller contre I elle avait surtout, en fait d'opinion politique, celle de la majorité. Bientôt, comme presque tout le monde, elle arbore la cocarde blanche, iille danse devant un public d'officiers étrangers, elle offre son concours aux fêtes de l'entrée de Louis XYIII à Paris. En juillet, dans ces jardins de Tivoli où elle avait eu sa première entrevue avec Napoléon, elle reprend ses exercices pour les gardes
du corps conviés par l'état-major de la garde nationale. Les journaux officieux commencent à célébrer l'éloquence militaire du duc de Berry :
— Nous commençons à nous connaître, Messieurs, dit-il... Si jamais nous faisions quelque campagne ensemble, nous nous connaîtrions mieux encore.
La garde nationale, composée de citadins, ravis du retour de la paix, ne souhaite d'ailleurs aucune « campagne ». Mais elle sait qu'il ne s'agit que de paroles, et elle applaudit.
Plus tard, au moment de l'entrée à Paris de la duchesse de Berry, le 17 juin 1816, M"' Saqui sera choisie pour la réalisation d'une suprême galanterie. La duchesse, dans la voiture du roi, a traversé, depuis la barrière du Trône, le faubourg Saint- Antoine, sous une voûte de drapeaux blancs^ que les habitants sont censés avoir voulu poser eux-mêmes. Sur le boulevard du Temple, à la hauteur du café d'Apollon, une corde est tendue entre deux mâts pavoises. M""* Saqui, vêtue en guerrière, guette le passage de l'équipage royal, et, avec l'adresse nécessaire, elle lance sur la tête de la jeune duchesse — un peu étonnée, d'abord — une légère couronne de lauriers dorés.
Plus fermes dans leurs convictions avaient été deux simples pitres, qui faisaient Ja parade devant le spectacle du sieur Dromale, directeur du théâtre des Pygmées, boulevard du Temple : Bobèche et Galimafré. Noms fameux dans l'histoire des descendants de Tabarin !
Ils s'appelaient, en réalité, Mandelart et Guérin, et ils étaient, avant de monter sur l'es-* trade oii ils amusèrent longtemps le public, Tun ouvrier tapissier, l'autre apprenti menuisier. Jamais compères ne s'étaient mieux entendus pour déchaîner le rire de la foule. Ils avaient vite été célèbres : Bobèche portait un habit rou^e et une culotte jaune et, sur une perruque de filasse^ arborait un chapeau à cornes surmonté d'un papillon ; Galimafré était habillé en paysan normand et il feignait l'attitude lourde d'un rustre.
Dromale montrait, en son établissement, des « vues de marine », obtenues par des illusions d'optique, et des marionnettes. Mais sans la parade de Bobèche et de Galimafré, il eut fait de médiocres affaires.
On a imprimé quelques-unes de ces parades : il faut avouer que ces lazzis et ces calembours paraissent assez plats aujourd'hui, mais on doit
12i MEMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE
adnietfre, pour que leur renommée soit justifiée, qu'on devait les entendre de la bouche même de ces deux virtuoses de la farce.
Les parades recueillies par Brazier paraissent un peu pénibles, dans leurs calembredaines. Ainsi Paillasse raconte sa lutte avec un ça suffit. Cassandre découvre qu'il veut dire un cétacé. C'est évidemment d'un esprit médiocre. Mais, en plein air, avec la fantaisie de ces bouffons, la saveur de ces plaisanteries était énormément goûtée.
Un autre historien de la Parade, de la Parade qui ravissait le bon Charles Nodier, a saisi au vol pour le fixer pour la postérité un échantillon meilleur de ces fariboles qui faisaient s'épanouir la rate des badauds. Bobèche apporte une lettre à Galimafré : « — Voilà une lettre d'un de tes pays. Il y mande que ta sœur a commis quelques inconséquences, vu qu'elle en est, en six mois, à son douzième amant. — Ah la coquine! dit Galimafré, je vais aller la tuer pour venger l'honneur de la famille. — Oui, mais, on ajoute que cette conduite légère lui a rapporté quelque beaux billets de mille et qu'elle t'en donne la moitié. — Dans le fond, c'est une brave fille; je l'aime bien, et je lui pardonne. — Attends ! des voleurs ont pénétré chez elle en
i:oBÈcnE et Galimafré,
son absence et ont volé toiile la somme. — Ah I la gueuse, j'avais bien raison de la maudire ! — Oui, mais les brigands ont été arrêtés le lendemain et on a retrouvé tout l'argent. — Au fait, ma sœur a des qualités, on Ta peut-être calomniée. — Il est vrai que cet argent a été confisqué par la justice. — Ah, la scélérate, rinfâme... »
C'était, au fond, le scénario d'une pièce de « théâtre rosse ».
Quand les Alliés furent devant Paris, Bobèche et Galimafré, délaissant les trétaux de Dromale, coururent aux barrières, et firent bravement le coup de fusil à une barricade de la rue de Meaux, qui tint longtemps encore après l'attaque des Buttes-Chaumont.
r alimafré ne voulut plus remonter sur les planches. Des soldats étrangers pouvaient être mêlés à la foule, et, avec quelque fierté patriotique, il n'admettait pas de provoquer leur rire. 11 entra comme machiniste à la Gaîté.
Bobèche, avait eu aussi des scrupules, mais il (|ontinui son métier, non sans un certain esprit satirique. 11 était d'ailleurs plus affiné que son ami Galimafré: quand il avait quitté son costume de pitre, il s'habillait très correcternent, avec une élégance même un peu recher-
xhée, et il n'était pas rare de le rencontrer avec l'habit noir, le jabot plissé, la culotte de soie, des boucles d'or aux jarretières et aux souliers, à l'orchestre de la Comédie-Française, applaudissant Talma. Il finit assez mal après avoir voulu être, pour son compte, directeur de théâtre.
On pouvait rappeler que ces deux fantoches s'étaient, à une heure grave, transformés en soldats.
M™*" Saqui recommence à voyager. Du temps de Napoléon, l'Angleterre lui était fermée : elle s'avise, maintenant, d'exploiter sa renommée à Londres. Elle s'intitulait naguère « première acrobate de S. M. TEmpereur ». Elle s'appelle maintenant « première acrobate de S. M. le Roi » : Tétiquette reste pompeuse.
Elle avait compté, toutefois, sans les scrupules de la pudeur britannique. Son entrée était fort attendue lorsqu'elle parut, et elle salua d'un geste aisé. Mais à peine s'était-elle montrée, qu'un murmure de réprobation s'éleva. Fort surprise de cet accueil, un peu décontenancée pour la première fois, elle n'en concevait point
M^e Saûui.
(D'après une estampe anglaise.)
Collection de M"'^ J. Chasles.
les raisons. L'n Français qui se trouvait là se hâta de l'avertir : c'était son costume, composé d'une tunique courte et d'un maillot de couleur chair qui excitait cette indignation, yraisemblablement excessive.
— N'est-ce que cela? dit, en riant, M™' Saqui. Elle se faisait escorter, comme je l'ai dit,
par de soi-disant Turcs qui dressaient les chevalets et les mâts, s'occupaient des accessoires, veillaient au matériel. D'un signe impérieux, elle en renvoya un dans la coulisse, où elle le suivit. Un instant après, elle reparaissait affublée d'une culotte bouffante, dans laquelle elle flottait, un peu plaisamment.
— J'espère, fit-elle, que je suis suffisamment habillée, maintenant...
Et, bien que ce pantalon oriental alourdît sa démarche et risquât d'ajouter aux dangers qu'elle courait communément, en la laissant moins maîtresse de ses mouvements, elle se lança alertement sur la corde et conquit vite les suffrages que son ignorance des susceptibilités anglaises avait seul retardés.
Cependant, après tant de représentations un peu partout, après ce vagabondage de « tournées », M'"' Saqui s'était prise du désir d'être
chez elle. Aujourd'hui encore, quel est l'artiste qui ne rêve d'être directeur ?
Le ménage s'était raccommodé tant bien que mal. Julien Saqui s'était peu à peu résigné à nêtre plus que l'homme d'affaires de sa femme. Celle-ci s'était d'ailleurs assagie en s'épaississant, en même temps que s'accentuait, bien qu'elle n'eût alors que trente et un ans, ce qu'il y avait d'un peu brusque et d'un peu viril en elle. Ce n'était plus la » sylphide » des débuts à Tivoli. Son affmement, dans la compagnie de gens d'esprit et en ses quelques aventures galantes n'avait été qu'assez superficiel. En 1816, l'atavisme reprenait en elle le dessus, et elle devait aux générations d'acrobates dont elle était issue et qui revivaient en elle une certaine impétuosité de manières, un goût d'indépendance, une vivacité d'allures qui rappelaient son grand-père, le bonhomme Masgomieri. Elle était faite pour le commandement.
C'est alors qu'elle sollicita le privilège d'un théâtre à établir, en transformant le café d'Apollon, sorte de spectacle-concert du temps, qui avait déjà subi bien des métamorphoses. Naguère, il avait été le Théâtre des Associés, dirigé par un certain Salé, personnage vraiment
fantaisiste, qui ne dédaignait pas de faire luimême, à la porte, l'annonce des splendeurs qu'il réservait aux spectateurs. C'est lui qui disait, d^une voix tonitruante : < Prenez vos billets... Entrez ! Venez voir Don Juan ou le Festin de Pierre. » Puis, au bout d'un instant, s'adressant à un employé de l'établissement : « — Allez chercher l'habit à brandebourgs sous lequel Don Juan enlèvera la fille du commandeur... Montrez-le à l'honorable société... Présentez-nous le costume pailleté du dernier acte, quand il est foudroyé ! » Cette exhibition de costumes était un trait caractéristique de son boniment, d'autant plus singulier qu'il s'exerçait sur des ouvrages classiques, qu'il avait la manie de représenter. C'est lui qui adressait des invitations aux plus illustres acteurs de la Comédie, pour qu'ils pussent comparer l'interprétation des chefs d'œuvre en leur théâtre et aux Associés. A la vérité c'étaient surtout des succès de fou rire qu'obtenait Salé.
Le Théâtre des Associés devint, avec la Révolution, le Théâtre Patriotique, et, sous le Directoire, passant entre les mains de Prévôt, homme universel, directeur, acteur, auteur,
le (( Théâtre sans prétention ». Titre infiniment modeste, assurément.
Prévôt ne joua guère que des pièces de lui, le Jacobin espagnol^ [Utilité du divorce^ Dépenses et générosité, le Retour d'Astrée ou la Correction des mœurs ^ les Femmes duellistes ou Tout pour l'amour, le Valet à trois maîtres^ les Deux fous raisonnables, Y Aimable vieillard, etc. Il avait beaucoup d'imagination, et on ne pouvait point lui refuser une belle activité. Il n'en finit pas moins, après bien des déboires, humble montreur de lanterne magique.
Le café d'Apollon, où Ton ne se préoccupait nullement de littérature, avait remplacé le « Théâtre sans prétention ». C'est là que M""' Saqui installa son théâtre, qui devait rester fameux dans l'histoire du boulevard du Temple. Il ne lui était accordé que de donner des spectacles d'adresse et des pantomimes, mais elle devait élargir peu à peu ce programme.
Une nouvelle existence commençait pour elle.
Le boulevard du Temple. — Le Spectacle-acrobate. — Lesvoisines de M^^ Saqui. — Rose et Malaga. — La fin d'une danseuse. — Le « polyphage ». — Chodrae-Duclos. — Une originale physionomie. — Les débuts de Debureaû.
Une estampe mélancolique du Musée Carnavalet représente le boulevard du Temple éventré, en 1862, par les grands travaux d'édilité qui transforment Paris. La longue ligne de théâtres qui s'étendait naguère ne présente plus que des ruines. Ici, un mur de scène reste encore; là, une façade n est plus qu'à l'état de silhouette ; ailleurs, l'œuvre des démolisseurs s est déjà accomplie. C'est le ravage de tout un long passé dramatique...
Sous la Restauration, le boulevard du Temple était une foire perpétuelle. Les théâtres et les petits spectacles étaient serrés les uns contre les autres. Le « Spectacle-acrobate )> de M°^° Saqui était installé au n° 52 du boulevard, et avait une entrée au 49 de la rue des Fossés du Temple. Comme voisins iuimédiats, elle avait le cabinet des figures de cire de Curtius, qui, à chaque changement de régime, habillait différemment le factionnaire immobile delà porte de son établissement, sans rien modifier à 'son musée ; le théâtre du Petit Lazari, qui avait succédé au spectacle de Dromale, ruiné par le départ de Bobèche et Galimafré, où Ton ne montrait alors que des marionnettes ; les automates de Thevelenin ; les ombres chinoises de Hurpie; un autre cabinet de figures de cire tenu par une demoiselle George, qui n'avait que le nom de commun avec la tragédienne. C'était aussi le coin des cafés légendaires, comme celui de 1' « Epi-scié » qui devait finir, après avoir été un rendez vous d'amateurs dechansons, par se transformer en un bouge, oii trôna une abominable mégère, qu'on appelait « le capitaine du recrutement » ; le Café Chinois, le Café du Bosquet, où l'on jouait des vaudevilles à deux personnages. Sans parler des théâtres,
TAmbign, la Gaîté, le Cirque Olympique, où ne dansait-on et ne chantait-on pas, où ne jouait-on pas la comédie, sur le boulevard du Temple !
Non loin du Spectacle-acrobate, M"' Saqui retrouvait, installée à l'ancien théâtre des Patagoniens, une vieille connaissance, la Malaga, qui, jadis, à Tours, lui avait donné ses premières leçons.
La Malaga, de son vrai nom Catherine Bénefand, avait beaucoup perdu, alors, de son charme de brune ardente, et elle s'était épaissie. La vogue se retirait d'elle, et son spectacle agonisait. Elle n'avait plus comme « aboyeur » le fameux pitre Rousseau, qui avait fort, par son énorme bonne humeur, contribué a la prospérité du théâtre, aux belles années de l'Empire, Rousseau qui était à la fois « Turlupin, Polichinelle, Mascarille et Ealstaff », dont la figure bourgeonnée éveillait à elle seule la gaîté des passants, qu'il attirait par un refrain burlesquement chanté par lui :
C'est dans la rade de Rordeaux Qu'est arrivé trois gros vaisseaux...
Elle s'était séparée aussi de son associée, Rose, qui, dans leurs représentations, incarnait la
fantaisie et la hardiesse, tandis qu'elle continuait, elle, les traditions de la danse noble.
Rose et Malaga ! Deux noms qui furent célèbres ! Rose renouvelait les exploits de la <( belle Tourneuse » à la foire Saint-Laurent : elle se piquait des épées au coin de chacun de ses yeux, et elle tournoyait pendant un quart d'heure avec une telle rapidité que le public en éprouvait le vertige. Ou bien, elle se faisait hisser dans un vaste plat, recroquevillée comme un pigeon à la crapaudine, et, soudain, reprenant sa forme gracieuse, elle se livrait à d'étonnants exercices.
Rose, bien qu'elle eût bien des cordes à son arc, s'inclinait volontiers devant l'art supérieur de son amie Malaga.
La Malaga fut la mère de Joséphine Luguet, qui joua longtemps aux Variétés, et la grand'mère de Marie Laurent. La vaillante artiste de drame se souvenait de la vieille funambule, qui mourut ^n 1852, d'une mort enviable ; elle venait de rentrer chez elle ; elle se sentit tout à coup très lasse, s'assit dans un grand fauteuil à oreillettes, et, appelant une voisine, lui demanda un verre d'eau. Elle en but quelques gorgées.
— Ah! que je suis bien! dit-elle, comme en extase.
Elle répéta, semblant suivre une vision :
— Comme c'est beau !
Puis sa tête retomba. Elle avait fini de vivre. Le sort lui devait peut-être, en compensation des années de misère qui avaient suivi ses anciens succès, ce suprême sommeil dans une sorte de félicité.
Peu de temps avant sa mort, on s'était occupé d'elle à TAcadémie de médecine ; elle présentait un cas fort rare : ses dents, dans une mâchoire dégarnie par l'âge, s'étaient mises à repousser.
Devenue une bonne vieille, la Malaga habitait, dans le quartier du Panthéon, un très médiocre, logement. Une fois par semaine, elle allait voir Marie Laurent, qui la reconduisait jusqu'à la station d'omnibus, en lui glissant dans la main les six sous du prix de la place. La Malaga feignait de monter dans la voiture, mais avant que le conducteur eût eu le temps de sonner, elle en redescendait vite, et elle faisait le trajet à pied pour économiser cette humble somme.
Ainsi se terminait une destinée qui avait été presque glorieuse !
136 MÉMOIRES DTT,\e DANSEUSE DE CORDE
Elle avait eu — fort jeune, à quatorze ans — un fils qui fut le graveur des premières planches de modes, diU Petit Courrier des Daines^ cet aïeul des publications féminines.
Au milieu des pires difficultés, elle avait gardé un collier de corail à six rangs, qui lui avait été donné jadis, à la suite de quelque représentation, par ordre de Napoléon : elle le laissa à Marie Laurent, qui le portait communément. Ce collier fut coupé et volé le soir de la tragique bousculade du 15 août 1869, qui causa, dans la ruée de la foule vers le feu d'artifice, la catastrophe du Pont de la Concorde.
Quand M"' Saqui retrouva la Malaga, les choses avaient bien changé depuis leur première rencontre !
Malaga, depuis un terrible accident, à Versailles, qui l'avait laissée suspendue, pendant près d'une demi-heure, dans le vide, les mains se brûlant à la corde à laquelle elle se rattachait désespérément, avait à peu près perdu la faveur du public. M™^ Saqui alla la voir, et, reconnaissante des leçons de jadis, lui offrit un engagement. Mais quoi qu'elle n'eût plus d'illusions et qu'elle sentit la ruine prochaine, par un vieux fond d'indépendance, elle préféra demeu-
La Malaga.
rer, jusqu'à la fin, maîtresse de son pauvre théâtre déserlé.
L'attraction principale du Spectacle-acrobate, c'était, naturellement, M""*" Saqui elle-même qui paraissait à toutes les représentations, traversant le théâtre sur une corde tendue et y renouvelant toutes ses prouesses. Mais, en quinze années, combien de falotes et étranges figures défilèrent sur cette scène vite adoptée par le populaire!
Quelque note de journal, un programme subsistant par hasard évoquent seuls, aujourd'hui, ces célébrités fantaisistes d'un moment.
Au début, M""^ Saqui avait voulu un certain faste dans la salle reconstruite par ses soins. Le rideau était dans le goût mythologique; il y avait deux rangs de loges bien décorées: des peintures évoquant les exploits de la danseuse ornaient les murs; mais quand la toile s'était levée, ce qui excitait l'admiration du public, c'était la légion des fameux Turcs, gardes du corps de la directrice, en costumes éblouissants, montant la garde sur la scène, ou, plus prosaïquement, faisant le service.
Si les artistes de toute sorte se succédaient
chez M™® Saqui, il y avait un fond de troupe, formé en grande partie de parents et d'alliés, comme les Charigny, danseurs non sans mérite, qui s'étaient attachés à la fortune de la (( patronne », et un tas de Saqui divers.
\! Almanach des Spectacles^ l'année d'après l'ouverture du théâtre, donne cette brève notice sur son genre : « Danses de corde et pantomimes-arlequinades. Les acteurs n'y peuvent entrer en scène qu'en faisant la roue ou le saut périlleux. Dans telle pièce héroïque que nous y avons vu représenter , deux princes rivaux , disputant de mérite en présence de leur maîtresse, se mirent à sauter et à cabrioler de toutes leurs forces, et celui qui fut préféré par la princesse ne dut cet avantage qu'à Texcellence de sa culbute. »
Suit la liste du personnel administratif et artistique: oii sont les Achille, les Amable, les Laurent frères, les Chevalier et les Alleaume qui remplissaient les rôles de mimes? Dans quelle bizarre planète errent leurs ombres? Qui se souvient de ce trio, Elisa, Zoé et Justine, qui durent avoir pourtant quelques grâces? Qui aurait l'idée de ressusciter la mémoire de M. Godet, maître de balle^, de M. Yanderland,
contrebasse, de M. Charles, 2°"' flûte, et de M. Ernest, timbalier?
Au demeurant, pour grossir le tableau de troupe, en apparence, les mêmes noms se retrouvent dans les divisions principales , mimes, danseurs, danseuses de corde. Ces derniers forment un imposant total de onze sujets, dont un comique, nommé Bellery.
Dès les commencements, M^^*" Saqui, se mettant en frais, produit des « numéros » de marque, comme on dirait aujourd'hui. C'est Jacques de Falaise, « le polyphage », qui, avec une vivacité de commande, avale ou feint d'avaler tout ce que lui offre le public et ce qui semble le moins assimilable à un estomac humain : des lorgnettes, des journaux, des mouchoirs, des tabatières. Son appétit est insatiable et il déclare trouver un goût délicieux aux objets les plus hétéroclites. C'est Kabris, qui danse la Nou-kaï- Vienne, danse dont rhistoire a un peu perdu le souvenir ; c'est Jordiana, l'équilibriste , qui, parait-il, éclipse tous ses prédécesseurs ; c'est le groupe ê& prétendus Esquimaux , qui donne aux titis parisiens une idée , d'ailleurs chimérique , des mœurs des voisins du Pôle nord ; c'est
M. Leclercq, (c physionomane » ; combien d'autres!...
Le théâtre prospère d'ailleurs. Les premières années sont lieureuses. Des légendes se forment même sur la fortune de M""^ Saqui. On raconte (et les Mémoires de M^^ Flore font allusion à ce bruit) qu'elle a acheté le châleau de Voltaire à Ferney ^ Il n'en est rien, en fait. L'ombre de Voltaire, même de Voltaire propriétaire, devait assez peu hanter les rêves de M""" Saqui.
En 1822, il se passa, au vSpectacle-acrobale, une scène tumullueuse où apparut une des plus étranges figures de l'époque. Il y avait, alors, ayant fait son quartier-général du Palais-Royal, un homme, à la barbe hirsute, qui se faisait une coquetterie de ses haillons. Misérable, il mettait en scène sa misère avec orgueil. C'était le fameux Chodrue-Duclos. 11 avait été, pendant la Révolution, et sous l'Empire, un fervent et bouillant royaliste. Il avait été célèbre par son élégance et par ses innombrables duels. Il
1. Le château de Ferney, après la mort de M^^ Denis, fut revendu par les de Mllette à ses anciens propriétaires, les de Budé. Ceux-ci le cédèrent ensuite à la famille Griollet. En 1848, le château passa entre les mains de M. David, négociant de pierres fines. C'est sa fille, M™e Lambert, qui le possède aujourd'hui (Communication de M^ Modas, notaire à Ferney).
avait dépensé sa fortune et son saog au service de la cause des Bourbons.
Cependant, quand Peyronnet, qui avait été, à Bordeaux, son intime ami, ai'riva au ministère, Chodrue-Duclos , réclamant, dans le triomphe de son parti, le prix de ses services durant les jours d'épreuves, fut éconduit. A la vérité, dans l'importance démesurée qu'il attachait à sa personnalité, il avait demandé des fonctions politiques où il n'eût été que comprometlanl; on ne lui avait offert qu'un emploi trop modeste, à son gré, puis son humeur intraitable lui avait fait feimer toutes les portes.
Alors, Chodrue-Duclos s'était posé en victime, et il s'était cyniquement logé dans un bouge, affectant la pire délresse et l'étalant, comme un témoignage de l'ingratitude des défenseurs de la monarchie, à présent victorieuse.
11 errait dans le Palais-Royal, élargissant volontiers les déchirures de ses sordides habits^ grignottant en public un croûton de pain, s'attachant à montrer le traitement, selon lui indigne^ dont il avait été l'objet.
Était-il vraiment sans ressources? On raconte que, un jour, un fermier arriva à Paris, avec un
sac d'écus représentant des redevances de plusieurs années. Chodrue-Duclos s'irrita, renvoya riiomme, abasourdi, et jeta l'argent dans la rue. 11 se plaisait, Diogéne] aigri, dans le rôle qu'il avait adopté.
Au demeurant, on ne se moquait pas impunément de lui, et l'ancien bretteur avait conservé une vigueur redoutable. C'est ainsi que, de ses mains nerveuses, il envoya un jour rouler de l'autre côté des grilles du jardin deux gardes du corps qui s'étaient permis de le plaisanter. On l'avait poursuivi plusieurs fois, mais, en somme, il n'y avait qu'insignifiants délits dans son cas, pour gênante que fut son attitude à l'adresse du Pouvoir, et on avait fini par le laisser tranquille.
Ce gueux volontaire se posait volontiers en Don Quichotte, à l'occasion, et aimait à donner des leçons. C'est ainsi que, un jour, il souffletait un passant qui, à ce qu'il en jugeait, manquait d'égards envers une femme, et que, une autre fois, ayant, de son autorité privée, jugé un mari odieux, il se prêta à l'enlèvement d'une belle coupable par un amant décidé à tout braver.
N'ayant pour but que de se faire voir partout
pour insister sur le déni de justice dont il avait été victime, Chodrue-Duclos allait parfois dans les petits théâtres. C'est ainsi qu'il se trouvait un soir chez M""^ Saqui.
11 y avait dans une loge un couple élégant, trop élégant peut-être au milieu du public ordinaire, qui attirait l'attention. Ce jeune homme et cette jeune femme sourirent avec quelque dédain d'exercices qui charmaient la foule. On murmura autour d'eux.
Ils sortirent pendant l'entr'acte, et on les poursuivit de railleries assez malsonnantes. Le jeune homme s'impatienta, lança quelques propos un peu vifs. Les spectateurs s'ameutèrent, menacèrent de lui faire un mauvais parti.
Chodrue-Duclos intervint alors gaillardement. Il fut accueilli, avec ses loques, par des quolibets. Mais il prit rudement au collet, selon son habitude, les plaisantins les plus proches de lui et il les secoua d'une façon intimidante, puis, retrouvant sa gentilhommerie d'antan, ôtant l'inommable objet qui lui servait de chapeau et saluant galamment, il dit, en s'adressant à la compagne du mondain interpellé :
— Je vous supplie, Madame, de n'avoir au-
cune crainte. J'ai naguère, tenu tête à de bien autres gens que cette canaille...
Les invectives recommencèrent. Chodrue- Duclos envoya autour de lui quelques horions et assura avec décision la sortie de ses protégés.
Mais une nouvelle affaire faillit surgir. Le jeune homme, une fois sur le boulevard, voulut, bien qu'il ne laissât pas d'être étonné encore de cette aide empressée, reconnaître le service rendu, et il mit la main à son gousset...
— Monsieur ! fit Ghodrue-Duclos d'une voix terrible.
— Quoi?... qu'y a-t-il ? demanda Tàutre, stupéfait.
— Après vous avoir sauvé, je devrais maintenant, en bonne équité, châtier votre impertinence. Sachez, Monsieur, que je donne mes bons offices, et que je ne les vends point...
Chodrue-Duclos se drapa dans ses haillons. La jeune femme l'apaisa par un gracieux remerciement, et il consentit alors à s'éloigner majestueusement.
— Mais c'est un fou I s'écria le dandy, dans le même instant libéré d'une fâcheuse situation, et provoqué.
MÉMOIRES D'UNE DAiSSEUSE DE CORDE 145
Il avait dit le mot vrai *.
Quoique transformé — à la lettre — en va-nupieds, l'ancien muscadin qu'avait été Ghodrue- Duclos eut encore des duels. Il en eut un, au fusil, dans le bois de Boulogne, avec un individu à qui il reprochait d'avoir, une dizaine d'années auparavant, insulté son père. Il perça son chapeau d'une balle : le chapeau tomba.
— Je savais bien, Monsieur, dit-il, que je vous forcerais à saluer.
Chodrue-Duclos mourut dans la rue, où il avait vécu dix-huit ans, en 183o. Il tomba foudroyé, devant la porte d'une boutique de la rue Saint-Honoré.
Il fit un effort désespéré pour se relever, en murmurant, avec le suprême souci d'une attitude d'orgueil :
— Mourir debout !...
Il roula d'ailleurs dans le ruisseau.
Cependant, à côté du théâtre de M"'' Saqui, d'autres spectacles venaient s'installer sur le boulevard du Temple, où il n'y avait plus un
1. Sous ses orteils, chaussés d'éternelles sandales, Il a, du long portique, usé toutes les dalles. Être mystérieux qui, d'un coup d'œil glaçant, Déconcerte le rire aux lèvres du passant...
Barthélémy. La Némésis.
coin qui ne fût chantant, disant, ou dansant. C'était le théâtre des Funambules, notamment. Je ne sais s'il est bien exact que ses directeurs, Bertrand et Fabien, sollicitèrent le privilège de leur entreprise uniquement pour faire une redoutable concurrence à M""^ Saqui et la poursuivre de leurs ressentiments à propos de quelques mauvais procédés de sa part. M"^*" Saqui ne fut d'ailleurs pas fort inquiète d'abord de ces voisins qui n'hésitaient devant aucun sujet à mettre en pantomime.
Toutefois, dès la seconde année, ils lui enlevaient, par hasard ou par un pressentiment de ses futurs succès, son Paillasse, expert en de caustiques boniments. C'était Jean-Gaspard Debureau, qui devait être le plus célèbre des Pierrots. N'est-il pas piquant que ce grand comédien qui n'avait pas besoin de la parole, dont tout l'art était dans le geste et la physionomie, et qui tut admirable parce que muet, ait commencé par être un bavard professionel ?
Quand M"'^ Saqui engagea Debureau, il était déjà rompu à ce métier, ayant rempli l'emploi dans la troupe paternelle, pauvre troupe errante qui avait été jusqu'en Turquie à la recherche, non pas de la fortune, mais du pain quotidien. Moins
souple que ses frères et sœurs, presque maladroit, alors, on lavait avec un peu de dédain, confiné dans les fonctions d'aboyeur. Au boulevard du Temple, il y excellait, un peu inquiétant seulement, parfois, par la lourdeur de ses plaisanteries triviales. Le nom de Debureau n'était encore porté, avec quelque éclat, au Spectacle-acrobate, que par sa sœur, dite la « Belle Hongroise », qui, après le départ de son frère, resta au théâtre Saqui. Aux Funambules, Debureau végéta encore deux ou trois ans, dans l'obscurité, avant que se révélât l'espèce de génie qui lui fit créer un genre nouveau.
Au moment de sa plus grande renommée, M°^® Saqui regretta-t-elle de l'avoir laissé partir? Elle était directrice, et, comme telle, elle pouvait déplorer qu'il eût passé ailleurs avec armes et bagages ; mais elle était artiste, et, en tant qu'artiste, elle eût souffert d'une gloire qui, même dans un ordre différent, eût risqué dh jeter quelque ombre sur la sienne. La psychologie théâtrale n'a pas beaucoup changé.
Une association. — Le chevalier Jacquelin. — Les débuts de Debureau. — Caroline, Laponne. — Une cause célèbre. — Vidocq. — M°ie Saqui chez elle. — Les spéculations de Baptiste. — M™^ Saqui et les journées de juillet. — Le choléra. — Fin du Spectacle-acrobate.
Le Miroir, journal des théâtres, disait en souriant que les Funambules, c'était le temple de l'art classique, et le Spectacle-acrobate, celui de l'art romantique. La fantaisie de M™^ Saqui, impétueuse, innovatrice, justifiait cette comparaison littéraire.
Les deux théâtres, malgré cette distinction que faisait un feuilletoniste, finirent par se porter
^/«^I<i^. '-^^^Jr^^--i ^r\C.~,wL yT-C-> , 'i;V.,..W-
CjcXj^ct'-JLy CawJUiAvci^ ,
Lettre de M. et M^^e Saqui au Ministre de l'Intérieur Collection de M^i^ j. Chasles.
préjudice. Julien Saqui, timidement, proposa un jour à sa femme une association entre les deux scènes rivales.
L'idée fut acceptée par Bertrand et Fabien, directeurs des Funambules, mais Fassociation n'empêchait pas chacun de tirer de son côté, ce qui était, au fond, assez humain. De violentes imprécations de M™*' Saqui la rompirent un soir, et on reprit sa liberté de part et d'autre.
La vérité est que M""" Saqui venait d'avoir un atout dans son jeu, dont elle entendait profiter.
Le Préfet de police avait chargé de la surveillance des deux petites scènes M. le chevalier Jacquelin. M. le chevalier Jacquelin était un vieux beau, à qui son dévouement affiché à la cause royaliste, en des temps d'épreuves, avait valu cette modeste place d'inspecteur des théâtres. Sous l'Empire, il avait éjé quelque peu emprisonné, ayant été englobé dans un complot de la chouannerie normande, puis bientôt relâché comme trop insignifiant. Il fallait qu'il eût été bien inoffensif, en effet, pour que l'ombrageuse police impériale l'eût mis hors de cause. M. le chevalier n'en tirait pas moins vanité de sa courte captivité. Il avait toujours été assez pauvre, mais ces événements, déjà lointains, lui
permettaient de se présenter comme un homme ruiné par sa fidélité au principe monarchique et d'évoquer avec quelque complaisance le lustre imaginaire de son passé.
Aux environs de la soixantaine, il était resté galant. Il parlait aux dames cérémonieusement, mais non sans qu'on surprit parfois chez lui des regards un peu égrillards. 11 laissait d'ailleurs volontiers entendre, avec un grand air de mystère, qu'il avait été honoré de heaucoup de bonnes fortunes, dont la discrétion seule l'empêchait de faire le récit, k la vérité, les émoluments de sa place étant fort minces, il était logé à peu près par charité dans les combles de Fhôtel d'une vieille comtesse, à laquelle il avait jadis rendu quelque service pendant l'émigration. En retour de cette hospitalité, il faisait ses comptes, et, quand elle n'avait personne, elle lui imposait de longues parties de cartes.
Avec ses prétentions et sa vanité, et aussi avec tout ce qu'il y avait de chimérique en lui, M. le chevalier Jacquelin devait être facile à séduire. Sans qu'il y eût, je pense, besoin d'aller plus loin, M™'' Saqui, dont les trente-six ans avaient un bel épanouissement, se mit pour lui en frais de coquetterie. Elle. fit mine de lui prêter une
attention dont l'inspecteur des théâtres ne dissimula pas sa satisfaction. Elle provoquait complaisamment ses bavardages, flattait ses manies nobiliaires, paraissait sensible à ses fades madrigaux et feignait de le trouver dangereux.
Bientôt il eut son couvert mis dans la maison. On lui demandait un avis sur tout ce qui se préparait, on lui donnait une importance qui le charmait, et, comme il se piquait d'avoir de l'imagination, on sollicitait de lui des idées, puis des canevas de scènes, et c'est ainsi que tout doucement M™^ Saqui obtint de pouvoir représenter de petites pièces, au lieu de se borner à des pantomimes et à des exercices d'adresse. Elle élargissait son cadre, elle augmentait l'attrait le son spectacle. M. le chevalier Jacquelin, inspecteur des théâtres, pouvait-il sévir contre M. le chevalier Jacquelin, auteur ? Il avait été adroitement enveloppé et circonvenu, et ce n'était plus que pour les seuls Funambules qu'il agitait, à Toccasion, les foudres administratives. Le Mentor souleva une polémique à ce sujet, piqua de traits acérés le fonctionnaire féru de la passion du théâtre, mais l'autorité ne s'en émut guère. Et c'est ainsi qu'un public, qui n'était pas alors très exigeant, put ouïr, après
avoir admiré la souplesse des acrobates, l'ingéniosité des illusionnistes ou des merveilles de force des athlètes, des œuvres telles que Sobieski, les Amants persécutes, la Vallée des chèvres, Barbe yioire ou la Discipline militaire, productions oii le plaisant et T émouvant étaient savamment dosés. Ai-je le droit d'oublier encore, pour les avoir relevées sur des programmes du temps, ces pièces aux titres suggestifs: Rodolphe ou les chevaliers d'Edimbourg, F Orpheline de Janina, Clémence de Monglade, le Bailli Mirliflore, le Diable en pension?
Si Debureau était parti, on avait non seulement sa sœur aînée, la Belle Hongroise, mais sa cadette qui venait d'épouser un gentilhomme polonais, le comte de Dombrowski, et qui empruntait un nouveau lustre à sa noblesse toute fraîche, ne l'empêchant pas de faire avec autant d'assurance que par le passé le double saut périlleux. Elle eut pour neveu un petit homme au teint pâle, à la barbe rare, d'une rare énergie pourtant, qui devait être jeté, en 1871, dans la plus étrange situation dramatique. Après avoir défendu opiniâtrement la Commune, il l'avait trahie. 11 avait tenu sa promesse en dégarnissant de troupes fédérées un secteur
de Paris. Mais l'argent et les sauf-conduits qu'il attendait n'arrivèrent pas à temps, et, en fataliste qu'il était, il recommença è combattre l'armée régulière, à laquelle il avait ouvert un passage, et il se fit tuer rue Myrrha, en défendant Montmartre.
Joies naïves de l'époque du Speclacle-acrobate ! Une attraction du théâtre de M"^ Saqui fut un moment la Clarinette enchantée. « L'exécutant, dit le programme, se met à cheval sur son instrument, et en tire des airs mélodieux. »
Au théâtre Saqui débuta la «jeune Laponne», qui s'appela plus lard sur l'affiche « Carolina, Laponne ». C'était une naine que le hasard, disait galamment Théodore de Banville, « s'était plu à développer en femme de Rubens ». Elle se montrait encore, de plus en plus énorme — en largeur — sous le règne de Louis-Philippe. C'est sur elle qu'on raconte cette anecdote savoureuse. Sa vaste poitrine logeait un cœur, et ce cœur s'était pris d'amour, par un ironique contraste, pour un géant qui avait répondu à sa flamme. C'était un bon diable de géant, et Carolina était irascible et jalouse. Parfois, elle éprouvait le besoin de battre le colosse. Alors, elle lui disait :
— Mets-moi sur la table que je te donne un soufflet.
Le Goliath obéissait docilement, l'enlevait de ses .mains immenses, et recevait, en esclave, le soufflet promis. Après quoi il la reposait à terre. Histoire non dépourvue d'un sens symbolique.
En 1825, M. Saqui mourut. Le brave homme, dont l'existence n'avait guère été heureuse, tenait si peu de place qu'on ne s'aperçut guère de sa disparition. Du moins, de plus hautes visées ne lui étant point permises, était-il devenu un administrateur soucieux d'ordre et de régularité. Sa perte fut peu sensible |à l'art (il y avait longtemps qu'il avait renoncé pour lui-même à la danse), mais elle devait l'être aux intérêts de l'entreprise, plus tard, quand M'^'' Saqui eut la mauvaise inspiration, pour le remplacer, d'appeler à elle son frère Baptiste, grand brouillon et grand faiseur de projets utopiques.
Mais il devait encore y avoir des années heureuses. Une incontestable activité régnait d'ailleurs dans la maison. Le spectacle changeait constamment. Yoici un exemple de la composition des affiches, pour une quinzaine seulement, du l*''" au 15 janvier 1826 :
l^"" janvier : Le Départ des Montagnes \ Claudine ; les Plaisus d'automne. — 2 janvier et 3 janvier, même spectacle. — 4 janvier : Le Troubadour ; les Folies ; la Danse de corde. — 5 janvier : \J incomparable Cossard; Alexine ; la Voltige ; les Beaux Pierrots. — 6 et 7 janvier, même spectacle. — 8 janvier : LeP<^s de la Houlette; Y Eveillé et VEndonni; le Tapis merveilleux. — 8 et 9, même spectacle. — 10 janvier: Le Festin de Pierre ; V Epouse ; les Farces ; Danse de corde. — 11 janvier : L'incomparable Cossard; V Héroïne cF Orléans ; le Trésor de Bagdad. — 12 janvier: La Lutte des Alcides ; Jean et Jeannette ; Mandrin. — 13 janvier : Le Chou enchanté; Clara Wendel\ les Plaisirs d' automne. — 14 janvier : Le Troubadour ; Mandrin ; le Trésor de Bagdad. — 15 janvier: La Petite Allemande'^ Y incomparable Cossard; la Voltige\ — Nouveau pas de W^^ Saqui sur deux cordes tendues^
Ainsi, c'est presque chaque jour que le programme se modifie, et Faffiche ne mentionne que les attractions principales. On travaillait ferme dans ces petits théâtres d'antan, qui, si la