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courage d'y employer ses blanches mains, et Jeanneton était trop rustique pour ranger à son goût. Elle songea que la petite sœur pourrait bien lui faire cette toilette et l'en chargea.
Je fus ravie de me sentir utile, je courus me mettre à l'œuvre et fis merveille. Quand on vint voir, on trouva le sol net, l'arrosage mesuré, la fraîcheur bien à point ; un demi-jour habile faisait tout valoir. Ma sœur sentit mes moyens, et royalement m'abandonna l'intendance de son chaie.
Ce fut notre véritable asile. J'abandonnai sans regret les chambres ornées de la maison, où rien n'était pour nous, et m'enfermai dans ma solitude, heureuse de m'y sentir seule avec elle.
C'est un des bonheurs de l'enfance de pouvoir tout transfigurer. Mon chaie m' apparaissait avec ses ombres, ses lueurs mystérieuses comme un lieu enchanté. J'y aurais voulu vivre toujours. Il était plein de nids, de cachettes, d'alcôves, pour abriter, endormir Margarido dans les heures lourdes du jour. Je n'avais qu'une idée, m'échapper, pour aller voir ce qu'elle faisait sans moi.
Margarido, qui ne s'aidait en rien, me réclamait sans cesse. J'étais très-affairée près d'elle
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et toute au bonheur de la retrouver. J'embrassais sa tête, n'osant toucher son visage. Rien ne m'empêchait de la veiller, de la couver de mon plus tendre regard. Que je l'aimais! Jamais princesse ne fut plus qu'elle admirée, bercée, dorlotée.
Ce qui m'enflammait le plus, c'était de voir que cette enfant mobile, articulée, imitait mes mouvements, mes attitudes. Sans le vouloir, malgré moi, je lui donnais celles que je prenais près de ma mère pour la désarmer, adoucir mon châtiment. Mais ces bras ainsi relevés et suppliants, me rendaient la scène trop pathétique, je m'efforçais de ne pas la renouveler. Nous ne pouvions, cependant, nous empêcher de jouer sans cesse à la fille et à la mère. Je prêtais à Margarido tous les sentiments qui m'agitaient moimême.
Si loin de tous, cachées le plus souvent dans l'ombre plus profonde des grandes cuves, nous étions seules au monde. Je laissais mon cœur s'échapper, s'épancher. Dans ces effusions, Margarido devenait ma mère, je lui parlais en fille, je débordais d'émotion. Elle toujours me souriait.
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Au plus fort de ces scènes, que de fois j'ai tressailli d'entendre près de moi comme un bruit de pas, ou de voir passer une ombre dans les clartés d'en haut! C'était un moineau familier qui plongeait la tête, furetait dans les tuiles, ou bien l'un de nos dix-sept chats qui faisait l'inspection de ses domaines, traversait l'étroite corniche entre la grange et le grenier.
La grandeur du lieu, le silence d'un endroit si retiré, avaient sans doute leur action. Si la grande porte restait entièrement fermée, ce n'était plus la même vivacité dans les jeux. Parfois j'oubliais ma poupée, je restais assise, immobile. Je rêvais, et de cette obscurité qui m'enveloppait, se détachaient je ne sais quelles visions lointaines à la fois douces et tristes.
Plusieurs esprits semblaient vivre en moi et tour à tour dominer.
De mon père, j'avais les échappées heureuses, des gaietés soudaines, l'étincelle, et parfois des pleurs sous le rire. De ma mère, certain sérieux et les mélancolies du Nord, mêlées d'énergies soutenues, de grande volonté. Comme elle, j'étais habituellement contenue, silencieuse. Fille de la lumière du Midi, je n'en avais pas moins, par
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accès, le besoin de l'ombre. Contrastes singuliers qui m'étonnaient moi-même. Peut-être les brouillards de l'Angleterre et de l'Allemagne que je n'avais jamais vus, influaient sur mon Ame. J'étais aussi la fille des forêts profondes où naquit et vécut ma mère. De la Louisiane, de ses déserts sans bruits, de ses marais tranquilles, assoupis sous les cyprès, le rêve me venait et l'attrait de la solitude.
Une chose me manquait , le ménage, l'organisation en miniature d'un intérieur domestique à peu près semblable à celui de ma mère. Sans doute nous aurions fait peu de chose, Margarido et moi, de nos menus ustensiles; mais nous eussions servi nos instincts précoces de maîtresse de maison. J'aurais trompé dans le va-et-vient de la ménagère mes tristes rêveries.
C'est avec ces jeux, ces enfances, ces représentations fictives des plus sérieuses réalités, que la prévoyante nature nous prépare, par l'amusement même, aux habitudes qui font plus tard notre charme. Ces heures ravissantes du matin, dont le souvenir nous est si doux au milieu de la
vie, nous reviennent alors dans leur attrait de poésie, de fraîcheur. La petite fille devenue dame, dans le grand ménage qu'elle aime, garde je ne sais quelle grâce naïve du premier âge. A la voir aller, venir, attentive à tout, mais sereine, enjouée, accomplissant le devoir sans effort dans une aimable aisance, on dirait qu'elle est enfant encore et qu'elle se joue.
Je n'avais rien, absolument rien, pour simuler le ménage. On nous donnait bien quelques sous. Et dans l'ambition de les rendre tout neufs, nous les frottions d'oseille, pour les mettre à l'éclat de l'or. Ces petites ressources nous venaient du travail. Même en été, quand les arbres ont toute leur vigueur, quelques feuilles se détachent avant le temps. Il en tombait de nos ormeaux. Tous les huit jours je faisais la toilette aux allées; je les ratissais, et emportais sur ma brouette les feuilles sèches. On me payait cela. Mais le trésor ne restait point. Il s'en allait en partie, à la ville, acheter des aiguilles à tricoter. Il m'arrivait trop souvent de
les perdre dans les hautes herbes du bois et du verger. Pour accomplir ma tâche, éviter les punitions, il fallut me pourvoir sur mon épargne. S'il y avait disette imprévue, notre brave Jeanneton, qui m'aimait tendrement, courait pour moi dès le point du jour à la ville. Tandis qu'on la croyait encore couchée, elle frappait chez le mercier, se faisait ouvrir la boutique, et toujours courant, me rapportait mon jeu d'aiguilles. Oh! comme je l'embrassais, la serrais pour son bon cœur!
Il n'en est pas moins vrai que les jambes de messieurs mes frères me mangeaient presque toute ma fortune. Toutefois, par une sage économie, en m'interdisant toute friandise, j'amassais quelque peu. Il y fallait une grande volonté, ayant autour de moi de fortes tentations. Mes frères se faisaient venir de la ville de magnifiques coqs rouges en sucre candi, mais ils coûtaient fort cher, deux sous : c'était au-dessus de mes moyens.
Avec l'avoir, les projets commencèrent. Perrette n'était qu'une tête froide à côté de moi. Je pensais d'abord que ma monnaie brillante valait bien plus quecelle des fermiers mal tenue, toujours noircie. Je priais Jeanneton d'en tenir compte.
Elle me servait d'intermédiaire; je savais le reconnaître et faisais grandement les choses à son égard. Je lui disais : « Achetez pour vous ce que vous voudrez, ne ménagez pas. » Mais elle était si occupée de sa toilette, au jour du grand marché, qu'elle ne s'apercevait pas de mes attentions. Dans ma petite diplomatie, je la flattais sur son ajustement et finissais toujours par dire : c< N'est-ce pas, Jeanneton, vous me rapporterez tout ce qu'il y aura de plus joli? » A la longue elle partait, mon argent dans sa poche, et je ne la voyais pas s'éloigner sans émotion. Trop peu déliée pour tomber juste sur les objets qui eussent fait ma joie en ménageant ma bourse, Jeanneton réglait d'ailleurs ses affaires avant les miennes. Ce n'était qu'à la fin, sur le tard, qu'elle songeait à mes emplettes et les faisait sans y trop regarder.
Je me souviens cependant d'un petit panier de plomb tout à jour avec un bouquet peint de chaque côté, une miniature du panier à provisions de la ménagère. Le mien était en fine dentelle, léger comme un souffle et tout à fait proportionné aux appétits de Margarido. J'y pouvais mettre une prune de Saint-Jean d'un parfum exquis, une cerise, quelques herbages. Aux jours
de gala, je forçais la dose et revenais comme notre cuisinière avec le couvercle relevé jusqu'à l'anse. Quelle est donc la force du souvenir! Vingt-cinq ans plus tard, voyageant, je retrouvai à un étalage un petit panier semblable au mien, je l'achetai et secrètement le cachai au fond de ma malle.
A part le marché du samedi, il y a les temps de foire où Montauban s'anime, devient une grande ville. Marchands et chalands accourent de fort loin pour traiter de graves intérêts. Les enfants ont aussi les leurs; pour eux viennent les boutiques ambulantes où l'on fait à peu de frais d'excellentes affaires. Je n'avais pas encore vu un champ de foire, et m'en faisais mille idées d'après les récits de nos paysans. Qu'on juge de l'universelle joie, lorsqu'il fut décidé, à la foire de juillet, qu'on y mènerait toute la petite famille pour en voir les merveilles.
Les bazars à jouets d'enfants se tiennent au même lieu, sous les vieilles arcades qui entourent
le marché. Elles auraient quelque ressemblance avec la place Royale de Paris, si elles n'étaient basses, à triples rangs, sombres au fond, dans un contraste très-fort avec le milieu vivement soleillé. Des boutiques encore plus sombres occupent le dernier rang d'arcades. Dans le Nord ce serait morne ; dans notre midi, l'été, sous l'arrosage, riendeplus frais et d'un plus doux repos. Sur la place, dans la lumière, s'étalent les légumes, les fruits, les fleurs. Jamais rien qui répugne, la viande est ailleurs.
Le marché a deux moments charmants. En juin, à la Saint-Jean, aux fraîches heures du premier matin, se vendent toutes les herbes et les plantes. Les herboristes sont là qui tous s'approvisionnent. Ces simples, en séchant, répandenlsur la ville des senteurs légères, un peu amères, dans leur suavité. Plus tard viennent les pêches d'un si puissant arôme, si pénétrant sous les chaleurs orageuses de juillet, qu'on en sentirait presque les langueurs allourdies delà flore des tropiques. Nos arcades sous leurs basses voûtes concentrent ces odeurs enivrantes. Quand, dans cette atmosphère chargée, vous nagez à travers la foule qui parle, gesticule, crie dans notre chaude langue,
sonore, vous vous sentez pris de vertige. Tant de gestes, de pantomimes, jetées au vent, qui vont s'assourdissant et mourant sous les voûtes, vous font oublier le réel. Il semble que vous soyez sur une mer, vous vous sentez porté sur le flot qui ondule, va, vient, vous balance.
Nous arrivâmes au milieu de cette foule, un peu effarouchés, nous tenant par la main de peur de nous perdre. Les boutiques étaient encombrées. Nous ne pouvions, si petits, avoir raison des paysans qui se tenaient là, dans une inertie contemplative, ne se décidant à rien, et restant deux heures pour acheter un sifflet d'un sou. Jeanneton criait : « Laissez voir le monde,» et de son bras robuste fendait le flot. Notre tête plongeait dans ce vide, j'y voyais d'admirables choses: des lits de poupées, roses ou bleus, tout enveloppés dans les mousselines, des toilettes garnies de dentelles, des armoires, des commodes, des tables pour la dînette. 0 Margarido, quels ravissants intérieurs!
Tout cela n'était pas pour nous , il fallait voir ailleurs, aux humbles étalages. Là, pour bien peu, on vendait ces délicieux ménages de bois de sapin que le berger de la montagne, d'un simple
couteau, travaille l'hiver à la lampe. Ils nous venaient dans leur bonne odeur résineuse, leur parfum rustique.
Une boîte contenait tout un monde, des arbres prêts à dresser, la décoration du parterre, le parc aux moutons, la loge au berger. Bien plus, la ferme au grand complet : je me croyais chez ma nourrice; je revoyais mes amitiés, l'excellente vache laitière, l'âne tout bridé pour le marché, le chien de garde attentif, l'oreille dressée.
Au-dessous la laiterie, tous les ustensiles, ses seaux dont je versais l'eau imaginaire pour abreuver, rafraîchir mes bêtes altérées. Plus bas encore, car on en tirait tenjours, et toujours il en venait, les articles de cuisine parmi lesquels était à ma plus grande joie une petite lampe qui n'éclaira jamais qu'en esprit notre mélancolique chaie. Au fond était la vaisselle, les verres, les fourchettes, les cuillères, un service complet. Je ne me sentais pas d'aise.
Mes frères, de leur côté, s'étaient donné un régiment de soldats de plomb, conduits par de beaux officiers. Ils n'avaient eu garde d'oublier le tambour et la trompette. Ils annoncèrent de loin notre arrivée. Nous arrivions au pas de
course. Nous y voici. Les barrières s'ouvrent. Nous entrons triomphalement, la troupe en sonnant la charge... moi avec moins de bruit, sans doute, mais émue, palpitante. Ferme, ménage, troupeau, chien, berger, toute une fortune est mise aux pieds de Marguerite. Hier pauvre, aujourd'hui elle est une grande dame de maison. Quelle joie! que d'embrassements entre la fille et la mère !
Ces joies du petit ménage, tant désirées et si naturelles dans une première possession, durèrent peu. Bientôt, je ne les retrouvai plus que par fugitives échappées. Ma vie d'enfant semblai finir. Le bonheur seul en prolonge les bienfaisantes illusions. Notre maison, déjà si sérieuse lorsque mon père n'y mettait pas son sourire, tout à coup s'assombrit. A l'automne, ma sœur entra dans une pension de la ville. Rude épreuve au cœur de ma mère ! Ne plus voir la fille chérie dont elle avait fait sa compagne! Elle en avait une morne tristesse. Elle passait dans sa chambre de longues heures, seule avec ses regrets.
Un double chagrin l'oppressait. Mon frère aîné devenait grand. Il arrivait à l'âge où l'on va au collège. Cette séparation la menaçait et l'accablait d'avance. Déjà, en attendant, il allait à la ville pour le dessin et les mathématiques. Il revenait le soir. Mais le vide que faisait son absence dans ce long jour laissait sentir à ma mère le froid, la solitude où serait la maison quand il la quitterait tout à fait.
Sans le vouloir, ni bien s'en rendre compte, elle aimait ses aînés plus tendrement que les derniers venus. Ils lui gardaient le vivant souvenir du beau moment de sa jeunesse, lui rappelaient ses rêves de créole sous l'ombre des pacaniers et des magnolias. Et nous enfants de la France, que lui rappelions-nous, sinon les épreuves trop tôt commencées?
C'est donc une bien douce chose de vivre dans l'atmosphère de ceux qui sont aimés! Sans retour sur nous-mêmes, nous chérissions ce frère, nous ne réclamions pas sur sa supériorité bien établie dans la maison. Nous regardions toujours vers lui, nous l'aimions, justement parce qu'il se livrait moins, gardant sous nos caresses une certaine gravité, et (le dirai-je?) un peu de froideur. Mon
père l'avait surnommé en plaisantant le Prince des apôtres. Et rien de mieux trouvé.
Il était calme, et la sécurité que lui donnait en tout la partialité maternelle, nous rassurait un peu, nous émancipait de nos craintes. Nous mettions nos petites audaces sous son abri, nous lui faisions prendre l 'initiative en toutes choses. Nos légers méfaits semblaient dès lors moins punissables. Lui présent, la maison était plus animée. On allait, on venait, parlant haut et s'occupant de ses petites affaires. On sentait, sans se le dire, qu'on pouvait oser davantage sous ce régime de la Grâce.
Hais lui parti, combien tout serait triste et sombre! Mes frères, en son absence, n'avaient plus d'échappées. Seule le soir, en cousant, je me tenais assise sur un vieux chapiteau de pierre de l'ancienne abbaye, je regardais la route qui devait nous le ramener.
Le départ de ma sœur changea plusieurs choses. Et d'abord je perdis le grand lit où nous dor-
mions ensemble. Manière, abrégeant le ménage, me fit passer dans le sien. Les jours où, mécontente de moi, elle m'avait plus sévèrement punie, je voyais venir cette heure du coucher dans une sorte de crainte. Je montais en tremblant, ne bougeais de peur de l'éveiller. Mais cela même faisait naître en moi des agitations singulières, je ne pouvais me calmer, oublier, m'endormir. Entre ma mère et la muraille, je me sentais captive. Supplice intolérable pour un être nerveux. Il m'arrivait de n'y plus tenir, d'étouffer. Je me glissais, je coulais pour ainsi dire du lit, je me couchais par terre. Ne me sentant plus là, ma mère m'appelait, me grondait. Et plus troublée encore, je rentrais sous mes couvertures.
Le jour, dans la lumière, je m'en voulais de mes émotions de la nuit, et j'eusse même trouvé doux, ma sœur n'étant plus là, de tenir un peu sa place, de travailler comme elle dans l'embrasure de la fenêtre.
Nous faisions le trousseau de mon frère, mais séparées. Et cependant mon cœur était bien triste aussi. J'aurais aimé à le lui dire, à me rapprocher. De la terrasse où je cousais, parfois furtive-
ment je hasardais un regard vers elle. Si je voyais couler ses larmes, je ne manquais pas de pleurer.
J'avais pris, sans être commandée, la plupart des charges de ma sœur, m' efforçant de travailler double et d'alléger ainsi ma mère. Je ne me couchais plus à l'heure des petits, je faisais longue veillée. Le matin, je m'habillais sans bruit dans l'obscurité, et j'allais m'asseoir avec mon ouvrage près de mon père déjà au travail. Le profond silence de la maison endormie, la faible clarté de la lampe, avaient parfois leur puissance, je retombais assoupie. Alors une petite cuillère effleurait mes lèvres, quelques gouttes de café noir réveillaient, ranimaient mes sens. Au lever de ma mère, je quittais l'aiguille pour le ménage, hâtant toutes choses pour avoir le bonheur de retrouver mes livres et de me sentir aussi la digne fille de mon père.
Une circonstance récente nous avait rapprochés encore. Tant que ma sœur avait été près de nous, elle s'était réservé d'une façon jalouse le soin de la garde-robe paternelle, même les chaussettes, qu'il m'eût été si doux de tricoter. J'héritai cela d'elle, et, qu'on me pardonne ma faute : pour
être plus toi à l'œuvre, j'agrandis toutes les déchirures des chaussettes, et prouvai victorieusement qu'il fallait les remettre à neuf. J'aurais voulu ne faire rien autre, et m'isoler de tous pour baiser à mon aise ces bas que mon cher papa avait portés. Trop contenue dans mes élans vers lui, je m'abandonnais au moins avec ces amis qui me semblaient lui-même. Je leur parlais, les pressais sur mon cœur.
Chose étrange, j'avais comme des lassitudes de bonheur qui me rendaient toute lourde. J'avançais moins qu'à l'ordinaire et je fatiguais davantage. Ma mère, attentive à tous mes actes, vit ma lenteur et m'en fit des reproches qui semblaient accuser mon cœur. J'en éprouvai le plus douloureux étonnement.
Le lendemain, mon père m'attirant vers lui me dit : « Ma chère Princesse, lu avais déjà bien assez à faire, et voilà que j'augmente ta besogne. Au moins que je reconnaisse ta peine.» Et m'embrassant, il me mit dans la main une petite pièce de monnaie . Ce payement d'un travail dont mon cœur m'avait trop payé, me fit encore plus de mal que les reproches de ma mère. Dans une apparente froideur, sais mot dire, je remis la pièce
sur la table, repris mon livre et me détournai pour cacher des pleurs. Mon père alors me comprit ; il vint à moi comme dans un transport, et, relevant ma tête dans ses mains, il me dit avec cet accent profond qui sort des entrailles : «Regarde ton père.» Une seconde fois, il me passa son âme. Qui m'empêcha de profiter plus souvent de ces chères étreintes et de remettre mon cœur souffrant sous cette douce protection, mon cœur luimême, la tendresse ardente et trop émue que je sentais en l'approchant? Près de lui, je n'eus jamais le bonheur sans trouble; je craignais trop de le perdre. Il lisait tout dans mes yeux, sur ma bouche frémissante. Par un effort au-dessus de mon âge, je me privais de l'embrasser.
Tout cela, c'était trop. Je fus atteinte. Sans souffrir beaucoup, je perdis mes couleurs, ma vivacité. Le sourire s'effaçait de mes lèvres pâlies. Je me sentais accablée dans les jours où souffle l'autan. Il nous vient d'Afrique, tiède d'abord, mais bientôt si brûlant! Tout languit
alors, végétaux, animaux. Nulle rosée au matin. L'horizon n'offre plus qu'une même teinte, grise, monotone. Le vent gémit dans les grands arbres et pèse triste et lourd sur les mares tarissantes. À sa suite nous viennent des torrents qui, dans notre petit vallon, et plus bas au hameau déprimé de la Lande, volontiers feraient le marais. Ils s'arrêtent aux ondulations du sol, alimentent la mare aimée du paysan, flaque équivoque, fiévreuse, verdissante sous la lentille d'eau et la renouée.
Ces eaux dormantes ont sous le soleil la fermentation qu'exige la chanvrée. On y couchait le chanvre, maintenu par de lourdes pierres. Audessus planaient d'assoupissantes vapeurs. Parfois le sureau, fortement odorant, penchait sur le fossé ses fades et blanches fleurs.
Je le supportais peu ; mais j'étais attirée par les émanations des chanvrières. Ignorante du danger, j'allais m'asseoir près de la nôtre, lorsque la plante verte encore et vivante laissait échapper ce qu'on dirait son âme. Je l'aspirais sans savoir que ce fût de l'ivresse. J'oubliais le présent, ses amertumes; mon regard, ma pensée flottaient sur les grands espaces libres, les
lointains inconnus qui pouvaient cacher le pays de mes rêves.
Le lieu qui m'attirait le plus, c'était notre petit étang, ombragé, concentré, très-sombre. Quand le vent d'automne avait circulé par les corridors des charmilles, ému l'enclos, il rasait l'étang, l'agitait, le remplissait de murmures. Sous l'étroit aqueduc qui plus loin portait les eaux, on entendait des chuchotements, des plaintes profondes, des soupirs étouffés. On eût dit des voix humaines, et, parfois, j'aurais cru que c'était un écho de mes pleurs.
J'écoutais, j'avais peur, et pourtant je restais. Un singulier malaise, doux et pénible, me gagnait; je n'avais pas la force d'y échapper. Bien plus, j'y venais et revenais sans cesse, espérant y trouver un rafraîchissement. Sans savoir pourquoi, je me sentais prise de chaleurs subites, d'un accablement où mes membres semblaient brisés. J'avais des inquiétudes puériles, des goûts bizarres, des rires sans joie, des pleurs sans cause. C'étaient les premiers symptômes de la fièvre. Une fois déclarée, elle me tint deux ans dans un état de mortelle langueur. Sur trente-six heures, au moins douze, j'étais couchée. En
plein été, un grand fagot, jeté au feu, ne me rendait pas la chaleur; j'étais glacée. Puis tout à coup, une flamme acre, sèche, une soif ardente ; et rien ne pouvait l'apaiser. Mon corps eût bu la mer qu'il n'eût pas dit : Assez.
La vie m'échappait, et cependant, par tels côtés délicats, je vivais, vibrais davantage. Avec mes neuf ans, et encore toute enfant, j'avais des côtés d'une fine et tendre demoiselle. Tout me revenait plus sensible, pénétrait plus en moi, avec des nuances qu'on croit n'être connues que plus tard et par un cœur qui s'éveille. Je souffrais plus et j'aimais plus. Il semblait que ma faiblesse avait changé ma petite âme ignorante en une autre, mûrie déjà par le malheur, mais douce, nullement aigrie contre la destinée.
J'aimais, non-seulement mon père en son extrême bonté, mais ma mère en ses véhémences dont elle n'était pas maîtresse, mes frères en leurs légèretés un peu rudes et de leur âge. Tout cela marqua en moi profondément par la souffrance même.
Ce flot de jeune tendresse abondant au premier élan, débordait par delà la terre, m'entraînait
vers un monde plus vaste, celui des étoiles. Elles semblaient si vivantes! J'étais ranimée de leur regard scintillant. Si dans mes moments de répit, je faisais à mon tour la prière commune, je me donnais, j'oubliais tout. J'étais quelquefois si absente, que la voix de mon père, de mes frères qui me répondaient, me rappelant à moi, me faisait tressaillir.
Je passai ces deux longues années dans une chambre au nord, assez sombre. Cette pièce, ancienne réserve où l'on avait mis d'abord tout ce qui craint le soleil, était devenue, quand la famille compta jusqu'à six enfants, la nursery des petits, un dortoir pour les berceaux. La fenêtre basse, étroite, gardée d'une grille de fer, donnait à ce lieu obscur un certain air de prison. Môme dans la belle saison, de ce côté, tout était morne. Nulle vie, nulle animation. Tandis qu'au midi, au levant, éclataient tant de bruits mêlés, d'oiseaux, de grillons, de cigales,
dans notre nord silencieux, rien que de sourdes rumeurs. Je me sentais loin de la vie, loin du mouvement de mes frères, loin du cabinet de mon père, et j'en avais le cœur serré.
Quand le frisson diminuait, on disait : « Elle va dormir ; il faut la laisser en repos. » Ma mère s'en allait, rejoignait la famille ; et je restais à moi-même perdue dans les rêves. Était-ce le jour ou la nuit? je n'aurais pu le dire. Je me sentais vivre aux coups précipités de mes artères qui battaient surtout aux tempes. Malgré moi, je regardais toujours vers la fenêtre grillée. Parfois j'y voyais un visage, des yeux pâles attachés à moi; parfois aussi des yeux ardents (ceux des pauvresses, peut-être) ; et les sorcières me revenaient avec un monde de peurs vaines, d'illusions.
Tant que la vie restait exaltée, je me soutenais ; mais quelle chute quand la détente se faisait complètement ! Sous le figuier de la terrasse on m'asseyait. J'y restais silencieuse, triste des
rires et des jeux que je ne pouvais partager. Mes yeux grands, profonds (de maigreur), voyaient sans voir. Pâle, immobile, j'avais l'air d'une statue plus que d'un être vivant. Mon père était désolé, il m'embrassait, semblait vouloir, par ses caresses , me rendre , me refaire la vie défaillante. Qu'un faible sourire apparût sur mes lèvres décolorées, c'était pour lui tant de joie que, dès qu'il venait, je faisais effort pour lui donner ce rayon. Mais que de fois, sous le sourire, il put voir mes yeux humides qui, malgré moi, le démentaient !
Mes plus mauvais jours étaient ceux où, la fièvre me prenant tard dans l'après-midi, je restais le soir seule et gisante, ne dormant ni ne veillant. Jeanneton, son ouvrage achevé, parfois me faisait compagnie ; mais bientôt elle me préférait la fermière qui, du dehors, enlaçait de ses bras les barreaux de la fenêtre. Je n'avais pas la force d'écouter leur conversation à demi voix, je retombais dans le rêve, j'oubliais la réalité. Dans les pâles lueurs du soir, leurs ombres mouvantes, tantôt mêlées, tantôt séparées, leur pantomime expressive, renvoyaient à mon cerveau malade des images fantastiques, démesurément agrandies.
Leurs échappées fortuites et soudaines me faisaient frissonner. Dans mon trouble, j'appelais Jeanneton, ne sachant plus qu'elle était là, et je regardais égarée du côté des ombres. Si je les voyais s'agiter, venir à moi, un cri m'échappait, je disparaissais dans la ruelle de mon lit.
Ce n'était pas seulement l'effet d'un léger délire ; de cette fenêtre, j'avais eu une trop sombre vision. Le jour de l'Ascension, ma mère et mon frère aîné étaient partis pour la ville. Je me mis à trembler la fièvre vers neuf heures. A midi, mon père me coucha dans le dortoir où je devais rester jusqu'à la nuit tombée. J'y demeurai, seule, me retournant sans cesse dans ma fournaise, plus accablée de la solitude que de la fièvre qui me dévorait.
Tout était immobile dans la campagne, les paysans au temple, les troupeaux enfermés à cause de la chaleur. A peine arrivait le bruissement monotone et lointain des grillons. Tout à coup, au milieu du silence, j'entendis de vagues gémissements. Ils semblaient tantôt monter de la terre, tantôt descendre des collines pour plonger et s'éteindre dans les profondeurs. Je me soulève, j'écoute... tout a cessé. Serait-ce l'effet
de la lièvre? Je retombe alourdie. Mais des cris stridents éclatent, et cette fois à. une faible distance ; d'au 1res les suivent et font un immense sanglot, et si aigu qu'il m'entrait dans la tête comme une pointe d'acier. Je ne pouvais encore me rendre compte. Je croyais n'entendre que des voix, des pleurs de femmes qui toujours montaient et descendaient, s'avivaient et se mouraient. Mais lorsque au-dessus de leurs plaintes je pus saisir l'accent grave et profond d'une voix qui ne pleurait pas, mais qui priait, je compris tout, je me levai, j'allai vers la fenêtre, n'ayant pas assez de mes grands yeux fiévreux pour voir devant moi.
C'était un pauvre homme des champs qu'on emportait, et qui venait d'une lieue reposer dans la vigne de ses pères. C'est toujours là que le protestant des campagnes ensevelit les siens. Tous, riches et pauvres, placent ce qu'ils aiment à l'ombre de leur vigne. Celle-ci, tout près de notre enclos, courait à travers les blés. On allait y descendre celui dont la sueur, peut-être, avait fait cette terre féconde. Le ciel était si beau, si pur, en tel contraste avec la mort, que, loin d'adoucir la scène, il la rendait plus lugubre. Dans
un étroit chemin creux, plutôt une fondrière, avec de brusques ressauts, s'avançait le long ruban noir des femmes gémissantes. Derrière, une boîte de sapin, sèche et nue, rendant des bruits sourds au mouvement des porteurs et sous leurs pas saccadés. Le pasteur, à intervalles égaux, entre les sanglots, laissait tomber la prière. Les hommes silencieux fermaient la marche. Ils étaient tous passés lorsque, à quelques pas en arrière, j'aperçus un vieillard, le front découvert, qui semblait concentrer en lui le deuil du convoi. C'était mon père. Il m'avait quittée pour remplir ce devoir. Jusque-là, j'avais tout suivi d'un œil sec; la terreur empêchait l'émotion.
Mais lorsque je vis au bord de cette fosse se pencher celui que je craignais si fort de perdre, il me sembla que ce n'était pas le mort qui descendait là, mais lui tout vivant, mon père 1 . . . Terrible fut la secousse : je pris alors le délire, car je vis mon frère (absent) descendre à son tour et la terre se fermer sur eux.
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Tout ne fut pas souffrance dans ces deux années de lièvre. Il y eut d'abord les courtes intermittences, les bonheurs de revivre. Les enfants sont comme les herbes des prés; un rien, un souffle, un rayon, la rosée d'une nuit, les fait, par enchantement, renaître, refleurir. Quelques jours de répit, et je n'étais plus déjà la malade amaigrie, paralysée. Une baguette magique semblait me transformer. Elle était aux mains de ma bonne mère, la nature, à laquelle, docilement, je m'abandonnais. J'avais des avidités impérieuses de nourriture, on peut le croiiv, après de si longs jeûnes; mais, plus encore, j'avais soif de lumière, d'air, de liberté, uV mouve-
ment. J'allais, je venais, je restais immobile, je prenais le soleil, je regagnais l'ombre, tout cela sans raisonner, et suivant plutôt l'instinct confus, mais sûr, de tout mon être pour se réparer en hâte entre deux accès.
Mon père, heureux de ces renaissances, et touché au fond de l'âme (je l'ai su plus tard) de me sentir sienne chaque jour davantage, me prenait plus souvent avec lui dans ses promenades solitaires du matin à travers les allées. Me tenant par la main, il me parlait, me disait le tempérament des plantes que j'aimais, le caractère, le goût des petits animaux dont il savait le refuge.
Nous eûmes entre nous un secret. Quand il allait au bois de chênes, sur les tombes de nos protestants, un être fort timide en sortait, que personne, hors mon père, ne put voir. C'était une couleuvre. Hélas! nous les tuons sans information ni raison. Cet animal prudent ne fût jamais sorti devant mes frères ni autre ; mais il vit que j'étais lui, et il me lit la grâce de sortir sa petite tête. Pauvre génie du lieu, fidèle ami des morts, qui vivait avec eux ! Mais je dois avouer que je lui fus ingrate, et j'avais moins encore d'amitié que de peur.
Dans un moment de rechute, mon père s'assit auprès de mon lit et me dit : « Ma princesse, il faut guérir vite, car tu vas avoir une charmante amie qu'il faudra promener, distraire. Son frère devient mon élève, et décidément nous gardons le Prince des apôtres. Je ne te permets pas d'être plus longtemps malade. Encore un ou deux accès, mais c'est tout. »
La joie de voir rester mon frère pouvait hien me guérir. Mais j'étais agitée, inquiète de l'arrivée de la petite fille. Avoir une amie à moi, de mon âge, la conduire dans mon chaie ou sous le bois, ne plus me sentir seule, quelle félicité î Mais que sera-t-elle pour moi? me disais-je, pensant aux amies de ma sœur, si fières, si dédaigneuses. La crainte était plus forte que la joie.
Le jour de l'entrevue, ma toilette fut plus soignée qu'à l'ordinaire, et sous l'ombre de mon liguier, faible de l'accès de la veille, j'attendis dans une anxieuse émotion. Le cœur me battit fort, je me sentis pâlir encore quand s'ouvrit la porte du jardin et qu'un homme grand, fin, d'une douce ligure, s'avança tenant ses deux enfants par la main. Mus frères, sans façon, embrassèrent leur
nouveau camarade, lui offrirent leurs jeux. Plus imide, je tendis la main à Jeanne, et, sans oser encore lui parler, je l'assis près de moi.
Sa taille m'en imposa d'abord; elle était d'une adolescente ; la mienne était de mon âge. Mais Jeanne ne la portait pas comme les enfants robustes ; elle semblait plier plutôt sous la fatigue de la croissance. Sa physionomie sérieuse n'était pas non plus d'un enfant. Elle s'éclairait à peine d'un sourire nerveux, souffrant, qui, parfois, me la rendait un peu étrange. Il y avait en elle des contrastes singuliers. A son teint brun, d'un midi plus chaud que le nôtre, à ses grands yeux veloutés, d'un noir profond, que de longs cils rendaient encore plus beaux, on l'aurait crue de feu. Sa démarche était lente, indécise, son attitude languissante. Elle s'asseyait volontiers, laissait tomber ses bras, vous pénétrait d'un long regard, et, silencieuse, s'abandonnait, rêvait. Mais telle était la douceur d'âme de cette enfant, qu'à la vue seule et sans aucune parole on l'aimait. Son naturel et sa bonté visible, touchaient, allaient à l'âme. Je fus gagnée. Jeanne le sentit nien à mes timides avances.
Elle rompit tout à fait le charme, et, d'une
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voix que je ne puis oublier, me parla de sa vie de couvent, de ses compagnes, de son oncle qui la menait voir, le jeudi, toute sorte de divertissements.
Sa famille, très-riche, prévenait ses moindres désirs. Toute autre eût profité de ses avantages de fortune, les eût étalés dans une vaine complaisance. Jeanne, toujours supérieure à sa position, n'en eut pas la pensée. Sa fine nature la servait déjà, l'avertissait des nuances. Elle n'admira pas mon petit jardin dans sa triste nudité, ni ma poupée de Lois, mais elle eut la bonne grâce de me laisser ignorer que ses parents la comblaient, qu'elle avait des merveilles.
Bien plus demoiselle que moi, n'ayant jamais quille la ville, et toute habituée au monde dès sa naissance, deux choses cependant nous faisaient sœurs : la simplicité de ses goûts et l'analogie du costume. Le couvent ne permettait que la robe de laine noire l'hiver, et l'indienne, de modeste couleur rouille, l'été. La mienne, sombre en tous temps, il est vrai, mais assez parante dans son neuf, ne se sentait pas trop humiliée. Celle seule l»;iLratelle met souvent un monde entre les cnfanls. Rien, de ce colé, ne nous séparait. Mais Jeanne,
le cœur plein de ses amitiés, ne pouvait comprendre ce qu'était pour moi une telle rencontre et de quel élan j'allais me donner. Elle restait douce et paisible, un peu lassée de la route, et peut-être du vague des champs, de ces mille bruits confus qui bercent, endorment la pensée. Au départ seulement, elle eut comme un éveil subit de tendresse, et me dit en m'embrassant : a Adieu, je reviendrai te voir bientôt, car je t'aime déjà. » Ce tu familier me fut plus doux que des caresses. Je lui passai les bras au cou, mon cœur m'échappa et ce cri : «Oui, Jeanne, revenez, ne m'abandonnez pas. »
Elle partie, je n'eus qu'une idée : lui écrire et lui faire savoir que je l'adorais. La fièvre pouvait revenir, je ne la craignais plus. J'aurais toujours devant moi sa chère image et tout un long jour pour songer à ma lettre, la faire en esprit. Le lendemain, la plume irait toute seule, et Jeanne saurait de quel cœur je l'aimais. Dans l'animalion des premières heures, rien ne me coûtait, je parlais d'abondance, mes yeux brillaient, j'étais transportée. Au réveil m'attendait la déception. Dans les défaillances profondes qui suivent l'accès, toute éloquence s'évanouissait ; je me con-
sumais en vains brouillons que surprenaient mes frères, ces rieurs sans pitié. Mon père, inquiet, je le voyais bien, pour l'honneur épislolaire de sa fille, n'eût pas demandé mieux que de placer sa touche délicate et discrète ; mais il m'en coûtait dem'expliquer avec lui. Le menton dans la main, je cherchais, non l'inspiration, elle ne venait que trop, mais la forme, le tour à donner à mon sentiment. Je restais toujours en deçà ou au delà sans trouver la mesure. J'étais bien près des pleurs.
Une chose gênait surtout ma muse naissante. Mes lettres étaient lues par la première maîtresse de Jeanne. Le grand bonheur de cette correspondance en eût été le petit mystère. J'étais singulièrement émue de sentir sur nous ce regard. De là, sans doute, un trouble trop visible qui fit dire à la religieuse : « Les lettres de votre amie sentent l'orage. » Pour me calmer, on faisait écrire à Jeanne des lettres simples et négligées. Elle me disait qu'elle m'aimait, tout uniment, si uniment que j'en étais presque triste. Heureusement ses fréquentes visites me disaient son amitié bien mieux que ses lettres. Quand elle arrivait, je sentais se calmer mes agitations. Son doux parler me
donnait une jouissance tranquille. Si ma faiblesse nous empêchait de jouer , je l'asseyais devant moi et, dans une curiosité jamais satisfaite, j'écoutais ses récils, je l'excitais, non sans souffrir, à me faire le portrait de ses amies de pension. J'aurais voulu savoir jusqu'à quel point elle les aimait, et démêler ce qu'elle gardait pour moi. Jeanne, malgré la langueur d'une nature prématurément atteinte (elle est morte de la poitrine), avait les expansions soudaines, les vivacités des natures ardentes. Il lui échappait de me dire : «Si tu voyais Anne et Marie, comme elles sont belles!... Ah! je les aime trop. » Je baissais les yeux, craignant alors de rencontrer les siens.
Celte amitié, qui n'eut jamais d'autres nuages, fut le grand événement démon enfance. Tout ce qui flottait en moi de vagues attendrissements, d'élans sans objet, vinrent se concentrer sur cette chère et angélique personne.
Est -ce à dire que mon cœur changea pour les miens et pour ma petite Margarido, si nécessaire jusqu'à ce jour? Ne me faites pas ce reproche. Je lui restai fidèle et plus tendre peut-être, ayant le cœur si plein. Mais sans le vouloir, sans le savoir,
je l'aimais dans le passé et comme en un rêve. Ma Jeanne était si charmante! Elle vivait, parlait, répondait, m'entendait au moindre mot. Par elle, j'avais senti se doubler ma vie, finir ma solitude.