‹ Mémoires d'une enfantChapitre 10 sur 13 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

Depuis quelques années mon père avait de sombres pressentiments qu'il renfermait, se gardant d'attrister sa femme, un intérieur déjà si sérieux. Mais les lettres d'Amérique arrivèrent bientôt plus fréquentes. Ma mère pleurait. Mon père, visiblement troublé, s'efforçait d'être calme. Il entraînait ma mère à l'écart pour la consoler. Les jours suivants nous remarquions qu'il recherchait lui-même la solitude et gardait le silence. S'il croyait être seul, il se parlait à lui-même et semblait dans un rêve. 11 lui échappait de dire * « Pauvres enfants ! »

Nous devenions pauvres en effet.

Mon père n'avait pas été libre de bien fonder

sa fortune. Quand ma mère, orpheline, âgée de quatorze ans, l'aima, se donna à lui, lui apportant une riche dot, ravi de ce charmant hasard, il songea peu au côté sombre de la chose. Lui qui délestait l'esclavage, il fut propriétaire d'esclaves. Ses idées se trouvèrent les ennemies de ses intérêts. Sa générosité devait désorganiser sa fortune. Peu fait pour la vie de planteur, il trouva un grand soulagement à quitter la Louisiane et à mener sa femme en France. Mais en partant, il dut laisser au tuteur le maniement de la fortune, son administration. Mon père lit au moins tout ce qu'il put pour ses esclaves. Il affranchit les petits nègres, les négresses nourrices, loua les autres aux maîtres qu'ils se choisirent eux-mêmes, avec la faculté de se racheter à telle époque sur leurs économies. Revenu en Europe, à certain jour, il aimait à se dire : « Un tel aujourd'hui devient libre. »

Le bien resté là-bas ne donnait pas des rentrées régulières. Nos parents, par moments, éprouvaient des difficultés pour se dessaisir de l'argent, et nous en envoyer. La fameuse crise des banques mit le comble à ces embarras. Elles ne payèrent plus, ou, si elles le firent, ce fut plus lard, avec

d*énormes pertes. De tous côtés faillites et saisies, un naufrage général. Pour notre malheur, il ne fut pas complet. S'il l'eût été, on aurait avisé à se créer d'autres ressources. On ne croyait pas tout perdu. De là les faux espoirs, les mortelles attentes dans une telle distance. Mêmes misères pendant des années. Chaque lettre annonçait une perte, sans dire le mot qui perd et sauve: « Tout est fini. » Incertitudes éternelles pires que la plus cruelle réalité. Toutes les lettres arrivaient en deuil, sous cachet noir. C'était le choléra. Depuis son invasion à la Louisiane, il avait des retours terribles, moissonnait les villes et les campagnes, les riches et les pauvres, les blancs, les noirs. En cet automne, les pertes de famille nous arrivèrent coup sur coup. Ma mère était frappée d'une double épreuve à laquelle bien d'autres auraient succombé. Elle sut dominer sa douleur, et nous donna l'exemple du courage. Je ne l'ai jamais vue regarder en arrière vers son passé, ni se nourrir de vains regrets.

Le plus atteint était mon père; il sentait l'avenir lui échapper. Devant nous aucune plainte. Un indifférent l'eu! trouvé le même; mais je voyais bien que son entrain naturel l'avait quitté.

Il s'efforçait pour être gai. Son visage pâli portait la trace de la souffrance, des longues insomnies. Du premier jour il avait compris qu'un voyage en Amérique deviendrait indispensable. Il s y préparait en silence, gardait en lui cette pensée de séparation, comme on garde une chose amère, sans la trahir.

Et pour qui, à soixante-cinq ans, voulait-il s'éloigner? Pour ma sœur et pour moi. L'espoir de refaire une petite fortune à ces deux filles le décidait à ce lointain voyage.

Nous étions trop jeunes pour sentir nos épreuves de fortune. Nous ne mesurions pas la portée de pareils malheurs, leurs conséquences d'avenir. En maintes choses arrivait la gêne, et nous le remarquions bien peu. La pauvreté de la campagne n'est nullement celle de la ville, très-spécialement dans le midi, où le climat adoucit tout. Certains côtés tristes de la pauvreté sont absents, certaines proses, les vulgarités qui fanent et flétrissent l'âme. Point de honte, d'effort pour ca-

cher les difficultés. Point d'isolement sauvage, ni le regard d'envie sur les heureux. La vie même étroite garde aux champs, aux vergers, une aimable image d'aisance, des moments d'abondance même.

La nature nous restait bien peu changée ; au contraire, elle nous appelait pour ainsi dire, dans nos circonstances nouvelles, à la faire produire, à y chercher une nourrice qui n'épargnerait pas ses dons. Une telle mère ne peut qu'ennoblir et garder le cœur haut. Avec quelques mots de mon père, parfois un vers de son Virgile, nous pouvions glaner, esherber, vendanger et faire toute chose, dans la grâce, la vivacité qu'ont les enfants heureux, pour qui ces travaux sont des fêtes.

La seule chose qui pût agir sur nous, nous rendre sérieux, c'était la tristesse de nos parents. Que ma mère grave et forte, toujours maîtresse d'elle-même, se troublât et pleurât, quelle chose étonnante pour nous! Cela nous faisait sangloter.

Nous allions au fond du jardin. Nous tenions assemblée et sagement nous nous demandions : « Que faire pour que maman soit riche? »

« D'abord nos pièces de dix sous. Nous ne les prendrons plus ; nous les laisserons à notre père. Et quand il y en aura beaucoup, beaucoup, il les rangera sur la table, appellera maman, et dira: Miss Emma, tenez, tout cela est à vous... Ne pleurez plus ; votre fortune est refaite. »

« Puis mes frères, au lieu d'aller au cerf-volant, d'employer leurs récréations à des jeux inutiles, travailleront, arroseront, cultiveront le jardin avec Jean qui a déjà beaucoup à faire. Le jardin deviendra riche, encombré de fruits.

« Moi, j'aiderai, je travaillerai. . . Que ne feraije pas, pour ne plus voir mon cher papa si pâle!» J'oubliais que depuis longtemps je ne m'amusais plus. Je remplaçais ma sœur absente, faisais son ouvrage et le mien.

Je n'en reste pas moins reconnaissante à nos dures circonstances de m'avoir créé une richesse et fait un trésor. Je dus à ce labeur de ma première enfance le goût delà simplicité, de l'action. Je n'aimai que le bien qui me vient du travail. A la bonne fortune j'ai dit* Merci! Mais je n'ai ja-

mais craint ses revers, espérant toujours rester moi. Ce qui m'importe, c'est de pouvoir toujours agir, imiter la nature (qui reçoit, donne aussi), de n'accepter pas le bien tout fait, mais le faire quelque peu moi-même. Le raisin me fait mal aux dents si je n'ai pas travaillé à la vigne.

« J air. ai Diou n'a dounat à naïssé, a Que non donne à paisse. »

g Jamais Dieu n'a donné à naître, qu'il n'ail aussi donné à paître » Ce beau proverbe de nos pays semblait s'adresser à nous. Le travail suppléa la fortune. Pour le pauvre, nous restions riches, et du peu qui nous restait, nous donnions bien encore autour de nous.

Nous étions fort aimés pour notre vie simple, sans ostentation, et pour nos charités. Aux maladies, aux perles de bétail, de récolte, nous arrivions, nous étions là. C'était un besoin pourmi n père c'e voir les gens heureux. Avec lui, tout y uût passé.

On disait en proverbe chez les voisins : « Bon comme M. Mialaret. » Et tous en profitaient. L'un n'avait pas de bonne eau à boire. La nôtre était abondante et de source. Aux sécheresses de juillet où tout tarit sur les coteaux, notre élang profond et comble par les orages, eût suffi pour tout le pays. Le soir, à la brume, arrivait lentement, à la file, la grande procession des bœufs pensifs. Plus délicats que les chevaux, ils n'aiment pas l'eau verdâtre; ils négligeaient les mares, et sans guide passant notre porte, ils buvaient, s'oubliaient rêveurs, les pieds dans l'eau.

Le soir aussi, les femmes d'alentour venant à notre puits emplissaient leurs cruches, et, non sans grâce, à la façon antique, les rapportaient sur la tête. Les jeunes bouviers ne manquaient guère d'arriver là. Et c'était le tableau d'Éliézer et de Rébecca. *

Nous donnions encore notre four, et sans rien recevoir. Seulement, au temps des noix fraîches qui se mangent avec les galettes, ils apportaient d'eux-mêmes celle du petit Chaperon rouge. Encore mon père n'acceplait-il que pour ménager la fierté du pauvre, ménager son indépendance.

J'ai lu qu'aux portes des pagodes les bons brames, à l'heure des repas, invitent, appellent les singes, qui, des toits gravement, comme employés du temple, descendent pour avoir la part qui leur est due. C'est précisément le spectacle qu'offrait notre maison. Sur un petit mur bas, à la hauteur d'appui, qui se trouvait autour, mon père frappait sur une planche, et les chiens de la ferme, d'autres du voisinage, venaient toucher leur rente. Pour peu que l'on tardât, tels de ces mendiants déployaient des voix merveilleuses, un talent musical digne de tout encouragement. L'un d'eux cultivait son organe, s'adoucissait la voix, en gobant les œufs de ma mère... indignée... mon père riait, lui faisait compliment.

Le dimanche, jour delà poule au pot, les virtuoses se priaient d'eux-mêmes. Mon père feignait de ne rien voir, de peur de l'orage. Mais

la chère miss Emma était absente, quelle chaude réception! Les têtes venaient se poser sur nos genoux, les queues s'agitaient, les yeux cherchaient les nôtres. 0 les bons regards, doux et tendre !

Cet accueil rendait nos hôtes toujours plus

nombreux. Une fois de la maison, ils prenaient exemple sur les enfants, devenaient malicieux. La pie, Margot, qui sautillait au seuil, et semblait observer de son œil métallique tout ce que nous faisions, subtilement prenait son temps pour voler les lunettes de mon père. On cherchait partout; parfois on les trouvait cachées dans ses souliers.

Sa bienveillance pour la vie animale, les habitudes sobres qu'on prend aux pays chauds, lui faisaient l'alimentation indienne. Il n'acceptait pas le sacrifice des vies innocentes, prenait la nourriture des brames, les œufs, le riz, le café.

Ma mère ne pouvait toujours l'imiter, garder un tel respect de toute vie animale. Elle avait à nourrir, à faire croître les enfants. De là quelques crimes. J'y fus associée, hélas î car sur la pauvre Athénaïs tombaient bien des choses pénibles. 11 fallait tous les vendredis un grand plat de poissons pour le repas de la famille. Malgré cette nature de feu que l'on me reprochait sans cesse, je n'étais pas moins la plus patiente. Avec mes Géorgiques traduites, ou une petite Mythologie qui enchantait mon imagination, je restais là des heures entières parfois sous le vent du nord-est,

aigre et froid, où les eaux semblaient vicies de foule vie. J'y perdais mes meilleurs appâts. Moimême, immobile et transie, n'osant avouer ma disette, je me faisais petite et disparaissais sous les hautes herbes pour échapper au vent de bise. Parfois mon père venait me délivrer, plaidait pour moi. Mais ma mère, inquiète pour son dîner, mettait à ma charge la mauvaise volonté du poisson.

Les favoris, ceux qui vivaient au cœur mémo de l'arche, c'étaient nos dix-sept chats. Enfants et parents en raffolaient. Nous ne pouvions nous endormir qu'en les tenant dans nos bras. Aux jours d'hiver, rien n'était majestueux, imposant, comme de les voir en concile. Mines discrètes et nobles fourrures.

Les uns beaux et lustrés, ardents, mais à leur jour. D'autres élancés, hauts sur pattes, sveltes, maigres, taillés pour la course, grands chasseurs de jour cl de nuit. Ces vaillants, piqués de feu, étaient toujours en quête, du printemps à Fail-

Ui LA PAIX DE DIEU.

tomne. L'hiver seul nous les ramenait. On y sentait les fils d'une mère fantasque, de goût original, qui, fuyant nos dormeurs , s'en allait librement se choisir un sauvage époux.

Les plus aimés couraient moins. Ils restaient nonchalants sur les meubles et sur les genoux. Ce n'était pas leur faute. Plusieurs étaient enfants tardifs de parents trop âgés. Finette Dédédé (nom créole) dans son antiquité de dix-huit ans, ne s'obstinait pas moins à la maternité. Il fallait l'aider en son grand âge, élever sa famille. Parfois, je ne sais par quelle humeur bizarre, elle s'en allait à la ferme, mettre en nourrice ses petits. De là nous revenaient de singuliers hôtes, étranges, effarés, la fière Blanquette, qui de sa solitude nous donna le malheureux Moquo. — « Trop laid pour figurer avec les autres, il en avait conscience, se tenait à part dans une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre. Comme en toute réunion (triste malignité de nature), il faut un plastron , un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait ce rôle ; si ce n'étaient des coups, du moins, c'étaient des moqueries. Infirme et mal fourni de poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses

camarades même, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient n'en faire grand cas et le regarder de travers. Il fallait que mon père, allât à lui, le prît ; le reconnaissant animal se couchait sous cette main aimée, et prenait confiance. Enveloppé de son habit et réchauffé de sa chaleur, lui aussi, il venait invisible au foyer. Nous le distinguions bien; et s'il passait un poil, un bout d'oreille, les rires et les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore cette ombre se ramasser, se fondre, pour ainsi dire dans le sein de son protecteur, fermant les yeux et s'anéantissant, préférant ne rien voir. » (L'Oiseau.)

Un peu à l'écart, dans un petit mystère, chacun de nous tenait ménagerie. Nous prenions toute sorte de pensionnaires, insectes, quadrupèdes, mais point d'oiseaux. Mon père ne le permettait pas. Le plus aimé des insectes était le grillon. Sa petite musique uniforme nous ravissait. Dès qu'il s'éveillait au printemps, chantait sur les prés, nous rêvions de l'avoir plus près

de nous. Je lui préférais encore le timide grillon domestique. Celui-ci chante quand les prairies sont déjà muettes. En automne, la douce tiédeur du petit feu de nuit qui couve sous la cendre, lui fait croire que c'est encore l'été. Silencieux tout le jour au fond de sa retraite, il s'anime, remonte et prend la voix dès que le soir s'abaisse. Il aime surtout à chanter dans les nuits orageuses de l'équinoxe, où la rafale descend et gémit sur le foyer. On dit qu'il s'efforce ainsi de réjouir sa femelle devenue mélancolique dans les lieux sombres où elle vit. Et moi aussi, j'aimais à l'entendre; je ressemblais à ces sauvages d'Afrique qui ne peuvent s'en passer, l'achètent, en peuplent leurs demeures; le soir, ils s'endorment bercés au chant du petit musicien.

Il y avait encore pour' nous une douce chose. Quelquefois, le dimanche, nous venait un beau jeune homme, naguère du voisinage, mais qui, transplanté à la ville, n'oubliait pas ma sœur,

îii les Chapitoulas.il était élégant, du vrai sang du midi, à moitié espagnol, avec des yeux bleus tout français. Cela, tout à coup, nous faisait un sourire. Le père de ce jeune homme avait donné jadis à ma mère une colombe dont nous vint tout un peuple ailé. Comme un vol de pigeons, un vol de tourterelles allait, venait, roucoulait dans une sécurité charmante. Vraies maîtresses de la maison, l'été, les fenêtres ouvertes, sans cesse elles passaient et repassaient, nous effleuraient, se posaient sur nos grands arbres, ou familières, s'arrêtaient sur nos épaules, y faisaient la roue, nous saluaient.

L'après-midi, nous partions ensemble; nous nous promenions aux collines, eux, toujours un peu en arrière, ayant moins les goûts des enfants pour sauter, et courir, dérouler les pentes rapides. Ils paraissaient avoir beaucoup à dire et semblaient si heureux! Je me détournais quelquefois pour les regarder. Ces soirs-là, ce n'était pas sans émotion qu'on entendait dans la campagne, à travers les ravines, l'appel du chévrier, le petit chant agreste de la flûte de Pan.

Il s'oubliait . La lune était déjà levée, qu'ils se promenaient encore aux allées du jardin. Ces

nuits-là personne n'avait peur. Je marchais un peu derrière sans écouler, mais j'étais émue> si, tous deux me voyant, quelques bonnes paroles tombaient aussi sur moi.

ni

LE TRAVAI

Mais j'oubliais qu'il faut nous mettre au travail. Enumérons les travailleurs.

D'abord mon frère aîné, qui prenait volontiers la direction des travaux. Il avait une adresse singulière, une main habile, intelligente, de l'esprit au bout des doigts. Nous lui devions mille jolies choses, imprévues. Par lui la propriété s'embellissait. Il savait tirer parti de tout, et d'un rien naissaient des créations charmantes. Que j'ai aimé ces nids de verdure improvisés dans les charmilles, faits simplement de quelques branches courbées, enlacées entr'elles! Frais réduits, petits bocages solitaires dans la solitude même. « Qu'il ferait bon s'asseoir là aux heures chaudes !

lui disais-je. » Le lendemain un beau banc de gazon était prêt à nous recevoir. Il n'était pas moins heureux dans les choses délicates, de fine précision. Je vois encore le délicieux petit chefd'œuvre dont il fit la surprise à ma mère : un rouet de la hauteur de la main, sculpté, poli comme un objet d'ivoirer et sans autre outil qu'un canif.

Le penseur, le chercheur, le vrai sage de la famille était mon frère Àntonin. Peu bruyant, plutôt silencieux, moins fait que ses frères pour Faction, il se passionnait pour les livres. Il fallait les lui arracher. A neuf ans, si l'on n'eût veillé, il aurait dévoré toute la bibliothèque de mon père. En nourrice, il avait beaucoup pâti, et n'en était pas encore revenu. Il semblait une plante souffrante, étiolée dans son germe. Mais de cette faiblesse même devait naître un fruit supérieur. A lui revenaient les choses de patience. Mon père, qui devinait l'avenir, fondait sur ce fils de grandes espérances. Elles se sont réalisées. Sans ressources, presque au désert, sur la lisière des prairies tremblantes de la Louisiane, il a pu devenir un physicien habile et faire d'intéressantes découvertes.

Mon frère Henri avait pris pour lui la flamme, le mouvement. De mon père, il tenait l'esprit, les ressources inventives; mais non la douceur d'âme. La jeune sève bouillonnait trop en lui. La vie jaillissait par éclairs de ses yeux noirs. Etant peut-être le plus naturellement doué de la famille, il ne put cependant que tard s'appliquer à l'étude. Enfant, il lui fallait agir sans cesse, dépenser son énergie. Mon père, pour le ramener à ses livres, lui imposait parfois des labeurs pénibles, espérant le lasser. Bien au contraire, il n'était que plus vaillant et cherchait encore autour de lui. Lorsqu'étudiant sa mythologie, il arrivait à réciter les douze travaux d'Hercule : « Bah! disait-il en finissant, j'en ferais bien d'autres! » Il a tenu parole. Seul, au fond des plaines brûlées de l'Espagne, où, sur dix lieues à la ronde, vous ne voyez ni un être, ni une broussaille, il a par sa grande volonté percé la Montagne noire (la Sierra Morena) et marié la Manche à l'Andalousie.

Venait encore un autre frère bien jeune à cette époque. N'importe. Ses petits bras avaient bien leur valeur. Il suivait, ne voulait pas rester en arrière. Celui-ci joignait à une grande richesse

de cœur, à une intelligence réfléchie qui devait s'appliquer aux affaires, les goûts et l'esprit du foyer. Resté près de ma mère et de ma sœur malades, quand les circonstances nous dispersaient, il eut pour elles une tendresse, un dévouement admirables. Tous nous lui gardons un cœur reconnaissant.

Une fois bien aménagé, l'enclos donna nonseulement la nourriture d'une nombreuse famille, mais permit encore d'envoyer vendre à la ville. C'était la joie des enfants, qui se figuraient que Jeanneton, en revenant du marché, rapportait la fortune de leurs parents. Que n'aurions-nous pas fait pour l'augmenter ! Je défendais les fraises contre les limaçons; mes frères gardaient les cerises du bec des moineaux ; mais quand la pluie menaçait de tomber sur les foins de papa, quelle inquiétude! La classe devenait impossible, toute notre pensée était ailleurs. Il fallait bien nous laisser partir. Chacun de s'empresser autour des petits faneurs. On cherchait pour moi le

râteau le plus léger. Les gens de la ferme riaient d'abord, puis admiraient. Il fallait ramener les foins, en faire de solides meules pour résister au vent. Grand travail, rapide> que nous exécutions dans une animation joyeuse. Une douce ivresse nous venait de ces herbes en fleurs, mortes déjà, mais encore souples et moelleuses, qui semblaient respirer, s'exhaler en légers parfums et nous livrer leur petite âme.

Je me gardais bien après de reparaître dans mes trop riches couleurs. J'allais au ruisseau baigner mon visage et lisser mes cheveux dans le miroir de l'eau courante. Je rentrais tout à fait demoiselle. Mon père m'attirait à lui, m'embrassait. Il avait tout vu de la porte du jardin.

Cette année se lit en grand l'éducation des vers à soie. Nous avions deux belles allées de mûriers bordant les prairies, et près de Taire, un vrai patriarche qui couvrait tout de son ombre. Ma mère dès longtemps avait été tentée

par ce riche feuillage. Elle si raisonnable, et devenue si simple, gardait pourtant une faiblesse, le besoin d'un luxe innocent, elle ne portait volontiers que des bas de soie.

Dès que le bourgeon du mûrier s'entr' ouvrait, laissait percer sa feuille pâle, ma mère tirait de l'armoire un sachet de soie, et selon l'ancienne coutume le portait sur elle nuit et jour. Sollicité par la douce chaleur, le germe endormi s'éveillait. Un matin de sa tête il poussait la porte de sa prison et tombait sur un lit de feuille de rosiers, sa première nourriture.

La famille suffisait à peine pour nourrir une chambrée de ces intrépides mangeurs. Nous allions cueillir la feuille dès le soleil levé, nous l'émondions, nous retendions pour sécher la rosée, puis, nos petits bras pleins, nous courions porter à ma mère qui distribuait, disant : «Encore, encore! » Ainsi pourvus, ses nourrissons poussaient dru, comme l'herbe.

Le ciel n'était pas toujours pour nous. Lorsqu'après l'autan, le côté du midi se chargeait, il fallait prévoir. Que ferait-on si l'eau tombait sans éclaircies ? Le ver à soie meurt sur la feuille trop humide. « Enfants, courez, ra-

massez au plus vite. » Mes frères, souples et agiles, en deux bonds étaient aux arbres. Un déluge de feuilles m'inondait. Je ramassais, j'emplissais les sacs et les corbeilles. Rien de plus émouvant que ce travail sous l'orage. La tempête encore suspendue nous électrisait, nous mettait dans l'àme je ne sais quelle vaillance téméraire qui fait tout braver. Quand tombaient les premières gouttes de pluie, nous rentrions riches de vivres et de joie. Une montagne de verdure était là toute prête pour nos affamés. Ma mère ravie perdait ses airs sévères ; nous achevions le travail en riant. 0 les bonnes journées!

La pitié vient lorsqu'on voit chaque semaine le pauvre ver se débattre dans la crise douloureuse de la mue. Alors il délaisse la feuille, tombe en langueur, et cherche à fuir tout ce qu'il a aimé.

Une vague tristesse nous tenait tant que duraient ces léthargies. Mais quelle animation quand ma mère entrait, interrompait l'étude par ce cri : « Voilà le réveil. » C'était pourtant l'heure du péril. Il se gonflait, se tordait pour déchirer, rejeter son vieux vêtement comme un mauvais rêve. Sérieuse résurrection, pour beau-

coup bien près de la fin. Mon père souffrait à voir leurs lentes agonies. Il me disait : «Va, ma princesse, porte-les au fond des charmilles où nichent les rossignols ; ils seront plus heureux de passer dans l'âme d'un chanteur. »

Ils sortent du dernier sommeil, transfigurés. Les uns vêtus de satin blanc semblent des princes. Les autres ont pris les reflets de l'ambre qui se joue sur les soies de l'Orient.

C'est le temps de la montée. On leur aligne de petites arcades en fine bruyère. De loin, on dirait des portiques. Ils jeûnent vingt-quatre heures, disent adieu à la vie de ce monde, et montent aux branches. Ils jettent d'un rameau à l'autre des fils délicats, vaporeux. À peine pouvait-on d'abord les distinguer. A peine un léger reflet d'or s'entrevoyait sur la bruyère, que déjà l'ouvrier, au milieu de sa trame, se nuageait, semblait se perdre.

Cet ensevelissement volontaire fait avec calme n'était-il pas contre nature? Je me demandais

comment il pourrait vivre dans cette coque étroite dont la seule idée m'oppressait ; comment il resterait sans lumière, enterré vivant. Le enté sombre de la mort pour moi, c'était d'avoir vu le cercueil. Et lui-même, avant la mort, s'en fabriquait un. J'aurais voulu l'arrêter, couper le fil au moment où, enveloppé déjà dans son tombeau, il me restait visible encore. Échappant à la nuit profonde qui m'effrayait, il verrait le soleil, serait encore heureux! J'aurais les yeux sur lui; s'il souffrait, prenait peur, je serais là pour lui aider.

Quand tout fut fini entre lui et moi, et que je le vis clos dans sa tombe, je le crus mort et fus saisie. Le lendemain pourtant, j'écoutai si je n'entendrais rien. Tous remuaient encore avec un petit bruit sec. Je me figurais qu'ils regrettaient de s'être ensevelis, frappaient leur coque. J'avais des tentations de les délivrer, puis je m'arrêtais craignant de les blesser et je ne sais par quel respect de ce profond mystère.

Comment finissaient-ils, et comment ces captifs rentraient-ils dans la liberté? j'en ai peu souvenance. Seulement je les vois étalés au soleil «semant leur graine» (ainsi disait mon père),

avant de s'envoler. « Vois-tu , ajoutait-il , ils n'ont plus rien à faire, ne se soucient plus de manger... Tout leur bonheur c'est de monter bien haut, de monter vers le ciel. » J'avais beau regarder, nos rossignols avides dérobaient cette apothéose. Mais à la seule pensée, j'étais ravie.

Ce travail achevé, une halte suivait. C'était juillet, mois de silence. La nature se recueille dans sa maternité muette. Les oiseaux ont couvé, élevé à petit bruit. Dans les fourrés leur aile frôle à peine le bas des charmilles. Peu, bien peu de chuchotements. Le chardonneret seul, maigre et vif, frère de la cigale, avec la bique maigre, sur la hauteur voltige autour des chardons arides.

Dès le matin, on a pu attendre, sur la rauque voix du coq, un jour terrible, et il n'a pas menti. De bien bonne heure, on rentre les troupeaux. La solitude s'étend, le bocage paraît sans vie. Sur les coteaux déjà jaunit la feuille. Dans la plaine, l'air tremble comme à l'entrée d'un four en feu.

les brumes de ehaleur étendent leur rideau gris, d'où flottent vers le soir des gerbes de poussière dorée. Et dessous, les blés mûrs, d'un roux ardent, promènent des ondes de flammes.

Nous sommes bien près de la moisson. Si demain la cigale la proclamait dans son ardent petit patois! «Ségo! ségo! ségo! » (c'est-à-dire scie ! scie ! scie !) Mais voilà la meule qui tourne ; j'entends repasser les faucilles.

On peut bien croire que notre cœur d'enfant partait avec les moissonneurs. Mon père tout le jour nous épargnait; le soir seulement, il nous lâchait un peu au glanage, nous veillait des bords du ruisseau. Il avait tout prévu. Nos moissonneurs nous laissaient des épis. Mais qui de nous avait trouvé le plus? grande dispute. Nous revenions chargés, plus joyeux que l'alouette planant sur le sillon.

Les javelles amassées et liées, les chariots allaient les recueillir. Le jour tombait. On entendait crier l'essieu sous les gerbes entassées. Les bœufs pliaient sous la montagne des épis ; leur souffle haletant soulevait la poussière du chemin.

Enfin les voilà sur l'aire. Au clair de lune, la -gerbière commence. C'est là le monument du

paysan et son orgueil. Il faut que l'édifice, solide de base, monte s'il se peut à la cime des arbres, et qu'on le voie de loin se détacher sur le ciel. Un enfant seul a droit de le couronner, de poser la dernière gerbe. Soutenu dans l'air, il semble l'ange qui fait descendre sur la moisson la bénédiction de Dieu.

Mes frères aussi faisaient leur meule, battaient le grain. Je vannais. Ma mère, en grand sérieux, venait recevoir sa récolte.

Septembre vient, et c'est un affranchissement. Le ciel commence à faire grâce; il se voile peu à peu d'une gaze transparente. La lumière perd sa force, et la chaleur son aiguillon.

Chacun se sent plus libre. On peut aller, venir et respirer. Le milieu du jour ne demande plus les ombrages. L'air est tiède, doux et caressant. Il fait bon errer dans les allées et recueillir les derniers fruits.

L'arbre, à ce beau moment, s'incline de luimême, veut être soulagé. Il pleut des fruits, dont l'été, le soleil, ont longuement préparé la douceur. Los dernières figues vous tombent dans la main, avec les poires d'hiver. Les gros raisins

26i LE CIIAXT DU BOUVIER.

noirs, les milhaux s'étendent sur les claies, se confisent, font les délicieuses paquettes, malaga de notre midi. A tout cela nous aidions, et les vendanges non plus ne se passaient pas sans nous. Il y avait encore à faire le raisiné. Non pas un raisiné de Bourgogne qui garde l'âpreté de la grappe, mais un vrai raisiné du midi, bien sucré. La provision n'était pas pour nous seuls. On en donnait aux enfants malades, aux pauvres femmes convalescentes. Ma mère surveillait la cuisson; mais pour égrener le raisin, cueillir et peler les fruits, cela nous regardait. Nous en mettions de toute sorte, des poires et des figues, du melon, de grandes et belles tiges d'angélique, des pêches d'arrière-saison. Et longtemps, bien longtemps, on les cuisait sur un feu doux qui ménageait le fruit, lui laissait sa forme et tous ses parfums. Heureux qui le trouvait l'hiver à son goûter !

Pour nos petites récoltes, nous étions avisés, nous nous pressions peu de cueillir. Sous les feuilles, encore suffisamment garnies, du pommier, de la vigne, au haut des grands poiriers, nous laissions pendre nos réserves. Nous avions là nos provisions d'automne. Si nous n'étions pas

trop gourmands, il y en avait jusqu'aux premières gelées. Rien de meilleur. La pomme et le raisin, pour être exquis, demandent à être atteints déjà, un peu mordus du froid, adoucis, attendris.

Le brouillard même a ses récoltes. Épaissi et tombant en rosées abondantes, il fait venir partout ces étranges enfants de la terre, improvisés, subits, les champignons. Au nord, aux falaises normandes, les pradelets. Les ceps embaumés sont fils du midi. Seule, j'en savais les nids dans nos charmilles et aux buissons du petit bois. J'en gardais le secret. Ma mère, bien sobre en tout, en ceci était faible. Tout ce que je pouvais trouver, je l'apportais heureuse et le mettais sur ses genoux.

C'est octobre qui fait la grandeur, la haute poésie de nos automnes. A la fin de ce beau mois, la campagne s'enveloppe de silence et de mélancolie. Les feuilles tombent, non de froid, mais des fatigues d'un long été. La terre vient de

recevoir les pluies lourdes et chaudes de l'équinoxe. On voit errer sur les prés, le long des ruisseaux, des brumes indécises. Quand le soleil n'a plus assez de force pour les élever au matin, elles se concentrent en brouillards sur notre vallon. Nous nous échappions, heureux de nager, presque invisibles à nous-mêmes, dans cette mer de blanches vapeurs. Que restait-il du monde?... A peine quelques fils de la Vierge , et le bruit de nos pas.

Vers midi tout changeait. Un vif rayon perçait l'épais rideau. Le soleil, de cet entassement de nuages, se faisait une gloire. Puis, tout cédait, partout le ciel bleu, une douce lumière, et dans l'air, le calme, le repcs du sommeil. Volontiers, on aurait musé. Mais au contraire, il fallait se hâter, profiter de ces après-midi délicieuses. Mes frères aidaient à gauler les noix, à ramasser les feuilles pour faire un bon terreau. Moi, j'avais à recueillir les dernières graines, aies étendre, à les sécher. Ma mère et ma sœur allaient chez le tisserand ourdir la trame d'une toile nouvelle.

Venait ensuite le maïs à dépouiller. Nous y passions des journées, mollement assis sur les coques vides. Le temps marchait. Les matinées

LE CHANT DU BOUVIEIt. 267

étaient plus fraîches. Le soir il faisait bon prendre le feu, allumer une flambée de sarments. Toutes les récoltes étaient rentrées, hormis les coings, vraies pommes d'or.

Restait une plus douce chose, le miel de nos ruches. Chacun de nous en recevait un petit pot, au moment de la récolte. Les abeilles tardaient bien à s'engourdir, à nous céder leurs rayons! Quand on passait par là, on regardait si quelqu'un était sur la porte à prendre le soleil. Personne. On approchait. Toc! toc! Aussitôt les dames du lieu bourdonnaient irritées, sortaient tout hérissées, les ailes hautes, prêtes à fondre sur l'indiscret. Il n'y avait qu'à fuir, se résigner, attendre encore.

A la ferme on ne chômait pas. On y faisait les labours, les semailles. Enfin, on le retournait, ce chaume pale qui trop longtemps nous avait fait la plaine triste et monotone. Le matin avec joie, nous regardions fumer le champ sous les pas des grands bœufs. Vers le soir, aux derniers rayons, nous suivions l'ombre immense de la vieille mère

jetant Je grain sur le sillon. Elle ne nous voyait pas, allait, venait, comme un esprit. Son geste grave, plein de grandeur, faisait abandon à la destinée. Il semblait dire à la terre : «Reçois, je te le livre. »

Le labour chez nous est solitaire. La famille n'est pas tout entière sur le champ comme en Bourgogne et en Savoie. Le bouvier laboure seul. Dans cette saison, il ne dort plus avec les siens, mais tout près de ses bœufs. Dans la nuit il se lève, leur donne la pâture. Il regarde au ciel la marche des étoiles. Si elles penchent à l'horizon, il pressent l'aube, ouvre Pétable, parle à ses bêtes : « Allons ! commençons la journée. » Il n'a pas d'horloge, mais il sait les heures à son ombre. Elle lui dit quand le soleil est haut. Ses muets travailleurs réclament le repos de midi. Pour lui, voilà sa femme qui vient, apporte son repas. Ils le prennent ensemble. Le reste du jour, elle est absente. Il songe en poussant la charrue, il voit, observe autour de lui. Lent comme la nature, il en a quelque peu la divination. Il aime son champ, y voit une personne. Dans les ondées chaudes et électriques de mai, il vous dira : « La terre travaille bien. » Il est fort superstitieux,

croit aux présages. Il suit les mouvements de l'oiseau, en fait son augure. Son cri l'avertit du (emps qu'il fera. Son départ, son retour, lui marque les saisons. Selon qu'il émigré tôt ou tard, il dit ce que sera l'hiver l.

Mais son bœuf est le vrai camarade, le compagnon

1 Le paysan met en proverbes sa petite prudence, ses observations, et les avertissements qu'il reçoit du ciel ou des animaux. En voici quelques-uns pleins de sagesse.

Quand l'hit ondello s'en ba, Pren l'araïré, bai laoura

Quand l'hirondelle s'en va.

Prends l'araire, va labourer.

Quand Ion gorb s'en ba,

Pren ta saoucletto, baï saoucla.

Quand le corbeau s'en va.

Prends ta binette, va sarcler.

Quand la cipalo cantara, Pren tas cambos, bai séga.

Quand la cigale chantera, Prends tes jambes et va scier.

Jambié ou Fêbrié

Remplissoun ou bidoun lou granié.

Janvier ou Février

Remplissent ou vident le grenier.

Terro pla cultibado, Récolto presque arribado.

Terre bien cultivée, Récolte presque arrivée.

Sirment court, lungo bendémio.

Sarment court, longue vendange.

Gran moussu, ribiéros et grands camis Soun toujoun maïsans béds.

Grand monsieur, rivières et grands che- Sont toujours méchants voisins, [nains,

Jamal tous bions non prestaras E cado joun laouraras.

Jamais tes bœufs ne prêteras, Et chaque jour laboureras.

Setalpo bêsio, se loup sentie, Jamaî res non se sabaîo.

Si taupe voyait, si loup sentait, Jamais rien ne se sauverait.

Saoutto grapaud, Auren d'algo.

Saute le crapaud, Nous aurons de l'eau.

Jamaï Pion n'a dounat a naisse, Que non donné à paisse.

Jamais Dieu n'a donné à naître, Qu'il u'.'it aussi donné à paître.

de sa solitude. Aux haltes, quand il souffle, on lui parle, on le raisonne; parfois on le caresse. Il a son nom qui ne change jamais, même alors qu'il serait vendu. Notre petit hœuf rouge de PAveyron qui est de flamme, se reconnaît fort hien, quand au chef de l'attelage, de sa voix la plus grave, le laboureur dit : « Mascaret ! . . . » nom significatif pour son masque sauvage. Lâouret (le doré) , souvent au second rang, ne se méprend pas non plus, ni Maouret, Falbet, Caoubet, (le Maure, le Fauve, le Chauve,) lorsqu'on prononce leur nom.

L'homme et lui sont faits l'un pour l'autre, ils ont une âme patiente. Le bœuf est le vrai travailleur de la terre. Ses basses épaules, ses courtes jambes l'ancrent au sillon, font pénétrer le soc. Il vaincra tous les obstacles par sa persévérance et sa docilité tranquille.

Pauvre bœuf si méprisé pour sa pesante allure! Il est doux pourtant et délicat plus qu'on ne croit. Il a le sommeil léger, s'éveille au moindre bruit. Il aime à travailler à l'aube. Il lui faut de l'eau claire et pure. Quelque peu de vinaigre ou de petit vin qu'on y mêle, l'allègent et l'encouragent. Le sel aussi. Mais plus que tout le

reste, les bonnes paroles de son maître, son appel amical, ses chants, sa voix qu'il entend tout le jour. Si le bouvier quitte la ferme, perd ses bœufs, il ne peut y tenir, les embrasse, parfois cache des larmes.

Dans les longues journées de labour, l'attelage par moment s'attarde. Il pèse sur le sillon, et semble y traîner son ennui. Alors il ne faut pas le maltraiter, ce serait le rendre fou, il emporterait la charrue.

Il vaut mieux le soutenir, l'éveiller. Rien n'y fait plus qu'une longue complainte, ou l'une de nos graves mélodies. Les nôtres tiennent encore de la montagne, du Rouergue qui est derrière. Elles n'ont pas la douceur de la plaine onduleuse ; mais au fond, quelque chose de mieux que la suavité : elles gardent l'accent qui pénètre le cœur.

Ce sont ces chants que nos générations agricoles ont répétés d'Age en âge. Us n'ont pas varié. Le paysan les a faits de lui-même. Ils sont nés

de son aspiration souffrante, d'une même émotion, d'une même image qui le suit au travail.

On voit bien que ce n'est pas pour lui tout seul qu'il chante. Jetée et soutenue, la voix se prolonge de lui aux bœufs. Il veut être entendu de tous. C'est pour les deux d'en avant (souvent jeunes), qu'il appuie son chant, le pousse au loin sur la plaine. Il le tremble au tremblement de la charrue. Il le traîne au pas lent de ses bœufs. Tout autre serait le chant au pas nerveux, rapide, enlevé, des chevaux.

Le plus souvent il leur chante sa pensée, ses soucis, la maison absente, sa femme. Ce sont ses confidents discrets.

A ce labour d'octobre, il leur conte le fait récent de la dernière vendange. Chant triste et gai, mais vraiment noble. On sent comme au midi l'agreste est moins rustique, moins dur que dans le nord.

L'harmonie de ce chant est saisissante. Dans le silence de la campagne, on s'arrête, on écoute. Sans respirer, on reste suspendu à cette voix qui lance la note, la soutient à perte d'haleine, et remplit l'air d'un frémissant écho1.

1 Cliant du bouvier. Le paysan, à chaque couplet de ce chant,

Àndante mosso, k,

Quan lo bo - ver bende laou-rar, Quai.

bon de laou - rar Plan-to. son a - tu - lha S* k V__>3L

da, a, e, i,

u. Planta son

t V cu-lba - da !

Quan !o bo\er ben de laourar, (Bis) Planta son ngulhada

a. e, i; o, u, Planta son agulhada.

Troba Joana al pé del foc Tota despandrolhada

a, e, i, o, u, Tota despandrolhada.

Se n'es malauta, digas oc Te farem un potage a, e, i, o, u. etc.

Ab una rava, e un caulet, Una lauzetta magra a, e, i, o, u, etc.

Met me los pés à la paret Lo cap josl la canela

a, e, i, o u, etc.

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