Le Courrier des spectacles. L? Mentor. Le Miroir
tradition de 'la parade était tombée en désuétude, gardaient celle de Fannonce. A la porte du Spectacle-acrobate, une sorte de héraut d'armes, d'une voix retentissante, haranguait la foule :
(( — Voici le vrai moment de prendre ses billets... Les grands exercices de cordes et de voltige vont avoir lieu... Ils commenceront à neuf heures précises à la montre en or et à répétition de M""' Saqui... Entrez.., suivez la foule ! »
Pour avoir (( suivi la foule », en cette année 1826, deux hommes payèrent de leur vie le plaisir qu'ils avaient pris pendant une partie de la soirée. Un soir de janvier, ils étaient entrés chez le changeur Joseph, au Palais-Royal, lui avaient demandé je ne sais quel renseignement, et landis que le bonhomme, baissant la tête, examinait un papier qui lui était tendu, ils s'étaient précipités sur lui et l'avaient criblé de coups de poignard ; après quoi, ils avaient dévalisé la boutique, emportant une vingtaine de mille francs. Contre toute apparence, la victime n'était point morte ; elle avait même pu indiquer que les assassins, qui avaient échangé quelques mots, pendant le crime, étaient de tout jeunes gens, probablement Italiens.
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MÉMOIRES D'UiNE DANSEUSE DE CORDE 157
On les chercha longtemps vainement. Yidocq, qui était alors dans sa période de tours de force policiers, s'était juré cependant de les prendre, et ne désespérait point.
— Ils se cachent, pensait-il, mais ils ne garderont pas toujours cette prudence... Ils voudront dépenser l'argent volé... Attendons!
C'est dans une loge du théâtre Saqui que Yidocq, qui, comme le Solitaire, était partout et voyait tout, les aperçut enfin. Ils affectaient la tournure de dandies, et ils étaient accompagnés de deux jolies filles. Du moins, un de ces instincts qui guident les policiers experts, et qui les guident plus sûrement que des indications précises, Tavertissait-il qu'il tenait les coupables ; une attentive observation des deux spectateurs lui avait révélé que, en dépit de leur luxe, ils trahissaient des habitudes de gens à qui il n'a pas toujours été familier... Cependant, il n'avait que des soupçons, et une erreur était possible: or, une erreur, c'eût été, pour Yidocq, pour l'infaillible Yidocq, quelque chose comme le désbonneur...
Il fallait causer un peu avec eux, mais sa physionomie risquait d'être connue de braves garçons qui avaient des raisons de se défier de
lui. Il n'en était pas à un travertissement près. Il se rendit dans les coulisses, demanda le régisseur Lafargue, qu'il connaissait, et celui-ci, sur sa prière, mit à sa disposition une loge d'artiste, avec tous les accessoires de maquillage. En un instant, ayant fait emprunt d'une opulente pelisse au magasin des costumes, Vidocq était transformé en un vieux beau, au teint un peu bistré, qu'un employé du théâtre accompagnait jusqu'à une loge voisine de celle des suspects, en l'appelant cérémonieusement « monsieur le comte».
Les jeunes gens se retournèrent instinctivement. Le « comte » eut vite trouvé le moyen de lier conversation avec eux, et il l'engagea en italien (Vidocq avait tant voyagé naguère, librement ou non, qu'il savait quatre ou cinq langues). Un heureux hasard réunissait des compatriotes : il fut charmant, galant avec les dames, et, cependant qu'il plaisantait, se répandait en anecdotes, il étudiait ces prétendus fils de famille, dissimulant mal leur vulgarité. A des questions adroitement posées, comme par un intérêt bienveillant, sur leur arrivée et leur séjour à Paris, Jeurs réponses étaient embarrassées et contradictoires. Les soupçons de Yidocq
prenaient corps. Il redoubla de bonne grâce, et, à l'entr'acte, proposa aux jeunes femmes, amusées par cette offre, de leur faire visiter la scène. Il les introduisit, en effet, pour se débarrasser d'elles, dans un corridor, puis, s'arrangeant de façon à ce que la porte se fermât sur leur passage, il se plaça au milieu des deux Italiens et les prit chacun par un bras.
— Mes chers amis^ dit-il d'un ton bonhomme, si nous causions un peu, entre nous?... Permettez à quelqu'un qui s'y connaît de ne pas vous faire ses compliments... Quand on se hasarde au jeu que vous avez joué, on ne laisse personne vivant.
Tout en parlant, il les serrait contre lui, de manière à leur faire sentir une rude étreinte.
— Que signifie?... demanda l'un d'eux, bouleversé.
— Mes agneaux, reprit Vidocq, toujours jovial, vous n'êtes pas de force !... On n'emploie pas le poignard : c'est sale, et ça n'est pas sûr... On étrangle, ou on assomme...
— Quelle est cette plaisanterie? fit l'autre, avec un grand effort pour cacher son épouvante.
— Boni ce n'est pas la peine de nous fâcher!... Mais le changeur Joseph a fait votre
portrait, mes pauvres enfants, et il est diablement ressemblant...
Les Italiens essayèrent de se dégager.
— Oh, ça, mes petits! dit Vidocq en appuyant ses mains de fer sur leurs bras, paralysés, il n'y faut pas compter... Bavardons donc gentiment, en nous promenant sur le boulevard... Il fait beau, et rien n'est plus agréable que de marcher un peu...
Quand, avec ses captifs, il arriva, sans s'être pressé, au corps de garde de la rue Vieille-du- Temple, ir avait confessé les coupables, et obtenu d'eux leurs premiers aveux.
Ils s'appelaient Ratta et Malagutti : ils furent condamnés à mort. Généreusement, leur victime avait demandé qu^on leur fit grâce de la vie. N'ayant pu l'obtenir, il éprouva d'effroyables angoisses à l'approche de leur exécution. Ce brave homme, véritablement sans rancune, s'afPolait à l'idée de leur fm. Une chose véritablement extraordinaire se passa, quoique parfaitement vraie. La veille de leur mort (et il ne savait pas qu'elle fût décidée pour le lendemain), il fut pris de tremblements convulsifs, et, au moment où leur tête tombait sous le couteau de la guillotine, à ce moment précis, il
expirait lui-même. C'est là un cas de correspondance télépathique vraisemblablement unique.
Dans son théâtre, M""^ Saqui était redoutée et aimée. Elle était despotique, mais bonne. C'est un assez plaisant tableau familial que celui qu'a présenté un chroniqueur de la Restauration, la montrant, au foyer du Spectacleacrobate, un peu avant l'heure de la répétition, entourée de ses artistes, assise dans un grand fauteuil, comme une reine, deux nains à ses pieds sur de petits tabourets, écoutant impartialement les vœux et les réclamations de sa troupe, et répondant brièvement, selon Téquilé.
On est, avec la vérité, bien loin de la légende qui la représente comme une viiago, capable de mettre à elle toute seule les tapageurs à la raison, dans des soirées houleuses. M""^ Saqui, de ses fréquentations d'antan, « avait conservé un ton et des manières qui n'eussent pas été déplacées dans un salon » ; elle ne se permettait pas, quoi qu'on ait dit, le moindre juron, et, elle qui avait donné l'exemple de toutes les hardiesses, elle se plaisait, à ses moments perdus, à filer auprès d'un vieux rouet.
Par exemple, dès ce moment, comme plus tard, dans ses ébauches de Mémoires, elle ai-
mait à embellir certaines particLilarités de ses histoires, et elle ne dédaignait pas le piquant des contrastes :
(( — J'ai parcouru, disait-elle, l'échelle de la vie de saltimbanque, depuis le tapis étendu sur le pavé de la rue, oii, seule, abandonnée à l'âge de cinq ans, je me voyais forcée de pourvoir à ma cliétive existence, jusqu'aux tentures d'or et de soie qu'on a si souvent dressées pour moi dans les palais des rois... »
Elle exagérait, son enfance n'ayant point été malheureuse. Elle exagérait aussi le luxe déployé à son intention, par la raison que ses grandes ascensions s'étaient toujours faites en plein air, avec un invariable matériel, assurant sa sécurité.
Mais M""*" Saqui, en fileuse, dans une attitude de matrone romaine, voici, du moins, un croquis un peu inattendu. Au curieux qui l'interrogeait, elle ne manqua pas de rappeler les leçons de danse que son père avait données au comte d'Artois, qui était alors Charles X, et elle avait l'air de dire, avec un peu d'importance, qu'elle savait bien des choses sur le roi.
Un joli mot, en tout cas. Alors que Lalanne enseignait au comte d'Artois l'art de se tenir
Le Boulevard du Temple.
M'^'^ Saqui, Directrice du Spectacle-Acrobate.
sur la corde, le comte de Provence, son frère^ entra par hasard dans la salle où avaient lieu ces séances.
— Mon pauvre d'Artois, dit le futur Louis XYIII, je te savais capable de toutes les extravagances, mais je n'aurais jamais deviné celle-ci.
— Oh, oh, l'homme profond, répliqua le prince, sans quitter le balancier... mais si je fais un entrechat ou une volte, du moins, je les fais moi-même, et je n'en charge pas mon secrétaire...
L'allusion était assez nette aux travaux littéraires du comte de Provence, dont il n'était pas le véritable auteur.
— Oui, reprenait M™^ Saqui, le comte d'Artois était alors « une jambe brillante » !
Et ce souvenir paraissait singulier quand on pensait au roi qui faisait escorter les processions par des soldats et qu'une caricature fameuse, celle du « Pieu Monarque », montrait en soliveau couronné, de larges épaulettes pendant de chaque côté du morceau de bois.
J'ai dit que M""^ Saqui avait appelé auprès d'elle son frère Baptiste. C'était un homme de belle humeur, bien qu il eût passé, dans son
existence agitée, par des momenls critiques. C'était une étrange idée que d'aller prendre pour administrateur un personnage aussi aventureux, aussi fantaisiste, aussi loin de la vérité, qui n'avait jamais su mener sa propre barque. Il n'était pas d'entreprise chimérique dans laquelle il ne se fût embarqué, tour à tour directeur forain, inventeur, spéculateur. Il avait vendu, sans être payé, aux Grecs soulevés pour la guerre de l'Indépendance, des fusils qu'il n'avait pas, de sorte que l'opération, qu'il avait fini par transformer dans ses récits comme une affaire magnifique, avait été quelque peu illusoire. Coutumier de ces ombres de négociations et de ces fantômes de marchés, il avait, moyennant une honnête commission qu'il n'avait naturellement pas touchée, promis de prêter au bey de Tunis une somme qu'il n'avait jamais pu réunir. Merveilleusement utopiste, la tête bouillonnante sans cesse de projets, il les tenait pour réels dès qu'il les avait exposés, puis n'y pensait plus. Quand il était venu trouver sa sœur, après l'avoir perdue de vue pendant quelque trente ans, il revenait, dans un état voisin du dénuement, d'Egypte oii il avait été inutilement chercher fortune auprès de
Soliman-Pacha, qu'il avait connu à Paris, quand celui-ci, sous le nom de Joseph Sève, officier en demi-solde, battait le pavé pour trouver de quoi vivre. Mais Baptiste, en Egypte, était pour Soliman, pourvu de tous les honneurs, un ami compromettant, et il faut dire qu'il s'était, par habitude de vantardise, servi un peu cavalièrement du nom de son protecteur. Celui-ci l'avait renvoyé avec quelque argent, que Baptiste s'était hâté de perdre, en Italie, dans une malencontreuse conception commerciale... Ce n'étaient pas là de bien grandes garanties; mais il était amusant, remuant, vivant, bon compagnon, intarissable en histoires, et il avait fini par prendre sur M""® Saqui, qu'il divertissait, et qu il savait flatter, un ascendant prépondérant.
Les idées se précipitant en sa cervelle, il ne cessait d'en suggérer à sa sœur. Sa situation était bonne, assurément; elle pouvait être meilleure encore. Avec autant d'aplomb que d'ignorance, il se chargea du placement de sa fortune, et Dieu sait ce que pouvaient être les placements du pauvre Baptiste : c'était, par une fatalité, tout ce qu'il y avait de plus désastreux. Étonné, de bonne foi, d'ailleurs, du déplorable
résultat de ses calculs, il n'avouait pas les pertes, et, pour se rattraper, engouffrait de nouveaux fonds dans d'autres combinaisons tout aussi absurdes. S'il était surpris, aiîi reste, de ces insuccès financiers, il avait un fonds d'insouciance qui ne le laissait inquiet et affligé qu'à moitié : il pensait que la chance le favoriserait bien quelque jour, forcément, et, dans le triomphe définitif de ses opérations, il pourrait confesser les eri'eurs passagères.
M"^^" Saqui avait déjà vu se succéder nombre de régimes, de Louis XVI à Charles X. Elle devait en voir d'autres encore, la Monarchie citoyenne, la République et le second Empire. En juillet 1830, prompte à suivre les mouvements de l'opinion, elle acclamait la Révolution. L'impétueux Baptiste n'avait pas manqué d'y prendre part, et il ne fut pas le dernier à se vanter d'une part des exploits dont se targuèrent bientôt ceux-là mêmes qui, prudemment, étaient restés chez eux. Le 28, s'armant d'un vieux fusil du magasin des accessoires, il s'était joint à la colonne qui, débouchant du faubourg Saint-x4ntoine, passa sur le boulevard du Temple, et engagea la lutte contre les « royaux » à la Porte Saint-Martin.
— Des Suisses ! hurlait Baptiste, d'une voix terrible, j'en veux !
C'était le mot que répétaient les combattants les plus acharnés, comme s'ils eussent voulu manger des « habits rouges ». Je ne sais si Baptiste fit beaucoup de besogne, mais il fit sûrement beaucoup de bruit. Des idées 1 II en avait toujours. Ce fut lui qui proposa de s'emparer d'une fabrique d'eau de Javel, d'en emplir des pompes et d'en asperger ces Suisses exécrés. Que ne raconta-t-il pas, après la victoire ! Quelles prouesses n'avait-il pas accomplies ! Quels mots historiques n'avait-il pas prononcés!...
Dès le 2 août, M"'*' Saqui, se hâtant de changer de cocarde, rouvrait son théâtre, pavoisé de couleurs tricolores, offrait une représentation au profit des blessés, et faisait jouer un à-propos improvisé où l'on voyait fraterniser, aux cris de Vive la charte ! un ouvrier et un élève de l'École polytechnique. L'ouvrier recevait une balle dans la poitrine, et, je ne sais comment, l'arrachait lui-même, l'embrassait et disait au polytechnicien :
— Portez-là à ma femme, et dites-lui que je suis mort pour ma chère Patrie I
Trépignements, fureur d'enthousiasme, accla-
mations. On avait la victoire un peu emphatique. Les journaux étaient pleins de ces paroles d'une solennité oii personne ne se fût avisé, alors, de démêler je ne sais quoi d'un peu comique.
Il y avait aussi, dans ce pêle-mêle, des faits récents mis à la scène, la fameuse redingote verte de la jeune femme, habillée en homme, qui avait fait le coup de feu devant la colonnade du Louvre, qui était devenue immédiatement populaire sous son nom d'emprunt de Victor. Il y avait encore le bon docteur (rôle joué par le nommé Hinaux) qui offrait des vivres aux insurgés. — « Et vous, mon ami, disait-il à un jeune homme? — Moi, Monsieur, je ne mangerai ni ne boirai avant d'avoir vengé mon père. »
Au dénouement, M""' Saqui, elle-même, représentant la Liberté, brandissant des drapeaux, exécutait un pas de sa composition plein d'entrain et de fougue. Cette représentation, elle avait été l'annoncer elle-même, à travers les faubourgs, revêtue de son plus beau costume, dans un coucou pavoisé qui remplaçait son carrosse d'antan.
Baptiste, au fond, n'avait pas été fâché de la diversion apportée par les événements politiques. Sa sœur, malgré sa confiance, commençait à
être préoccupée de son retard à rendre des comptes, et des réponses éludées à des questions précises. Elle avait imprudemment donné plusieurs fois sa signature, éblouie par son bagout, par sa prétendue connaissance des affaires (on pense bien qu'il n'avait pas raconté ses aventures sans les modifier quelque peu à son honneur et que, pour expliquer sa misère, il avait dû imaginer quelque dramatique histoire), et elle s'étonnait de ne pas voir arriver les sommes considérables promises. L'agitation publique permit à Baptiste de justifier les délais demandés. Il avait d'ailleurs la faculté tout à fait admirable d'oublier ce qui le gênait.
Le temps vint, cependant, oii il fallut bien qu'il avouât la légèreté de ses conceptions financières : à la vérité, il n'en avait profité en rien, mais il avait perdu tout ce qu'il avait engagé, et il s'était mis en de telles mains que M°^^ Saqui se trouvait, par surcroît, débitrice, — ayant assumé, à son insu, de lourdes responsabilités, — d'une centaine de mille francs.
Le notaire Lenoble, qui avait été le notaire de la succession de Julien Saqui, fut prévenu et chercha à débrouiller le chaos des opérations de Baptiste.
— Mais, dit-il, il n'y a qu'un fou pour avoir agi avec une telle persistance dans celte sorte de volonté de la ruine.
Baptiste n'était pas fou: c'était un illuminé, ce qui est parfois plus dangereux. Il avait choisi les affaires les plus invraisemblables; il avait donné des fonds aux « puffistes », comme on disait, selon un mot alors nouveau, les plus redoutables. Il avait été pour eux une proie facile. Le notaire ne Irouva-t-il pas des actions pour l'exploitation du brevet d'invention de chapeaux à haute forme qui, la nuit, devenaient lumineux et permettaient de transporter avec soi son éclairage ? Il n'était pas de chevalier d'industrie à qui, comme d'instinct, Baptiste n'eût donné la préférence.
— Malheureux, lui dit M"^*" Saqui, quand elle vit clair et. qu'elle eut constaté* le déplorable usage qu'avait fait son frère de sa confiance, où nous as-tu conduits?...
— Sans doute, fit Baptiste... tous mes calculs n'ont pas été heureux... Mais j'ai une idée qui nous permettra de réparer ce dommage...
— Merci! s'écria M""^ Saqui épouvantée. Je ne te demande plus que de ne te plus mêler de rien !
Bien que, durant les premiers mois du règne de Louis-Philippe, une période de liberté des théâtres permît à M""" Saqui d'élargir son genre et de mêler même des mélodrames aux exercices acrobatiques, son entreprise devint lourde. Elle était, au demeurant, écrasée de soucis par les procès qu'elle avait à soutenir et par les dettes créées par les ridicules combinaisons de Baptiste. L'année 1831 fut difficile. En 1832, l'apparition du choléra rendit l'exploitation des théâtres désastreuse. La terreur était partout, on n'imaginait que remèdes extraordinaires, une odeur <le camphre emplissait Tair, et les récipients d'eau chlorurée dans les salles de spectacle ne peraietlaient môme pas à de rares spectateurs d'oublier le fléau. M^"® Saqui, aux prises avec les pires difficultés, traquée par des créanciers d'autant plus féroces que leurs créances étaient frauduleuses en leur source, se trouvant aux abois, vendit son théâtre à un imprésario nommé Dorsay, qui le transforma en une scène de vaudeville. Et sait-on quel fut le premier ouvrage qu'il y joua, alors que l'épidémie venait à peine de s'éteindre, et que tant de familles étaient encore en deuil? Ce fut une pochade de Deslandes et Didier, intitulée le Cho-
léra !... Et le public y vint ! A présent qu'il n'y avait plus de danger, chacun affectait d'avoir gardé son sang- froid et sa bonne humeur pendant les terribles jours, et l'on riait des alarmes évoquées un peu vite, et des trembleurs dont, cependant, tout le monde avait été plus ou moins...
M°ie Saqiii reprend sa vie errante. — Une représentation d'adieux. — Brigands espagnols. — Une demande en mariage. — Le physicien Bosco. — Une vieillesse héroïque. — Les Arènes nationales. — La fin du boulevard du Temple. — La mort de la danseuse. — Ses successeurs. — Un art disparu.
A quarante-sept ans, M""^ Saqiii, après avoir été ridole de la foule, après avoir eu des théâtres à elle, est contrainte à reprendre sa vie nomade. Elle eût dû garder quelque rancune à son frère, auteur de sa ruine, mais Baptiste était d'une inconscience désarmante. Elle se borna à se séparer de lui...
Elle voyage, comme autrefois. Elle revoit quelques-imes des capitales où. en des temps épiques, elle suivit les armées impériales conquérantes. A la grâce disparue, elle supplée par la hardiesse, demeurée incomparable. A Berlin, elle donne des leçons à une jeune femme un peu désemparée, qui vient de faire un terrible fiasco à l'Opéra; et, bien qu'elle n'ait pratiqué que la danse de corde, elle essaye de rompre à la souplesse et aux lois essentielles de l'art une ballerine présomptueuse, qui n'a dû ses débuts qu'à de hautes influences. Dans quelques années, cette danseuse malhabile, habituée à Tinsuccès, fera, par un long scandale, retentir l'Europe de son nom de Lola Montes, recevra, à Munich, les ministres plénipotentiaires envoyés à la cour de Bavière, et traitera avec eux au nom du roi, épris d'elle jusqu'à faire de sa maîtresse une sorte de ministre...
Ce sont, pour M^"^ Saqui, des années qui commencent à devenir difficiles, avec de bonnes heures, parfois, des éclairs de succès, mais aussi des soirées oii elle a la sensation douloureuse d'une curiosité diminuée autour d'elle. Elle a, au reste, de lourdes charges : ce n'était pas assez des folies de Baptiste ; ses proches de-
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vaient lui être assez funestes. D'une de ses réconciliations avec son mari, au début de la Piestauration, elle avait eu une fille, Félise^ Félise se maria fort jeune, avec un entrepreneur de fêtes publiques, qui portait un nom fort gai : il s'appelait Pinson. Pinson n'en fit pas moins de très mauvaises affaires, et, pour le sauver, M"^^ Saqui assuma la responsabilité de ses dettes. La tâche devenait rude à la période du déclin.
En décembre 1839, on la retrouve à Paris, où elle donne, à son ancien théâtre, sa première représentation d'adieux ; elle devait être suivie de plusieurs autres, à des époques différentes.
Ce fut vraisemblablement à celle de 1845 qu'assista Théodore de Banville, qui l'a racontée avec" un curieux mélange de scepticisme et d'émotion. Cette fois, on lui avait refusé la scène oii elle avait si longtemps triomphé, et c'était aux Funambules qu'elle paraissait, aux Funambules plus hospitaliers que les Délassements...
1. ]\I™e Saqui eut aussi deux fils, qui moururent avant elle. L'un. Charles, devait jouer, fort obscurément, la comédie, et il parut un moment aux Folies-concertantes, d'Hervé. L'autre fut chef ou sous-chef machiniste dans de petits théâtres.
176 MÉMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE L'affiche portait, en lettres énormes :
Pour la dernière fois !
Grands exercices de M"'^ Saqui,
(( Pour la dernière fois, dit Banville... Je me sentis le cœur serré comme, plus tard, à la représentation de retraite deM'^^ Mars. Je n'avais jamais vu W^^ Saqui : je savais seulement qu'elle avait parlé à Napoléon ; je savais que, dans la force de son talent, elle avait traversé la Seine sur une corde tendue avec un drapeau tricolore dans chaque main... Après avoir naguère ramassé plus d'or que ses bras robustes ne pouvaient en porter, elle venait de rentrer à Paris, pauvre, et vieille enfin... »
Le vaudeville qui servait de lever de rideau fut écouté avec indifférence. Enfin, le moment vint de l'apparition de la danseuse : une corde tendue du fond du théâtre venait s'attacher à la première galerie, « scène périlleuse, décor terrible et gros d'émotions, même avant l'entrée des acteurs ».
Il se fit un grand silence. M""' Saqui se présenta. Hélas ! elle était maintenant maigre, ridée, dévastée. Chez elle, les ravages avaient été
brusques, et le costume de guerrière, à l'antique, qu'elle avait revêtu, tout comme aux grands jours d'autrefois, ne faisait que trop ressortir ces cruautés de Uâge. La première impression, auprès d'une partie du public qui, déjà, ne connaissait que sa légende, fut terrible. Mais quand elle eut, avec une légèreté de jeune fille, sauté sur la corde, on oublia aussitôt cette ombre de tristesse. Elle était toujours l'intrépidité même, elle était toujours sans rivale...
Cependant...
« L'avouerai-je, écrit Banville, je négligeais un peu d'admirer les voltiges et les écarts pour contempler la tête de la danseuse, triste débris d'une beauté supérieure. Tout à coup, je la vis pâlir, ses lèvres se crispèrent, ses yeux s'injectèrent de sang, un murmure de pitié et de sympathie parcourut la salle, M""^ Saqui venait de manquer un de ses tours, le plus beau de tous. J'ai oublié comment cela s'appelle, mais qu'importe ! D'ailleurs, j'étais tout au drame effrayant qui se passait sur son visage. Trois lois, la funambule essaya, avec d'horribles efforts, de vaincre la difficulté ; trois fois, ses forces épuisées trahirent son grand cœur. Rien ne peut rendre la colère, le désespoir, le regret
immense qu'elle essayait de cacher sous son sourire...
« M"^^ Saqui fut accablée de fleurs et; de bravos, mais, au moment de quitter le public, sa fermeté l'abandonna ; elle éclata en sanglots... Après le spectacle, comme M""' Saqui dépouillait pour la dernière fois le casque doré, un de ses anciens amis, un écrivain mort aujourd'hui, me présenta à elle.
« — Vous voulez être poète, me dit-elle, avec un sourire doux et triste... Yoyez pourtant ce que c'est que la gloire ! » Une grosse larme tomba de sa joue, et je me retirai pénétré de respect. » Récit de poète, en effet. M""' Saqui savait très bien, en déposant son costume, qu'elle le revêtirait de nouveau prochainement; et, beaucoup plus âgée encore, sa vaillance ne se démentit point.
Elle repartait, bientôt, pour de nouveaux voyages, condamnée, désormais, à d'éternelles pérégrinations. La nécessité, assurément, l'y obligeait, mais ces représentations, même devant un public de quelque petite ville lointaine, lui donnaient l'illusion du succès, dont certains artistes ne se peuvent pas plus passer que de manger ou de respirer.
MÉMOIRES DUXE DAXSELSE DE CORDE 179
Au demeurant, elle retrouvait parfois des heures vraiment brillantes. Ainsi Jules Janin la vit-il, en 1847, aux arènes de Nîmes, plus audacieuse que jamais, et soulevant l'enthousiasme comme à ses beaux jours. Mais ce n'était plus que d'exceptionnels moments dans cette vie bohémienne où elle recommençait, avec des cheveux gris, et à un demi-siècle de distance, le mélier de son adolescence.
En 18o2, un imprésario qui n'a rien à perdre l'engage pour une tournée en Espagne, et les recettes sont minces, bien qu'une notice distribuée rajeunisse effrontément la danseuse. Mais il y a, dans la mauvaise fortune, des péripéties dramatiques qui deviennent presque heureuses. Au retour, dans la montagne, un peu avant Tolosa, la petite troupe est attaquée par des bandits, qui ne font, à la vérité, qu'un maigre butin. Cet événement romanesque, cependant, a fait quelque bruit ; M"^" Saqui et ses compagnons se chargent de l'amplifier, d'y ajouter des particularités émouvantes à souhait ; il rappelle l'intérêt et la sympathie vers la vieille acrobate qui raconte, avec un grand luxe de détails, sa capture, les dangers qu'elle a courus, le rapt violent de tout ce qu'elle pos-
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sédait : le brigand, qui a fait une bien médiocre opération, n'ira pas protester.
Les souvenirs du passé reviennent en foule : M""^ Saqui a les honneurs de l'actualité ; sur la route de Paris, à Bayonne, à Bordeaux, à Angoulême, à Poitiers, à Tours, à Orléans, elle donne des représentations qui sont suivies. A Paris, profitant de ce regain de gloire, elle a l'idée de proposer ses talents au directeur de l'Hippodrome, ce vaste cirque de bois qui avait été construit près de l'Arc de Triomphe.
Elle avait soixante-six ans.
Elle parut, non plus en guerrière, mais dans un costume de pèlerin, avec une longue barbe postiche, et il faut avouer que la gravure de V Illustration (3 juillet 1832) qui la représente ainsi laisse une impression assez mélancolique. Et toutefois, si âgée qu'elle fût, elle était leste encore, et elle se plut à des exercices, la tête en bas, qui, au moment du « rétablissement )) pour se retrouver dans une attitude normale, demandaient de la force.
Elle se flatta, presque septuagénaire, de refaire une carrière à Paris. En i8o3, pour la fête de l'Empereur, le 15 août, elle traversa sur la corde une partie du Champ-de-Mars. Quelles
M°i*^ Saqui à rHippodromc.
émotions anciennes devaient lui faire battre le cœur, en revoyant ce théâtre de yes exploits d'antan devant la garde impériale du maréchal Bessières !
J'ai trouvé dans la Gazette des Tribunaux de cette époque (elle mêlait alors une note frivole à la reproduction des débats judiciaires) la trace d'un singulier racontar.
Un Anglais avait parié quarante mille livres sterling avec un de ses compatriotes qu'il demanderait la main de M""^ Saqui.
« — Soit, je tiens le pari, dit le gentleman provoqué, mais il est bien entendu que le mariage s'accomplira dans toutes les formes, et que vous vivrez avec votre jeune fiancée, non pas à la manière française, mais à la manière anglaise : vous n'aurez qu'un cœur, qu'une âme et qu'une chambre à coucher.
« A cette nouvelle exigence, le lord épouseur répondit qu'il acceptait avec une parfaite loyauté ces conditions. La chronique ajoute que M""^ Saqui n'a pas été surprise de l'ouverture qui lui était faite, promettant à son noble fiancé de lui prouver que son cœur est encore aussi jeune que ses jambes... »
C'était évidemment une plaisanterie : elle ne
laissait pas d'être un peu lourde, comme iî devait en être dans un grave journal se mettant soudain à badiner.
La curiosité du public parisien pour Y « enragée » de Napoléon P"" ne dura guère, cependant, et M™" Saqui, une fois encore, se remit en route.
Cette fois, elle s'était associée avec une autre vieille gloire, déchue comme elle-même, le prestidigitateur Bosco, son contemporain. Tandis que, en des temps lointains, que les deux débris pouvaient évoquer ensemble, elle ravissait le Paris impérial, Bosco était, lui, soldat au IP léger et faisait la campagne de Russie, où il était blessé. Envoyé comme prisonnier dans une ville sibérienne, c'est là que sa vocation de magicien se révéla. Ses talents l'aidèrent à passer d'une façon supportable ses deux années de captivité.
C'était un gros petit homme, vêtu, quand il paraissait, sa baguette à la main, devant le public, d'un costume diabolique qui jurait avec son embonpoint. Il avait été célèbre par son adresse et par sa belle humeur. En dehors de ses représentations, qu'il avait données aux quatre coins du monde, il aimait à entretenir sa
réputation par mille tours plaisants. C'est ainsi que, pendant une traversée, fatigué de voir un gentleman montrer une grosse bague qu'il avait aux doigts avec un peu trop d'ostentation, il la lui arracha tout à coup, et la jeta dans la mer... ou fit mine delà jeter. L'Anglais, furieux (et on pouvait l'être à moins), lui saute à la gorge, et veut Tétrangier.
— Ma bague ! s'écrie-t-il.
— Votre bague, dit froidement Bosco, mais je n'ai pu vous la prendre : elle est dans la poche de droite de votre valise.
— Mais ma valise était fermée à clef...
— Regardez toujours. • Celaient là de ses menues gentillesses : elles
lui donnaient évidemment da prestige, en voyage.
Une autre fois, se trouvant à une table d'hôte, à Bordeaux, je crois, et le repas se faisant attendre, il dit à haute voix, en s'adressant aux autres convives :
— Ma foi, j'ai trop faim... à la guerre comme à la guerre 1...
Et, prenant sa fourchette, il l'avala, tranquillement, comme si c'eût été un hors-d'œuvre. Puis il frappa du poing sur la table :
i84 MElMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE
— Eh bien, garçon?
— Voilà, Monsieur.
— Le dîner n'est donc pas prêt?
Et, avec tous les signes de l'impatience, il usa de la cuiller et du couteau, comme il avait fait pour la fourchette.
Ses voisins le considéraient avec quelque effarement.
— Oh, dit-il, avec toutes les apparences de la simplicité, j'ai un très bon estomac.
Au bout d'un moment, il se faisait connaître. Il était rare qu'il ne préludât point par quelque sortilège de sa façon aux représentations qu'il donnait dans les villes. C'était là une sorte de parade, qu'il faisait lui-même.
Je ne sais au moyen de quel artifice il arrivait à produire une illusion qui était dans son arsenal d'enchantements : en arrivant dans un hôtel, il faisait demander le barbier. Celui-ci accomplissait son office. Quand il croyait avoir fini, Bosco lui reprochait sa négligence avec un feint emportement :
— Vous ne m'avez rasé que d'un côté.
— Moi !
— Voyez !..,,
En effet, malgré la consciencieuse opération à
MÉMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE I8n
laquelle le coiffeur était assuré de s'être livré, la barbe avait repoussé sur Tune des joues. Bien que fort étonné, l'bomme recommençait son travail : alors, c'était l'autre joue qui apparaissait garnie d'un poil rude...
Le barbier, affolé, prenait généralement le parti de s'enfuir, pour aller conter partout son aventure, et — c'était une bonne trompette !
Bosco avait été partout. Il avait eu, notamment, l'honneur d'exercer son art devant le sultan Abdul Medjid. Ce jour-là, il avait exécuté son tour des pigeons; il semblait couper la tête à deux pigeons, l'un blanc et l'autre noir. Mais, sur un signe de sa baguette, les deux volatiles ressuscitaient : seulement, le pigeon blanc avait la tète du noir, et réciproquement.
Le sultan avait pris un plaisir particulier au spectacle de ce prodige... Tout à coup, il fit appeler un esclave blanc et un autre, qui était un superbe éthiopien. En même temps, on apportait un cimeterre effilé.
— Répète ton tour sur ces deux hommes, lui dit-il.
Bosco eut un moment d'embarras, puis il fouilla dans sa poche, et en tira une petite fiole vide.
186 iMEMOIRES DX'NE DANSEUSE DE CORDE
— C'est, dit-il avec aplomb, la liqueur que je compose avec certaines herbes, qui a le pouvoir d'opérer la substitution... je n'en avais apporté que pour des pigeons... Il ne m'est pas plus difficile d'opérer sur des hommes, mais il me faut le temps de composer mon élixir... je demande quinze jours...
Le lendemain, muni d'un passeport, par les soins de Tambassade française, il quittait Consiantinople.
Nul homme n avait reçu autant de flatteuses attestations de tant de souverains : il en avait composé un volume, relié avec apparat, que le public était invité à considérer... Cependant, quelle renommée ne s'éteint pas! et Bosco, bieii qu'il eût encore « travaillé », à l'Elysée, devant le prince-président, connaissait, à son tour, l'ingratitude humaine. L'âge lui avait enlevé un peu de sa dextérité, et des rivaux, comme Robert Houdin, avaient ébranlé sa vieille gloire.
Ce fut un départ un peu triste que celui de ces deux anciens favoris du public, fatigués, usés, abandonnés, que réunissait une même nécessité de prolonger leur carrière, au delà des bornes normales.
D'étape en étape, ils finirent par gagner
î'Algérie où les distractions étaient rares encore. Hélas! le prestidigitateur, tout cassé qu'il fût, fit encore plus d'impression que la danseuse, à laquelle on ne prêta là-bas qu'une médiocre attention. Bosco, selon sa méthode d'autrefois, forçait le public à s'occuper de lui. C'est ainsi qu'il allait au marché^ qu'il marchandait des œufs.
— Combien?
— Un sou.
— Avec ce qui est dedans?
— Sans doute.
— Ce n'est pas cher.
11 ouvrait l'œuf, et en tirait une pièce de vingt francs. Trois ou quatre fois il renouvelait l'épreuve. Le marchand, stupéfait et ébloui, ne voulait plus vendre cette merveilleuse provision. Mais il avait beau casser quantité d'œufs, à son tour, il n'y trouvait que du jaune et du blanc, tandis que Bosco, suivi par la foule, émerveillée, opérait sur un autre étalage,
M""^ Saqui considérait avec un peu de dédain €es pratiques charlatanesques de son associé, elle qui n'avait à sa disposition que ce qui lui restait de son art. C'était grâce à ces moyens, cependant, que la représentation n'avait pas lieu devant des banquettes.
M"^^ Saqui reparaîtra encore h Paris, toutefois. Sur un vaste terrain situé entre les rues de Lyon et de Bercy et le boulevard de la Contrescarpe, emplacement occupé aujourd'hui en partie par un dépôt de la Compagnie des omnibus, s'était fondé un grand cirque, succursale de l'Hippodrome de TEtoile, les Arènes Nationales. Il était fait surtout pour un public populaire. M"'^ Saqui s'y montra, traversant l'espace de la vaste piste sur la corde, et, par une sorte de défi, vêtue non plus en pèlerin, mais en danseuse, et couronnée de roses, hélas !
Il y avait encore, en 1 859, si rares qu'ils fussent devenus, des « vieux de la vieille )),qui,le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, reprenaient, pour un jour, leur ancien uniforme, et se rendaient, en pèlerinage, à la colonne Vendôme. L'Empire encourageait, comme une vivante évocation de la légende, cette promenade des (( fantômes de l'ex-garde », selon le mot de Gautier, et on a raconté qu'il pourvoyait volontiers à la reconstitution de la défroque militaire des médaillés de Sainte Hélène de bonne volonté , car la conservation de tant d'habits, de culottes, de bonnets à poil, de gigantesques shakos, à travers tant
de régimes politiques, était un peu invraisemblable.
Cette année-là, on mena les Vétérans aux Arènesnationales, et ce fut un étrange et presque macabre spectacle. Des « fantômes », oui ! C'était un spectre de danseuse qui paraissait devant des spectres de soldats, dans un cadre et dans un milieu oii rien ne ressemblait plus à leur temps. C'étaient cette faiblesse et cette caducité qui représentaient une époque de force ! L'idée était-elle bien heureuse? Mais, depuis le second Empire, M""^ Saqui rappelait avec insistance les souvenirs du premier, et c'était à ces souvenirs qu'elle devait une ombre, un semblant de protection. La liste civile de Napoléon III ne reniait pas les galanteries de Napoléon l^^.
Cependant, tout disparaissait autour de la vieille acrobate, de ce qui avait été le cadre de sa vie. En 1862, les théâtres du boulevard du Temple, de ce boulevard du Temple où elle avait si longtemps régné, étaient démolis : c'était là le coin le plus pittoresque du vieux Paris qui s'en allait, pour faire place à de vastes voies nouvelles. Le 15 juillet 1862, à minuit, les Folies Dramatiques, la Gaîté, les Funambules, le théâtre du Cirque donnaient leur dernière représentation :
à côté de leur suprême affiche s'étalaient déjà des avis d'entrepreneurs : « Matériaux à vendre ». La Complainte du vieux Titi^ qui « donnait quelques pleurs » à tout ce passé, bouleversé par l'avenir, rappelant tout le fourmillement populaire autour des innombrables spectacles, et les types si caractéristiques, que dispersait l'invasion des démolisseurs, n'oubliait pas du moins M""^ Saqui, en un familier hommage à sa carrière. Le « titi » se montrait connaisseur du grand art, en faisant allusion aux modifications de la scène oii avait triomphé l'ex « première funambule du Gouvernement » :
Dla danse des acrobates P'tit mioche, j'étais heureux :
On a remplacé ces jeux A se faire casser les pattes Mais par malheur, c'est ça qui Nous a privés de Saqui !
En cette année 1862, on retrouve une dernière fois M'^'' Saqui à l'Hippodrome. Elle a près de soixante-dix-sept ans. Mais, bien qu'elle se flatte de tenir encore d'une main ferme le balancier, bien qu'elle ait une vaillance qui veut ignorer
1. Cotnplainte d'un vieux titi sur la démolition de son boulevard du Crime, sur l'air de Fualdès (Typographie Beaulé, rue Jacques-de-Brosse, 16.)
MÉxMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE i9i
le poids des années, elle court, maintenant, trop de dangers... C'est la fm, Ja retraite définitive.
C'est alors qu'elle va s'installer à Neuilly. Le peintre Vallet se souvient très bien, étant enfant, de la visite, chez ses parents, d'une vieille femme, tout de noir habillée, avec un grand voile noir sur son chapeau à bavolet, qui laissait voir ses cheveux blancs partagés en bandeaux. La maison, au n^ 20 de la rue Basse-de-Longchamp, était à louer, et cette petite vieille, c'était M™^ Saqui, alors très discrète, très effacée, glissant plus qu'elle ne marchait ^
Ce fut, en fm de compte, dans un appartement, au premier étage, de la maison portant le n° 48 bis de l'avenue de Neuilly, maison en partie transformée aujourd'hui, et qui se composait alors de plusieurs corps de logis, qu'elle vint s'installer. Elle était maintenant toute seule.
On peut, d'après l'inventaire fait après sa
1. Assez invraisemblable, en raison même de son attitude discrète et de sa réserve, me paraît cette anecdote contée par le Figaro d'alors. Ayant affaire à la .Justice de Paix, elle aurait, à l'appel de son nom. répondu en bondissant, par un saut hardi, jusque auprès du juge, un peu étonné. Peut-être eût-elle été capable encore de cette prouesse gymuastique, mais, d'après les témoignages recueillis, elle était, par son humeur, fort éloignée^ de ces plaisanteries.
mort, reconstituer le modeste intérieur où elle attendait ses derniers jours. Rien de plus bourgeois que cette retraite de la plus fameuse acrobate du siècle, avec quelques restes de confortable un peu lourd. M™' Saqui est assise, rêvant à ses succès d'antan, revoyant, par la pensée, le cours accidenté de sa longue vie, dans un grand fauteuil Voltaire, les pieds appuyés sur une chaise chauffeuse. Armoires et commodes d'acajou. Sur la cheminée, une pendule de bronze doré, sous globe, et, à côté de deux candélabres, deux « sujets, sous cylindre )> et deux coupes de verre. Mais elle n'allume guère cette cheminée, et elle se chauffe à l'aide d'un petit poêle de fonte. Quelques portraits de parents ou d'anciens compagnons de caravanes rompent, sur les murs, la monotonie du papier peint commun. Dans un angle, une statue de la Vierge, devant laquelle est un prie-Dieu. M""^ Saqui, sur le tard, a de la religion. Sur une table, une cage avec deux perroquets.- C'est avec eux qu'elle cause, obligée de n'avoir plus confiance que dans la société des bêtes. Elle avait recueilli une ancienne amie, une danseuse comme elle, qui se trouvait dans la pire détresse. Avec elle, elle s'entretenait du passé ; avec elle, elle évoquait les fêtes d'autrefois. Mais l'amie,
au bout d'un mois, disparut brusquement, dévalisant de tout ce qu'elle avait pu emporter sa cha.ritable hôtesse. Ce fut, pour celle-ci, une amère déception, et elle ne vit plus guère personne '. ^
Dans la salle à manger, où elle devait peu s'attarder, dont la table ronde, également en acajou, était recouverte d'un tapis de laine, l'ornement principal élaitun tableau-horloge, représentant un village, avec son église, et c'est dans le clocher de cette église qu'était disposé le cadran : aux heures et aux demies, un mécanisme régalait d'un petit air de musique.
En acajou encore était la chambre à coucher, sévère, avec ses rideaux de reps, où rien ne rappelait une existence d'artiste. Mais, dans une petite pièce éclairée par une fenêtre donnant sur la cour, il y avait une grande malle, contenant des costumes dont elle n'avait pas eu le courage de se séparer, et elle l'ouvrait, parfois, s'attardant dans son isolement, à contempler et à toucher ces épaves de sa longue carrière. C'était sa dernière coquetterie. Elle était encore assez alerte.
1. Elle eut une autre tristesse : elle avait recommandé au directeur de l'Hippodrome deux acrobates, auxquels elle s'intéressait ; ils se tuèr-ent, dans une terrible chute, le soir même de leurs débuts.
Un voisin obligeant, M. Formentini, qui s'inquiétait d'elle, parfois, et à qui, en remerciement de son intérêt, elle devait laisser son mince héritage, par un testament déposé chez M"* Rotier de laBerthelière, notaire à Paris, la surprit une fois essayant d'ajuster sur sa taille sa cuirasse en carton doré... En fait, à quatre-vingts ans, elle regrettait la foule, le péril, les émotions d'une représentation, et, si on le lui eût permis, elle eût dansé encore...
La gêne s'accentua dans les derniers mois de sa vie ; on trouva, dans son secrétaire, une liasse de reconnaissances du Mont-de-Piété, attestant qu' elle avait dû engager tout ce qui avait une petite valeur : une chaîne de col en or, et la montre, pour 100 francs ; un bracelet en or, pour 42 francs ; une chaîne de ceinture, une timbale, une tabatière, pour 45 francs ; deux broches, pour 85 francs ; des couverts d'argent, pour 57 francs...
Tandis qu'elle se procurait péniblement ces suprêmes ressources, il y avait, installée dans un palais, une jeune femme, née en Russie, portant, par son mariage, le nom d'un des premiers dignitaires de TEmpire français ; et cette jeune femme était la petite-fille de M""" Saqui. J'ai dit, dans un autre chapitre, par quelle aven-
MÉxMOlRES DX'NE DANSEUSE DE COUDE 195
ture. MaisM""" Saqui s'était imposé de ne se point faire connaître d'elle, de même que. au moment de l'adoption de sa fille, par les soins du père, dans une illustre famille, elle s'était sacrifiée, et avait accepté de n'être plus qu'une étrangère pour elle... Saltimbanque, soit! Mais sa lignée naturelle approchait d'un trône. Et ce n'est pas là le contraste le moins singulier de son histoire.
M""' Saqui s'éteignit presque subitement, le 21 janvier 1866, dans l'après-midi. Cène fut que deux ou trois heures après sa mort qu'une femme àson service, entrant dans sa chambre, la trouva inanimée. La pauvre triomphatrice de naguère était bien abandonnée.
Le décès futdéchré à la mairie de Neuilly par M. Formentini et par un de ses amis, M. Sire, photographe. L'acte, dressé d'après des renseignements sommaires, est assez incomplets
M""' Saqui est enterrée au Père-Lachaise (40'
1. Mairie de Neuilly-sur-Seine. Registre 1866, n» 27. Bulletin de décès : Nom : Lalane. Prénoms : Marguerite-Antoinette. Profession : artiste. Age : quatre-vingts ans. Née : à Agde (Hérault). Décédée : le 21 janvier 1866, à 3 heures. Rue : de Neuilly, 48 bis. Inscrite : le 22. Fille de : les noms de père et mère n'ont pas été indiqués. Veuve : de Jean-Pierre Saqui. Le nom de Lalanne est, à ce qu'on voit, estropié, et les prénoms du mari ne sont pas les véritables.
division, T^ ligne, n" 7, de l'avenue GrefFulhe). Le monument, qui est bien du goût du style funéraire de la Restauration, avait été construit pour Julien Saqui, en 1825. Il se compose d'une colonne, surmontée d'une urne, d'où pend lourdement un voile. Au pied de la colonne, dans une boîte en tôle, fort abîmée, se trouve une statue de la Yierge qui est probablement celle qu'avait chez elle M""' Saqui et dont il est fait mention dans l'inventaire. Une balustrade Fouillée entoure la tombe. Qui songerait, aujourd'hui, à l'entretenir !
M. Formentini, héritier, — héritier peut-être déçu, — ne se mit pas en frais d'une épitaphe. Au demeurant, les oraisons funèbres de la danseuse furent brèves. Peut-être, ses dernières ascensions, accomplies à un âge où Ton a généralement droit au repos, avaient-elles lassé la curiosité. Jules Janin, l'ami des Funambules, l'historiographe de Debureau, la laissa partir sans un mot d'adieu dans ses feuilletons. Sous le pseudonyme de Robert Burat, M. Jules Glaretie, dans le Figaro hebdomadaire, philosopha sur la fm obscure de la danseuse, pour qui le sort n'avait pas été clément, peut-être, en lui permettant une si longue vieillesse : « On a
La Danse de corde.
MEMOIRES D'UNE DANSECSIj: DE CORDE d97
porté des robes à la Saqui ; oq s'est étouffé, écrasé, battu, pour la voir de près, pour détacher les rubans roses de ses souliers pailletés. Elle a eu un théâtre ; elle a eu ses admirateurs, ses adorateurs, ses rivaux ; elle a bravé Napoléon lui-même. Et tout cela pour mourir pauvre, presque oubliée !... »
Avec elle disparaissait vraiment la danse de corde, la danse de corde classique, art aimable, et brave, et charmant, et qui permettait, selon le tempérament de l'artiste, tout l'imprévu, en fougue ou en grâce. Trussi et Félix Chiarini furent les derniers danseurs, selon la tradition. L'Anglaise M""' Adams lutta encore un peu pour la pure gloire de cet art. Puis Lina Pauzer substitua le fil de fer à la corde. Elle fut, comme le fut aussi, plus tard, Clara Aussude, la femme de l'écuyer Loyal, une souple et habile et hardie acrobate. Mais ce n'élait plus la même chose, ce n'était plus la « grande école ».
Cette école, une famille singulière, les Bertrand, la maintint près d'une vingtaine d'années encore, mais dans des conditions un peu bohèmes. Ces Bertrand étaient de fort habiles gens, père, fils et filles, mais ils avaient une telle passion de leur indépendance qu'ils n'avaient
jamais voulu accepter un engagement. Ils travaillaient quand bon leur semblait, et seulement, en effet, quand ils sentaient « l'inspiration ». Avec un tel caractère, il ne restait à leur disposition que la place publique. Je me souviens, en mon adolescence, les avoir vus, ces virtuoses de la corde, à côté desquels passaient les indifférents, les confondant avec de quelconques satilbanques, au carrefour d'Austerlitz ou place de l'Observatoire. Quand ils étaient vraiment en train, insoucieux de la recette, ne se préoccupant que de leur propre satisfaction, ils étaient admirables. Puis ils disparaissaient, parfois pendant huit jours, et l'emplacement oii se dressaient leurs chevalets restait vide... Leur eaprice décidait seul de la représenlation... Souvenirs lointains ! Ces jours-là, le vieux marchand de pain d'épices, qui faisait tirer ses friandises en loterie près de la statue, non déplacée alors, du maréchal Ney, n'avait aucune concurrence, et, agitant la pointe de l'énorme casque à mèche dont il était coiffé, il entonnait plus gaillardement sa bizarre chanson, dont ce couplet falot m'est resté dans la mémoire :
En quatre-vingt dix-neuf Le grand saint Augustin
Avala le Ponl-Neuf Le quai des Augustins, Saint-Denis et Versailles Et toutes leurs murailles Encore avait-il faim!
Mais les Bertrand furent des irréguliers, des sortes de francs-tireurs. Et la fantaisie de leur humeur venait peut-être de leur nlédain de rignorance du public, parmi lequel, s'il y avait des curieux, il n'y avait plus que de bien rares connaisseurs...
Il est triste de survivre à son art. Pour M""' Saqui, née sous Louis XYI, morte sous Napoléon III, débutante chez Nicolet, caressée à Caen par Charlotte Gorday, et fuyant, pour se retirer à Neuilly, le Paris transformé par le baron Haussmann, à la veille de TExposition universelle où les canons Krupp émerveillaient les Parisiens, ne se doutant guère qu'ils tonneraient contre eux trois ans plus tard,. — quel abîme de choses disparues, durant sa longue existence ! Et, quand tout se modifiait autour d'elle, parfois sous la rude poussée des révolutions, comment le goût des plaisirs publics n'eùt-il pas changé, lui aussi ?
Pour rattacher le souvenir de M^'' Saqui à celui de ses devanciers, dans Vart de la Danse de corde, dont les vicissitudes viennent d'être retracées; pour compléter la physionomie de quelques-uns des milieux qu'évoque sa longue existence d'héroique amuseuse du public, ou pour préciser certaines particularités sur les pittoresques personnages qu'elle rencontra au théâtre ou dans la vie, il a paru utile de réunir ici quelques notes. Ce seraient les <( références » ou les a pièces justificatives y>, si ce n était pas employer un bien grand mot pour une frivole histoire. Quelques originales figures y repasseront qui appartiennent à la chronique du Paris d'autrefois, et peut-être est-il permis d'éprouver un soimant attendribsement, en faisant revivre ces célébrités populaires, done l'ingrate postérité ne sait plus guère que le nom.